Accéder au contenu principal

Grégory Le Floch : "Ecrire est de l'ordre de la distillation."

      Parmi les lectures marquantes de L'Espadon cette année, Dans la forêt du hameau de Hardt  figure tout en haut. Premier roman d'un jeune auteur au potentiel sans limite,  ce troublant monologue vous embarque dans la psyché d'un homme incapable d'exprimer ce qui l'obsède. Sinon par à-coups. Coup de maître et tour de force littéraire, ce "thriller psychologique" n'a pas fini de nous hanter. De nous émouvoir (hein Richter ?). Curieux, L'Espadon a donc voulu s'engouffrer un peu plus loin dans ces lisières mentales en donnant la voix à son Liéchi...




Question anecdote : pourquoi avoir écrit La Forêt du hameau de Hardt à la main ?

Je crois que chaque roman essaie de naître d’une façon différente du précédent, comme si chaque roman voulait inventer une formule inédite, qui lui soit propre, comme une formule magique ou alchimique. J’imagine qu’il y a, dans le choix de l’écriture à la main ou à l’ordinateur, dans celui du moment – tôt le matin, tard le soir… –, ou encore du lieu ou de la pièce où l’on écrit, l’espoir de trouver une combinaison heureuse pour qu’émerge une voix.
J’imagine aussi qu’un romancier, quand il a trouvé sa voix, – celle qu’il veut garder –, reproduira, de façon presque fétichiste, les conditions qui lui avaient permis de la faire naître.  
J’ai écrit à la main Dans la forêt du hameau de Hardt comme l’on éprouve de façon empirique et en l’associant à d’autres, une nouvelle façon d’écrire. Je voulais voir.
Et j’ai trouvé, avec le papier et le stylo, comme une loupe pour mieux cerner et mieux observer mon personnage, ainsi qu’un fil – qui, à l’ordinateur et dans mon cas, se rompt facilement – que je n’ai pas lâché, qui ne s’est pas rompu, qui s’est déroulé jusqu’à la fin, et que j’ai tissé et retissé jusqu’à obtenir le roman.



 


Question géographie : quels liens entretenez-vous avec la Calabre, l’Allemagne (ou la forêt de Hardt) et Dunkerque ?

Ce sont les lieux de mon premier roman : ils sont donc magiques, un peu sacrés même, et représentent, pour moi, comme un alignement parfait des planètes. Décaler l’intrigue de quelques kilomètres, aller de la Calabre aux Pouilles, de la Forêt-Noire aux Vosges, et le roman s’effondrerait peut-être.
Je ne suis jamais allé en Allemagne, ni à Dunkerque. Mais je connais la Calabre, et j’ai roulé sur cette route où l’on voit des corps noirs allongés sur le bas-côté de la route. Ce sont des prostituées qui attendent sous un soleil de plomb, sur une route où presque personne ne passe. En sortant de Naples, elles sont encore debout, mais ici, dans le sud, elles se couchent par terre et attendent, les yeux fermés ou fixés sur le ciel. J’imagine qu’elles écoutent le bruit des moteurs qui approchent, qui ralentissent ou accélèrent.
Maintenant, le roman fait écran à mes souvenirs : je ne sais plus à quoi ressemblait vraiment cette route, si bien qu’il ne me reste, en tête, que l’image que j’ai créée – ou recréée – à partir de la réalité.

L’Italie est un pays que j’aime profondément, c’est le pays des sens et du corps. Comme dans le roman, sur cette route de Calabre, tout y est vécu par le prisme du corps.
A contrario, l’Allemagne est, dans mon esprit – et cela est dû à mes lectures : Thomas Mann, Thomas Bernhard, Karl Kraus… –, aux antipodes : elle représente l’esprit, l’intelligence raisonneuse et la philosophie qui parlent du corps pour mieux le dominer.
Dans ma géographie intérieure, les deux pays sont sur des continents différents. Leur seul point commun est la forêt, forêt d’arbres étouffante en Allemagne, forêt de corps, de jambes et de mollets en Calabre.

    

Question psychologie : que représente la forêt pour vous ?

