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Dans la forêt du hameau de Hardt, Grégory Le Floch (Editions de l'Ogre) ★★★★★


    Après "Arcueil" (Éditions Do), voici la deuxième claque de la rentrée. Pour être franc, on ne s’est pas encore remis du puissant « Dans la forêt du hameau de Hardt ». Et ce n’est qu’un premier roman, signé Grégory Le Floch. Mais pour tout dire, on n’attendait pas moins des jeunes et excellentes éditions de l’Ogre qui, jusqu’à présent, ne nous avaient jamais déçus.




      



        Alors, ça cause de quoi ce bouquin au titre à rallonge ? De la confession d’un type, Christophe, traumatisé par un événement survenu en Calabre alors qu’il passait ses vacances avec son très vieux pote Anthony. Incapable de parler, de lâcher les mots pour dire l’horreur, il nous décrit, suffocant et convulsé, comment il a échoué dans ce patelin d’Allemagne, le hameau de Hardt, à la lisière d’une étouffante forêt. Il voit des fantômes — les images remontent, hanté par le souvenir d’un mort. Pense parfois à se suicider. Et puis voit un cactus, des épines, Lady Di, une caravane et un chat au pelage râpé… Difficile d’en dire plus sans spoiler !

L’impression générale maintenant : le genre de bouquin dont vous parlez encore trois semaines après, sans trouver toutes les réponses. Et puis, comme le narrateur, vous ressassez. Très agaçant, ce gimmick à chaque début de paragraphe :


 « Où en es-tu dans ton étude sur Thomas Mann ? » dit Richter, dit-il, après le déjeuner ou le dîner, je ne peux définitivement pas le préciser (…). Et pourtant, pensai-je alors, dit-il, à Paris, tandis que j’étais enfermé chez moi (…). Je sus alors, dit-il, que je n’ouvrirais pas à cette femme et je restai figé devant mon bureau (…)"

    Et puis cette écriture oppressante, sans le souffle, syncopée, itérative, aux lisières de l’iréel, à peine ponctuée et à la syntaxe douteuse, comme un songe névrosé, intense monologue désespéré. Impossible de décrocher, comme un vrai camé. Le (méta ?)narrateur nous attire dans son gouffre, sans possibilité de retour. Une plongée en apnée dans les angles morts de la conscience, des trous de mémoire à peine comblés et des souvenirs réactivés à la faveur d’un aboiement dans la nuit, d’une étude sur Thomas Mann, d’une présence magique. Tout peut s’éclairer car tout est d’abord flou. Puis filtré par une voix ambivalente.

      Mais « Dans la forêt du hameau de Hardt », c’est d’abord un livre irrespirable sur la question de la survie en milieu hostile, sans possibilité de rachat. Le mental prend en otage le corps et les âmes, les travestit pour les besoins de la cause. En résulte des crises et des pics d'angoisse terrifiants. Est-il possible de vivre avec des traumas plein la tête ? Le recours au fantasme alors, symptôme d’une vie sans issue. C'est le cas de le dire, l’obsession fait feu de tout bois, aussi obscur soit-il. Hardt c’est la forêt sanctuaire par excellence. Quelques clairières certes, source de sérénité, mais aussi catalyseur d’angoisses et d’oppression. C’est Jung qui affirme que les terreurs de la forêt, et donc les terreurs paniques fréquentes chez Christophe, seraient inspirées par la crainte des révélations de l’inconscient… Une clé de lecture ? Oui, peut-être, mais pas seulement. Quelques éclairs de bienveillance apaisent par instant ce soliloque intérieur, ce que l’on croit n’est jamais sûr, jusqu’au dernier mot, à chaque présence suscitée par le doute. Le méta-narrateur nous balade avec l’aisance d’un fou, nous manipule par un jeu de piste retors. Le trouble est alors total lors des deux scènes finales. La grande lessive de l'inconscient.
  

« Mais un matin, dit-elle, ce fameux matin, en se réveillant,  Anthony apprit, en allumant la télé, que Lady Di venait de mourir la nuit passée, (…) »

     Au fond l’aveu n’est pas là où l’on le croit. Il ne vient jamais car il est là tout le temps (relire au hasard les pages 72/73, c’est stupéfiant). Seulement des hoquets de vérité, des contractions de vraisemblance noyées dans le mensonge. La répétition, la redite, le ressassement comme rempart face à l’angoisse, symptôme d’une impossible vérité. Les souvenirs embrumés se dissipent à peine, car le cerveau est piégé dans une logique de la culpabilité, de la peur. Et infesté par le vide identificatoire. Le cerveau malade se protège donc par fuite de la réalité vers sa réalité. Le lecteur sait, dès les premières pages, mais le récit — et c’est le plus fort — s’évertue à lui faire oublier toute certitude. On se réveille alors, à Dunkerque, sonné. Il faut ainsi au lecteur 140 pages douloureuses pour accepter, et accepter de comprendre ce qui se joue. 



« Mme Jouve souhaitait donc, encore, plus de dix ans après ce qui s’était passé en Calabre, que je raconte toute l’histoire, l’histoire de ce qui s’était passé sur cette atroce route de Calabre, bordée de ces cactus atroces, au milieu desquels Anthony était mort sans que personne ne sache pourquoi, si ce n’est moi, qui avais tout vu, ou presque, et qui, par conséquent (…) »




        Au-delà de son style unique ­— on avance au rythme d’à-coups narratifs — si le livre est si fort, c’est qu’il joue sur un double terrain, sans jamais vraiment trancher. Celui du réalisme, maintenu jusqu’au final, et celui du fantasme absolu, patent dans la vision morbide. Ou la question de la vérité et du mensonge en littérature. En tant que lecteur, on veut bien sûr tout croire et croire à tout, en n’étant pourtant pas dupe. Mais si, finalement, bien sûr que l’on est dupe, parce que l’illusion est ce qu’il y a de plus tenace, c’est exactement elle qui maintient en vie. Les grands livres sont aussi ceux qui s’interrogent sur leurs moyens et leurs enjeux. Et quand les réponses sont à la hauteur de l’ambition, le résultat est prodigieux. Mais avoir la réponse finale n’empêche en rien les interprétations pour remonter à l’origine des névroses. Dans la forêt du hameau de Hardt se fait donc immersion dans un inter-monde vertigineux, fait de mirages, cauchemars et visions, saut glaçant et fascinant dans la psyché humaine pour brosser au final un continuum paranoïaque, ouvert comme il faut. D’une maîtrise ébouriffante – ah tous ces indices lâchés au compte-goutte. 
   Impossible toutefois d’affirmer que Grégory Le Floch a un style. Seuls les prochains livres pourront le dire, premiers jalons, on l'espère, d’une œuvre à venir. Ici, c’est plutôt l’écriture d’un sujet et d’un livre. Mais le potentiel est sans limite. Pour l’heure, pour conter cette fable, il trouve les moyens parfaits (ton, rythme, écriture, dispositif, astuce narrative).

     Splendide livre-choc, trip hypnotique et tour de force narratif, Dans la forêt du hameau de Hardt est un premier roman (mais oui !) d’une qualité époustouflante ! Merci à l’Ogre et à l’auteur pour ce grand moment. (5/5)


                                                                                                                       
Dans la forêt du hameau de Hardt,  Grégory Le Floch , Editions de l'Ogre, janvier 2019, 151 p., 16 €.

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