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La Nuit tombée sur nos âmes, Frédéric Paulin (Agullo)

 Convergence des luttes altermondialistes ou anti, convergence des gauches anticapitalistes à Gênes, en 2001, au sommet du G8. Répression et violence policière, ville muselée, anarchistes et black bloc dessinent en creux des paysages de combat, des espoirs noués au chaos, autant guidés par la foi en un autre monde que par les illusions qu'ils trahissent. Utopies et principes de réalité à Gênes au son de la colère, le XXIe siècle a peut-être commencé à Gênes, avant l'effondrement des Twin Towers, semble nous dire Frédéric Paulin (La Fabrique de la terreur). Wag et Nathalie, couple embarqué dans les vagues de manifestants (500 000), aux côtés de journalistes, de groupes noyautés par les flics ou des services de renseignement vont subir l'enchaînement tragique des faits. En face, des hordes policières prêtes à tout, des dirigeants politiques jaloux de leurs pouvoirs et bien décidés à mater la rébellion. Une question de principe et de jeu politique (Chirac, Besancenot et Krivine apparaissent notamment). De calcul mortifère. 

Vingt ans sont passés depuis l'événement, des échos dans le présent. Le monde a-t-il changé ? On l'ignore en lisant le livre de Frédéric Paulin, mais les questions demeurent. Au son de Rage Against The Machine et de Manu Tchao, Frédéric Paulin mêle comme à son habitude faits réels et trame romanesque ("une stylisation du réel", La Viduité), alternant descriptions des mouvements de foule à la violence croissante, dialogues entre manifestants et jeux politiques. Soyons clairs, l'histoire est plutôt vue d'en bas (des totos, les autonomistes), même si l'auteur ne cesse de multiplier les points de vue, toujours dans l'idée de montrer ce qu'on n'a pas vu à l'époque, ce que l'on a refusé de voir ou ce l'on a refusé de nous montrer. Dans le viseur : la violence d'Etat déployée par ceux qui sont censés la maîtriser, les trahisons à gauche entre mouvances peu conciliables et l'éternel retour de la violence. Des luttes d'influence et de pouvoirs entre chapelles, au miroir du militantisme.
La base documentaire est toujours solide avec l'auteur, historien de formation. Elle nourrit le récit et permet une distance critique bienvenue qui interdit les schémas trop binaires. Notamment sur les familles de gauches, leurs actions et principes, sans sacrifier la trame romanesque, ou presque. Certaines pages sont parfois à la limite du trop documenté, tandis que d'autres s'étirent peut-être trop longuement sur les violences, au risque de la répétition (pas un problème de fond, mais bien de rythme narratif). Mais rien de nature à freiner une narration Molotov, à la tension croissante pendant ces quatre journées d'espoirs déçus et de retours tragiques à la réalité. Je suis toujours bluffé par la capacité de l'auteur à mettre en roman autant de faits et de connaissances, dans un récit qui ne garde que l'essentiel. Stratégies, urgences, violences, le lecteur est littéralement plongé dans ces événements où tout dérape assez vite. Si les personnages semblent moins travaillés que dans ses précédents livres, ils n'en restent pas moins les acteurs, et souvent les victimes, d'un mécanisme inéluctable. 
Tu vois ce mec ? Il s'appelle Mirko et il est prof de philo à Belgrade. Tous les réformistes, les journaleux de gauche le feront passer pour un taré sans conviction politique. Putain, il peut te parler de Nietzsche ou de Heidegger pendant quatre heures sans se répéter, et eux, ils le considèrent comme un abruti assoiffé de sang.

Au-delà de la violence légitimée, le roman est un moyen pour l'auteur de révéler les atteintes au droit, les opportunismes de tout poil, les duplicités et les petits jeux de pouvoir, dans l'entourage de Chirac notamment, lorsque Lamar, son officielle plume (fictive), est rattrapé par son histoire personnelle et les guéguerres au sein des services. On instrumentalise le désordre, on flippe du chaos et de la peur transformée en une violence sans frein. Mais à la fin, ce n'est qu'une question de survie, chacun cherche à sauver sa peau, qu'importe le côté de la barrière où l'on se trouve. Un livre qui maintient l'intérêt vif et sans forcer par son rythme, ses points de vue, son érudition et sa façon de ne jamais s'enfermer dans des postures caricaturales.

                                                                                                                                                                 

La Nuit tombée sur nos âmes, Frédéric Paulin, Agullo, septembre 2021, 280 p., 21,50€

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