La forêt est littéraire. Elle est d’abord un décor de conte de fées, un lieu de mauvaises rencontres, de monstres et de lutins. Elle est aussi, dans les romans de Chrétien de Troyes, ce qui échappe aux normes et à l’autorité de la ville, elle est un lieu hors-la-loi, où l’homme retrouve et joue à plein de sa sauvagerie. Elle représente enfin cette vaste étendue obscure de l’âme humaine, l’inconscient en psychanalyse, où l’on rencontre, quand on s’y aventure – parce que tout est aventure quand on entre dans une forêt –, l’étrange et, surtout, l’étranger, c’est-à-dire soi-même.
Tout est mêlé dans le roman, Freud, les fées, les bêtes féroces, car la forêt est ce qui se trouve de l’autre côté de notre frontière humaine et sociale. Etymologiquement, elle est un dehors (du latin fors, foris), un étranger (fors donnera foreign en anglais).
Pénétrer dans une forêt est donc un danger que l’on prend, et que le personnage du roman prend aussi en choisissant d’habiter à la lisière de la forêt de Hardt, la tenant malgré tout à distance, répugnant d’y pénétrer, y pénétrant quand même, pour mieux explorer son âme, sombrer et (s’)en sortir.




Question personnelle : quelle part de vous avez-vous mis dans le bouquin?

Fanny Ardant dit qu’elle aime mentir. Moi aussi. Alors je dirais que tous les personnages du roman sont inventés.


Question professeur : trois conseils pour écrire un premier roman ?

1/ Ecrire est de l’ordre de la distillation. On crée du nouveau en transformant de l’ancien. Il faut lire pour écrire, et lire beaucoup, car c’est une distillation à très faible  rendement!
2/ Ecrire un deuxième, un troisième, un quatrième, un cinquième roman, et ainsi de suite, jusqu’à parvenir à écrire, un jour, longtemps après, son véritable premier roman.
3/ Et puis oublier tous les conseils.


Question culture : pouvez-nous nous conseiller deux livres (ou auteurs), un film, une librairie et une expo ?

- Il faut lire Où je suis d’Orly Castel-Bloom et Guerre et guerre de László Krasznahorkai.
- Il faut regarder The Hours de Stephen Daldry
- Il faut se rendre dans la librairie d’Andreas, à Angers, Myriagone.
- Il faut aller à la Biennale de Venise

 



Merci Grégory Le Floch ! Que l'on retrouvera bientôt sur L'Espadon... 

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Somerland, Raymond Penblanc (Lunatique)

Puissance de la grotte, force de la caverne, jaillissement de la prose quelque part en dehors du monde, sur une île piégée, dans un bagne aux allures d'Eden en enfer ou d'enfer au Paradis. Lestor, Ousmane, Malek et le narrateur n'ont pas encore dix-sept ans, livrés aux travaux forcés et brimades du gardien du phare, Somer. Entrons alors dans le Grand Sommeil, en plein été, pour observer des échappées bien réelles en écho aux fantasmes d'une tribu enfermée. Car tout ça n'est peut-être qu'un rêve, un cauchemar ou bien la stricte réalité. Allez savoir...

       Avec Somerland, je découvre l'écriture de Raymond Penblanc : vive et énergique, fulgurante et prolixe, jamais dupe de ses enfermements. D'une musicalité fluide, aux sonorités crues et heurtées parfois, pleine de saccades. Elle louvoie, cherche, en quête d'elle-même pour mieux fouiller la possibilité du drame et de l'amour, l'idée d'une violence animale ancrée en chacun de nous, …

Les Enfants des autres, Pierric Bailly (P.O.L.)

Si vous êtes papa, cocu et que vous aimez le trail, alors ce livre est pour vous. Si vous pensez que la vie de famille est une folie, alors ce livre est pour vous. Si vous êtes en couple et que votre concubine dit qu'elle n'aura jamais d'enfants, alors ce livre est pour vous. Si le soir, c'est vous qui vous occupez du bain des enfants et pas de la cuisine, alors c'est que vous vous êtes fait avoir. Oui, à Paris ou dans le Jura, le Tramadol a le même goût... Et si votre VTT est doté d'une fourche Rockshox, ce livre est aussi pour vous...

