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Vendredi poésie #3 : Thierry Radière, Christophe Esnault, Lise Ladreyt et Guy Reydellet

 Acte III de nos "Vendredi poésie" avec Thierry Radière, poète des matins calmes et des routines merveilleuses, à pas perdus dans les mélancolies de tison. Christophe Esnault, à mi-chemin entre poésie et récit, tisse par l'écriture la folie de nos folies pour éviter à tout prix de les médicaliser. Contre la camisole chimique, la force du flow des mots, pensées libres, franches tout en autodérision sur le rapport d'un homme à une pathologie, au pouvoir psychiatrique. Enfin Lise Ladreyt et Guy Reydellet dans deux poèmes faits main, d'une très belle délicatesse.

Entre midi et minuit, La Table Ronde, Thierry Radière, 2021, 333 p., 17 €

Qu'il est beau ce recueil divisé en trois parties. Des poèmes dédiés à des poètes tout d'abord, où Thierry Radière personnalise ses mots. À Sabine Huynh, des images de notre éternelle solitude, à Valérie Rouzeau les villes noires coincées dans l'urgence, à Jérôme Leroy le souvenir ému des filles séduisantes, réfléchi dans les verres des bières, au bar, à Sébastien Doubinsky une façon de vivre au Danemark, en pêcheur ou en chasseur. Deux parties ensuite où l'auteur composent des vers sobres mais profonds sur nos rêveries énamourées, nos souvenirs emmêlés, l'insaisissable manque, l'écho de l'écriture dans les petites observations quotidiennes. Un aiguillon pour comprendre les souvenirs et la direction prise. Un magnifique sens du rythme, la lecture se fait dans un fleuve langoureux, calme et serein avec des pointes de mélancolie quand on bute sur l'impossible image, l'absence de mot ou d'émotion pour dire le "réel" ou les sensations. On ne comprend pas tout, toujours, de cette planète alors il faut écrire (p. 324). Douce intimité au coin du feu, près d'un étang, au soleil de minuit, on écrit car le monde nous résistera toujours un peu. On le saisit en musique dans les petites lueurs simples et merveilleuses des choses qui nous entourent. Un bien beau recueil pour se laisser bercer, entre douces rêveries, souvenirs éperdus et songes en forme de blague lunaire...


Lettre au recours chimique,
Christophe Esnault, logo-s, collection Freaks, mars 2021, 16 €

Infatigable auteur, Christophe Esnault a déjà publié une dizaine de livres. Une oeuvre pétrie dans l'urgence de dire, nommer et chercher. Lettre au recours chimique se présente comme une mise en question du soin psychiatrique, de la chimie comme verrou à l'expression d'une singularité. Les assignations piégeuses. Ce texte de 90 pages, à la double exigence poétique et philosophique, réfléchit en sons et en fluides, une pensée et son flow déployés sous nos yeux. Un véritable scrolling mental qui s'interroge sur la maladie (Qu'est-ce qu'une pathologie ? Comment la gérer ?), un flux de conscience sur un fil entre la maîtrise des idées et l'écriture automatique. On le lit en apnée, fasciné par le sens mis en musique. Pas de fleuve paresseux ici mais un véritable torrent de montagne énervé. Aucune intention de médicaliser la folie, la dysphorie ou la dépendance, c'est l'inverse. Apaiser ou accepter le déséquilibre (mais le faut-il ? Les psy ont une réponse). Lui donner plutôt une expression et la faire réfléchir sur des questions économiques, éthiques, culturelles, amoureuses et sexuelles. L'absence de ponctuation tend vers la libération du verbe et du rythme, tout doit sortir quitte à pointer ses propres faiblesses. Outre la poésie, c'est le ton tout en autodérision qui emporte l'adhésion. Passionnant, et une fois la dernière phrase lue, on comprend l'humble projet du livre. Tant d'énergie et de savoir-faire forcent le respect. Bravo ! Ressasser ou y aller à la machette des mots, vous aurez le choix des armes.


Une girafe volante, Lise Ladreyt, Écris un seul mot, Guy Reydellet, Poids Plume 2021, Mots Nomades


Deux formats "poids plume" pour finir, petits livres tout fins qui tiennent sans colle et sans agrafe, à partir d'une feuille A4 pliée et repliée. "Un livret de huit pages remplies de lettres qui forment des mots et de mots qui forment des textes", peut-on lire sur le site. Du façonnage manuel donc, entre l'écriture et l'expression plastique. Lise Ladreyt parle du bonheur d'une girafe avec des ailes, en toute légèreté, tandis que Guy Reydellet envisage le papier comme un bateau, un chemin ou une île, sans dessin mais avec de l'encre. Il y est question d'âmes rares. Le mouvement, ici, vient notamment de l'obligation de tourner la page pour pouvoir lire le poème. Amusant, intéressant, esprit DIY bien entendu !

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