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Merdeille, Frédéric Arnoux (éditions JOU)

 Lisant Merdeille, j'ai repensé au récent 77 de Marin Fouqué. Même désir de se battre avec la littérature et les mots qui assignent à résidence, d'en découdre avec la musique des laissés-pour-compte, d'épouser leur gouaille révoltée au son de quelques accords dissonants, d'un crochet bien placé ou d'un rat empalé.  Les mots et images médiatiques disent des choses mais ne signifient rien. Pour trouver un sens, un souffle de vérité, il faut bien souvent en passer par la littérature. C'est-à-dire inventer une langue qui, par ricochet, tisse des mondes et donne vie à des personnages : Kiki, le narrateur, Madame Fofana, Lulu, un pasteur, des infortunés mais pas des victimes résignées. On y trouve, dans cette ville "là-où-on-habite", de l'alcool à 90°, des dents qui tombent, des dentistes qui s'enrichissent dans la ville d''à-côté, un bonheur frelaté au parfum d'Airwick à la menthe. Grandeur et misère de la banlieue, effacée par une mondialisation qui dissout jusqu'à rendre invisible et inodore. Merdeille est alors ce miroir absurde et bouffon d'un monde privé de cap, où tout peut arriver.

Ce sont bien les "sans-dents" qui, longeant les terrains de foot au bas de l'immeuble, tuant des rats ou regardant les étoiles, vivotent sans grand espoir de reconquête. Qu'y-a-t-il à conquérir d'ailleurs ? Rien ou si peu. Tout y est un peu vide, du frigo à l'existence. Les coeurs sont encore prêts à vibrer entre les murs. Là-bas, on y boit comme on y meurt, on y fait autant la fête qu'on s'acoquine avec le désespoir. On apprend ce qu'il nous enlève. Il faut saluer la façon qu'a Frédéric Arnoux de ne jamais sombrer, bien au contraire, et de maintenir le rythme de son odyssée du bitume. Quel punch dans cette écriture toujours à bonne distance, qui ne choisit pas vraiment un genre ou l'autre, à la lisière de la chronique sociale mâtinée de fantastique. On y rit même franchement avant d'être glacés par quelques scènes presque narrées sur le ton de la farce. Ou du moins de la normalité.
On est peut-être pas bien malins mais c'était facile à comprendre.Y'avait rien à comprendre. Là-où-on-habite, c'était un trou à rats, c'est le cas de le dire mais c'était chez nous. On s'était habitué. On y passait de bons moments des fois. Nos souvenirs, même s'il y en a plus de mauvais que de bons, ils étaient là, dans ces quatre bâtiments plantés autour du terrain de foot.
Alors on voit venir à cent kilomètres la descente aux enfers mais ce n'est jamais un problème ici puisque l'intérêt majeur de Merdeille est sa prose, qui laisse en suspens les lieux et finit par les baigner dans un fleuve psychédélique. Chaque tranche de vie devient un épisode où l'existence n'est jamais morne ou sordide car l'écriture lui donne des saveurs et des couleurs insoupçonnées. On y passe de bons moments dans cette zone grise de France et, à chaque page, on sent des personnages hauts en humanité et en tendresse, d'autant plus vivants qu'ils sont écorchés. Certains passages légers alternent avec d'autres plus sidérants, glaçants ou tout simplement hilarants. Clairement, on entend là une voix originale, pleine de peps et de bagout même si, pour conserver son tonus, le livre aurait sûrement mérité d'être plus resserré. Un détail tant ce roman tout en nerfs parvient à capter un bout de réel comme peu savent le faire. Avec sincérité et un beau sens du rythme, un humour solide et un vrai talent pour conter et raconter.
Rien ne doit remonter le moral dans ce qui est raconté entre violence, coups tordus et coups de poing. L'ennui, la solitude, la misère sociale, le désespérant besoin d'être aimé et de cogner. Et pourtant, au rythme de ce phrasé à la serpe, on quitte le livre ému avec des souvenirs et des sourires plein la tête. Une belle découverte.
                                                                                                                                                               
Merdeille, Frédéric Arnoux, éditions JOU, septembre 2020, 153 p., 13€

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