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Jacqui, Peter Loughran (Tusitala)

  Misanthrope, aigri, violent, triste, lâche, frustré, odieux mais attachant (j'vous jure !), le héros de ce roman est un chauffeur de taxi qui en a vu des vertes et des pas mûres avec les femmes. Avec sa femme en particulier, Jacqui, une prostituée à peine majeure dont il a eu le malheur de tomber amoureux. Quinze fois, la porte était ouverte et il aurait pu filer en douce. Mais voilà, une fois amoureux, le taxi-driver a hélas perdu toutes ses défenses. Ce chauffeur parle donc de sa petite vie ordinaire, aligne les pensées misogynes et foireuses... Un type qu'on adore détester. Il a donc tué sa femme, la vénale et volage Jacqui, qu'il a fini par mettre en boîte dans le congélo. Début de l'histoire...







   Comment se débarrasser d'un corps ? Pourquoi se coltiner une femme qu'on déteste ? Comment entretenir son jardin, nettoyer sa maison et polir sa voiture ? Comment explique-t-on un assassinat qui se justifie assez ? J'ai rarement autant ri après quatre pages : un flot de pensées misogynes déblatérées par un type aigri et odieux. Première réaction : il déconne ou pas ce chauffeur ? On croit d'abord à la blague d'un type qui sait raconter des horreurs avec ce ton, vous savez, froid, posé, calme. Et puis non, ce misanthrope tient des propos très sérieux et cohérents. Sur un ton faussement mesuré qui a les allures de l'évidence. Un pauvre type avec de l'aplomb quoi. Insociable et frustré en amour, il nous explique par le menu les circonstances de sa misanthropie et comment il a dû se débarrasser d'un cadavre encombrant.
Il y aura des gens pour dire que ma façon de vivre est égoïste. Et celle des hommes mariés, alors ? Ils ont épousé une femme parce qu'ils n'étaient pas capables d'en séduire d'autres. En plus, c'est toujours des nullards, des gringalets qui n'ont pas grand-chose dans le crâne (...). Mais ils veulent être le chef quelque part, ils veulent régner chez eux en seigneur et en maître. Alors, ils se marient, ils font des mômes, et ils deviennent des petits Hitler entre leurs quatre murs. Je ne pourrais jamais devenir comme eux. Toutes les femmes auxquelles je m'attache, je les traite décemment et je leur manifeste ma reconnaissance.
           On l'a dit, il a tout pour qu'on le déteste mais on finirait presque par le comprendre, le plaindre, le personnage laissant filtrer des pointes de tendresse. Alors n'allez pas dire ce qu'on n'a pas écrit : il n'est pas tout à fait attachant non plus mais le génie de Peter Loughran est d'osciller, sans choisir, entre ces deux horizons : l'hilarité et le tragique, la haine et l'amour. Ce chauffeur est d'ailleurs un romantique et un moraliste, comme tous les cyniques, au sens où il dénonce un monde abhorré tout en ayant une très haute idée de ce que le sentiment amoureux pourrait être (belle définition p. 55). Et on finirait presque par le prendre pour la victime. Il voudrait tellement y croire, ses plaisirs sont simples mais le réel sordide l'a hélas rattrapé. Attendez, ce n'est pas de sa faute, lui est gentil et attentionné. Jusqu'au moment où on le trompe et on profite de lui. Mais ça, Jacqui n'aura pas le temps de le savoir...
       Hilarant et flippant, ce Jacqui est aussi un régal d'humour noir où la limite n'est jamais claire entre le cynisme absolu et l'hyperlucidité. Car derrière le manichéisme de façade, les circonvolutions piégeuses, on lit un regard percutant et grinçant sur le monde tel qu'il va, tel qu'il devrait être, tel qu'on aurait voulu qu'il soit. Oui, ce livre est dérangeant dans sa façon de nous prendre à témoin d'une violence inouïe avec un comique sans limite. Car ce livre est un festival de clichés, de digressions caricaturales, d'idées arrêtées, d'opinions de comptoir qui, mises bout à bout, forment un système de pensée abjecte mais cohérent. Mais allez savoir, on pourrait aussi le croire parfaitement lucide. Notre chauffeur finit toujours par justifier ses actes avec force détails et son système de défense est imparable de bout en bout. Le fait divers est bien sûr tragique, horrible, à vous glacer le sang pour des siècles. Le seul hic, c'est que tout ça finit — si vous avez un peu de second degré —par être jubilatoire de noirceur.
J'ai vu un film, un jour, dans lequel le héros est accusé d'avoir assassiné sa femme. En fait, ce n'est pas lui qui l'a tuée, mais il a eu une idée pour se tirer d'affaire : il avoue le meurtre, puis il demande au jury de l'acquitter, au prétexte qu'il vient de frapper un grand coup en faveur du droit des hommes à se défendre contre les femmes insupportables. Et les jurés le relaxent, parce qu'ils sont tous mariés, eux aussi, et que leurs épouses les mènent à la baguette et rendent leur vie impossible. Ce film était présenté comme une comédie, mais d'un bout à l'autre on voyait bien qu'il n'était pas loin de la vérité.


   On pourrait croire que Jacqui est une comédie macabre. Mais l'expression me semble encore trop faible. Je crois que l'énigmatique Peter Loughran a écrit un joli défouloir, d'une lumière morbide et truffé de pensées inavouables. Sans effusion de sang ou découpage de membres. Avec juste un ton parfaitement détaché, glaçant, celui de l'évidence... C'est un bouquin que j'aurais sans doute aimé écrire. Mais aurais-je osé raconter le quart des horreurs qui y figurent ? Grandiose.
                                                                                                               
Jacqui, Peter Loughran, Tusitala, 2018, 248 p., 20€

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