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Faut pas rêver, Pascale Dietrich (Liana Levi)

 Carlos est chelou : il parle en dormant. Carlos est chelou : il est gentil, prévenant, écolo, sage-femme, il aime les enfants et sa meuf, Louise. Il est intelligent, attentionné, fan d'une philosophie du care. Mais Carlos est vraiment chelou : c'est le mec idéal atteint de somniloquie. Il parle en dormant et joint le geste à la parole. Et voilà, ça peut devenir violent, très violent : meubles renversés, uppercut sous le menton, coup de poing dans l'oeil... Et Louise, logiquement, a peur. Est-il vraiment si gentil notre petit Carlos ? D'autant que la nuit, il évoque des femmes disparues-jamais retrouvées, Marbella, il rêve de voitures et d'accidents, de noyades et de morts. Oui, Carlos est hanté. Tout va bien pourtant, dans le civil. Alors, où est le hic ? Louise, pour se rassurer, décide de l'enregistrer pendant son sommeil et de faire traduire ses rêves par sa copine. Bah oui, il rêve en espingouin et Louise ne connaît pas un traître mot de cette langue chelou...

Une autrice née à Tours ne peut qu'écrire de bons livres... Non, sérieusement, je lisais pour la première fois un roman de Pascale Dietrich cet été et j'ai été ravi. Un divertissement bien troussé, sans prétention, avec un gros atout : son humour décapant. J'ai ri sans me forcer dans cette tragi-comédie qui fait voir du pays, entre Paris et Marbella. Que cachent nos rêves ? Qu'ont-ils à dire de notre conscience dérangée ? Qu'est-ce qui nous hante ? Les cauchemars ne sont-ils que de mauvais rêves ? Et si les rêves étaient nos derniers espaces de liberté ? Et s'ils étaient vrais, prophétiques ? Sommes-nous tous tordus ? Des petites questions comme fils directeurs d'un récit vif et prenant où l'humour cède peu à peu la place à une enquête de plus en plus flippante. Bel équilibre entre le noir et la légèreté, entre cauchemars éveillés et vacances sur la côte espagnole. Pascale Dietrich est très forte pour nous faire marrer, décrivant des rêves en espagnol auxquels on ne comprend rien —parfait pour s'immerger dans les consciences—, ou enquêtant sur la récurrence de certains mots dans les rêves, marqueurs socio-psycholgiques de notre état de démence (Marbella, Gonzáles, Bianca, connard, salaud, enfoiré, Porsche, yacht, tortilla). Je crois que la dame travaille à l'INED, on le sent et ça n'est jamais ronflant. Elle triture les images bizarres, les personnes du passé qui reviennent sous forme de fantômes, nos mots lâchés comme des bombes... Dynamique, le récit est porté par des chapitres courts, qui font de la vérité et de sa prise de conscience la matière d'une comédie toquée et délicieuse aux nombreux rebondissements.

Considérant le visage défait de son amie, Jeanne se dit qu'il ne fallait décidément pas spéculer sur la vie de couple. Tout pouvait déraper à chaque instant. La seule chose réellement prévisible était la date de réception des factures.

Petite histoire d'amour, enquête policière, réflexion sur le couple et la vie de famille, Faut pas rêver parle un peu de tout ça sans jamais trop se prendre la tête. Avec une bonne dose d'action et des dialogues bien sentis, coupés de morceaux de rêves pleins de non-sens (mes moments préférés : "il mange des carottes râpées en barquette (une association d'idées avec la marque de crudités sous vide, "Lefouet", le traiteur intraitable). Tout dégénère quand une compagnie de CRS envahit le hall de l'immeuble et défonce les boîtes aux lettres"). Ce n'est peut-être pas le livre dont on se souviendra dans vingt ans, mais il fait passer un très chouette moment. Ça ressemblerait à un coucher de soleil aperçu depuis un voilier sur la côte Andalouse, des tapas sur une table basse, avec une explosion au loin, un couple qui s'aime et une voiture à la mer.

                                                                                                                                                                     

Faut pas rêver non mais oh, Pascale Dietrich, Liana Levi, juin 2021, 208 p., 17€

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