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La Certitude des pierres, Jérôme Bonnetto (Inculte)

Inculte est ma bergerie, là où je me sens chez moi, entre la montagne et la mer. Dans La Certitude des pierres, signé Jérôme Bonnetto, le village perché de Ségurian est à lui seul un problème de géographe qui devient peu à peu une tragédie humaine, rythmée, amplifiée, par le retour annuel de la Saint-Barthélémy chaque fin d'août. Tout commence par un conflit d'usages entre des chasseurs bien de chez eux, les virils Anfosso, et un berger exogène, intrus, Guillaume Levasseur venu s'installer avec ses moutons pas loin des sangliers dans le village haut-planté de Ségurian. Et les Anfosso, quand on mord sur leur territoire, ça ne leur plaît pas. Surtout quand le berger leur parle une langue inconnue. Les lieux nous aspirent et nous recrachent. Le silence est un mauvais présage comme le blanc faussement immaculé d'un pelage ou d'une neige. Le bruissement des feuilles, la solitude des hauteurs tempèrent à peine la tranquillité d'un lieu suspendu au drame annoncé. A ses effets réels ou fantasmés. Une guerre de clans, d'origines, de sentiments. Attraction de l'inconnu, répulsion de l'étranger. Cet autre qu'on déteste, qu'on fantasme.



La Certitude des pierres, brillant par son refus de tout manichéisme territorial, est un très beau livre sur les frontières poreuses de l'âme humaine, comme un flirt tragique et magique entre nature et culture. Qui est le plus fou ? La bête guidée par un instinct prédateur ou l'homme, ce cynique qui pense comme un animal voudrait s'approprier un territoire ? Le mal en acte est en chacun de nous, il suffirait d'une étincelle pour le réveiller, rallumer son élan destructeur. C'est alors le trouble qui travaille en nous par les mots sur la bestialité contenue dans l'être humain. Mais voir en soi l'animalité effraie.
C'est ici que les Anfosso puisent leur bon droit. C'est qu'un Anfosso, c'est efficace, ça dégage une odeur âcre de transpiration et de poussière. On a des cals sur les mains, mais on sait pourquoi. On s'endort souvent avant la fin du film le soir, mais on a mieux à faire. Où trouverait-on la force de lire quelques pages de Pascal ou Flaubert ? Non, tout ça, c'est bon pour les oisifs, les cafés parisiens, les enculeurs de mouche. C'est la main ou la tête, l'un ou l'autre. On nous la fera pas à nous. C'est dans cet abîme entre la main et la tête — abîme que les Anfosso croient infranchissable — qu'un lit se prépare.

Jamais l'auteur ne tranche. Il caresse plutôt le préjugé, esquisse des caricatures pour éviter les schémas trop binaires. La montagne face à la mer, le bruit des tablées et l'isolement de la montagne, les prolos et les intellos, les gens de peu et les lettrés, ceux d'ici et les étrangers. A la caricature vaguement ironique jamais moqueuse ou complaisante, étrange même car indéchiffrable, Bonnetto préfère les délicats mélanges entre les tons, les registres et les genres : chronique sociale, de mœurs, glissement vers le fantastique ou l'ample tragédie grecque. Une fable aussi, un thriller montagnard entre les caprins et les porcins, la masse et l'élite. C'est un roman indécidable, un roman de l'attente, en suspension au bord du vide. Image facile et un peu béta mais si la tension est croissante, on sent également la possibilité d'une soudaine irruption de brutalité. Sauvage, qui terrasse et fait table rase. C'est un roman, comme tous les livres chez Inculte, qui parle de la façon dont les lieux nous habitent, nous hantent et nous aliènent. Ce sont eux qui nous choisissent et pas l'inverse. On est un peu dans le Bouchonnois avec les Anfosso, avec le rire grivois funeste et sans l'humour (quoique, la plume de Bonnetto sait être très drôle). Pas de galinette cendrée mitraillée par des chasseurs bourrés mais des chiens-loups qui déchiquettent de la laine de mouton et délavent les couleurs avec du rouge écarlate. Des hommes en sursis prêts à mourrir pour leur terre, leur honneur, fidèles à leur virilité. À leur idéal. Fiers jusqu'au sacrifice, d'une intégrité aveugle. Les corps gonflés d'hubris.
On n'est jamais aussi résolu que le lendemain où l'on a vu sa volonté faillir. Et pourtant, quand il croisait l'un des chasseurs sur le chemin, toute sa construction s'écroulait, il ne se dominait plus, il se sentait prêt à commettre l'irréparable. Le berger se surprenait à leur ressembler.

Les nuits sans sommeil et la monotonie des jours ordinaires rendent fous, moins lucides tout au moins. La Certitude des pierres devient un grand western montagnard bien de chez nous. Une tragédie au charme organique. Entre une nature qu'on croit sauvage, habitée par le songe et peuplée de sangliers, et la culture (l'élevage), le roman tend le portrait d'une civilisation assiégée par la pulsion de mort, anesthésiée par la répétition dans l'isolement. Jérôme Bonnetto perquisitionne les âmes sans solder leur mystère. La rumeur enfle mais "le fond de l'histoire est peut-être ici : un effacement qu'il nous faudra toujours sonder". Splendide.
                                                                                                                                       
La Certitude des pierres, Jérôme Bonnetto, Inculte les Anfosso mais pas Guillaume, janvier 2020, 190 p., 16,90€

Commentaires

  1. ce livre est il inspiré de l'histoire du berger de castelar?

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    1. Bonjour, je l'ignore, il faudrait demander à l'auteur. Mais après avoir cherché, ça y ressemble fortement en effet !

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