      De Pierric Bailly, j'étais resté sur le mitigé Michael Jackson et le très bon Polichinelle. J'avais zappé les deux suivants. Mais quand j'ai appris la sortie de son nouveau roman, j'y suis allé les yeux fermés, sans trop savoir pourquoi. A l'instinct, comme une évidence. Et les hasards, je n'y crois pas trop. Avec Les Enfants des autres, L'Espadon a visé plus que dans le mille. Et ça fait…

Blues pour trois tombes et un fantôme, Philippe Marczewski (Inculte)

Musique des pierres, chant du fleuve encagé, Liège s'enfonce dans son histoire au rythme d'une mélopée qui apaise les colères et fait revivre l'esprit des lieux. Certaines ruelles sont maudites, on rend hommage aux béguines et bégards, une façon de célébrer l'amour et l'ivresse avec l'écho du jazz.  Une promenade au son des cris d'Ultras. Liège vit et meurt des ses usines, de ses beautés noires en gris, de ses rues crasseuses à la joie ravalée, de ses héros arrachés aux ruines. Flâner dans Liège, c'est lire et relire Simenon, René Char, croiser le vieux Thoreau pour qui la nostalgie deviendrait désespoir. Écouter Chet Baker ("so lucky to be loving you"), observer ses rides naissantes et se noyer  dans un magma électrique, une supernova comme le stade du Standard. Les monuments rappellent la famille Nagelmackers, les cités ouvrières ont le charme des beautés qui s'ignorent et la vallée de la Meuse, au loin, rappelle un passé de labeu…

La Séparation, Sophia de Séguin (Le Tripode)

L'amour en ses haines et passions déchirées, ses futilités, ses élans désormais impossibles, ses absences comme des gouffres, dit et écrit par une femme à l'âme écartelée. Dans La Séparation, Sophia de Séguin raconte l'après vie à deux, ou l'illusion du sentiment et ce qu'il dit finalement de nous-mêmes, de nos manques et de nos peurs fascinées. Reproches, insuffisances, tromperies, les maux du couple sont légion mais n'épuisent pas, jamais, ses mystères. La Séparation pour dire la rupture avec soi et l'absence de l'être aimé, haï, désiré, rejeté.


    Impossible de décrocher, comme un vrai camé, de ces saillies maximes sur le mal-être d'être quitté. Comme un drogué jamais sevré, le manque obsède, la fille ressasse en réactivant ses souvenirs à l'aune d'une souffrance sans limite. Sentiment de sidération, sensation fatale du manque mais refus de l'apathie par l'écriture, une écriture qui opère par saccades comme pour différer le…

Icebergs, Tanguy Viel (Les Éditions de Minuit)

De Tanguy Viel, j'étais resté sur le séduisant Article 353 du code pénal. D'où mon intérêt pour ces Icebergs, promenades littéraires et serpentines dans les abysses de la littérature. Un essai plutôt qu'un roman. Comme l'auteur, chaque lecteur se pose un jour ou l'autre la question de sa folie littéraire : pourquoi tant de piles, de lectures inachevées, de bouquins oubliés, d'idées inconscientes. La littérature colonise nos espaces intérieurs, domestique et psychique, physique et mental, sans possibilité de retour, parfois... Un essai a priori digne d'intérêt. Et puis j'ai lu Barthes, Genette, Blanchot, Jauss, Bakhtine, un peu de renouveau ne ferait pas de mal. J'ai cependant remarqué la chose suivante avec les Éditions de Minuit, me concernant : vulgairement, ça passe ou ça casse. Tout ou rien. Là, on est plutôt du côté de l'oubli sitôt la lecture finie.




           Pas d'intrigue ici mais une pensée en construction, "obsédée par les f…

Hic, Amélie Lucas-Gary (Seuil)

Au commencement était le fleuve. Plongée dans une archéologie intime, comme une spirale qui vous avale à rebours du temps et de l'espace. Doux contact. L'eau se dispute ses états : coule, inonde, déborde, goutte et ruisselle, porte des Vikings et des particules, solide et liquide. Faire du présent et de l'ailleurs des réalités sans cesse recomposées par la fluidité des mots assemblés, à même de glisser dans les failles, les plis, et recoins du temps, de l'espace, du cosmos. L'écriture est un fleuve. Sa fluide musicalité un appel à aller plus loin, à refuser de comprendre. Juste se laisser bercer. Agent d'une révolution, l'eau métamorphose, altère, irrigue et intrigue, suspendue aux oscillations cosmiques de la Terre. Partir pour revenir, dans un va-et-vient narratif qui fait entendre l'écho du monde et celui de nos vies, les téléscope et les effleure avant le grand boom !


   Un texte sensible et sensitif qui capte des sons, goûte des images, sent l…

Croire aux fauves, Nastassja Martin (Verticales)

Au Kamtchatka en 2015, l'anthropologue Nastassja Martin affronte un ours dans un corps à corps. La lutte s'achève dans le sang. Le fauve a planté ses crocs et arraché une partie du visage de la jeune femme. L'ours a fui, blessé par un piolet. Suivent la prise en charge en Russie, le début des opérations et le retour en France. Les questions aussi, la volonté de saisir ce qui s'est joué dans ce bout du monde. Débute alors une lente reconstruction, physique et mentale, qui dessine un nouveau rapport au monde, une nouvelle façon de le penser et de se l'approprier. De cette expérience traumatisante, l'anthropologue tire un livre où il est moins question de s'émouvoir et compatir que de survivre par l'analyse des frontières brouillées, aux confins d'une humanité bestiale.

   L'humain et le fauve vivent-ils dans des mondes si différents ? Que reste-t-il de la violence symbolique et concrète infligée à l'anthropologue ? Il faut d'abord s…

L'Espadon a un an !

Fin d'année, youpi ! C'est Noël bien sûr, mais aussi l'anniversaire de L'Espadon ! Un an aujourd'hui. Tous les messages reçus ici ou là, toutes les attentions, toutes les belles rencontres nées du blog (et à venir) sont notre carburant pour avancer. Pour tout ça, on vous dit merci. Car sans lecteurs, soyons honnêtes, L'Espadon aurait peu de sens. Sans passionnés, sans écrivains chevronnés, sans éditeurs inspirés, sans imprimeurs délicats, sans amis bienveillants, tout ça n'existerait pas. Alors pour 2020, on espère suivre le même chemin, en toute sincérité, avec le même enthousiasme. Pour toujours plus de livres à lire. On ne s'en lasse pas, on ne s'en lassera jamais. Alors organisez 38 rentrées littéraires par an si ça vous chante, soyez des geek du livre, ça nous va !       Les bilans, vous le savez, c'est de saison. Vous aurez donc droit à celui de L'Espadon. Il est frais, charnu, a du goût. Pas de classement, pas d'étoiles, jus…

Dans la forêt du hameau de Hardt, Grégory Le Floch (Editions de l'Ogre) ★★★★★

Après "Arcueil" (Éditions Do), voici la deuxième claque de la rentrée. Pour être franc, on ne s’est pas encore remis du puissant « Dans la forêt du hameau de Hardt ». Et ce n’est qu’un premier roman, signé Grégory Le Floch. Mais pour tout dire, on n’attendait pas moins des jeunes et excellentes éditions de l’Ogre qui, jusqu’à présent, ne nous avaient jamais déçus.






        Alors, ça cause de quoi ce bouquin au titre à rallonge ? De la confession d’un type, Christophe, traumatisé par un événement survenu en Calabre alors qu’il passait ses vacances avec son très vieux pote Anthony. Incapable de parler, de lâcher les mots pour dire l’horreur, il nous décrit, suffocant et convulsé, comment il a échoué dans ce patelin d’Allemagne, le hameau de Hardt, à la lisière d’une étouffante forêt. Il voit des fantômes — les images remontent, hanté par le souvenir d’un mort. Pense parfois à se suicider. Et puis voit un cactus, des épines, Lady Di, une caravane et un chat au pelage râpé… Diffic…

En attendant Eden, Elliot Ackerman (Gallmeister) ★★★☆☆

Les dernières publications Gallmeister ne font pas dans la dentelle : un suicidaire pour David Vann (Un poisson sur la lune),  un jeune vétéran de la guerre de Corée à qui l'on prend ses enfants (Nuits Appalaches) et Eden donc, qui vient de sauter sur une mine et se retrouve en état de mort cérébrale. Mary, sa femme, et leur petite fille, Andy, qu'il n'a pas eu le temps de connaître, lui rendent visite depuis trois ans à l'hôpital après son retour d'Irak. Oui, oui, c'est plombant comme ambiance et le roman ne vous ménage jamais. Mais avec les auteurs américains, on en a souvent pour son argent.
Dans le corps d'Eden elle perçut de nombreuses choses différentes. Un sol gelé. L'écorce d'un arbre. Du sable cuit. Une poignée de gravier. Du verre, parfois brisé, parfois intact. Les textures d'Eden formaient une mosaïque variée, piégée dans l'épaisseur de sa peau.

Les premiers chapitres sont d'une grande efficacité. Quelques mots suffise…