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Vendredi poésie #11

 

Du bon et du beau en ce vendredi poésie, onzième du nom. On commence avec l'anthologie Chants must go on (poèmes farandoles), chez Mots Nomades éditions, une chouette maison de "petits bras associatifs". On y trouve une quarantaine de plumes, différents formats — du court, de l'haïku, du très court , des pubs, des annonces, des récitations, des maximes, des poèmes bien sûr, regroupés sous la forme d'une farandole poétique "qui s'est vécue au printemps 2020 pendant la Grande Quarantaine". Un livre qui parle d'une époque à sa façon, en chanson et chez soi, à la maison avec des voix par mails interposés. Une symphonie souvent drôle, une polyphonie émouvante et pleine de tendresse. Le masculin se change en féminin, on disserte sur les ex, les experts et les ex pères, on joue avec les mots et les sons, on tire des conclusions pour refuser de conclure quoi que ce soit, on bégaye, ça sonne, ça rigole et ça touche. Une petite émotion, une grande par tant de justesse, les voisins, les voyages et les températures et les solitudes Hopper, du vide nos peurs rameutées en sonnets trébuchants. C'est peu dire que j'aime cette anthologie consolatoire qui rétablit une forme de liens, je la lis régulièrement, je la reprends dans le bus ou la salle d'attente d'un médecin. 150 pages pour 12 petits euros.

Les fins de mois sont difficiles / Pour mon voisin des îles / il fait peur il est fou / mais pour lui le bonheur / C'est l'café et les sous / Et du reste il s'en fout. (Laurence Sartirano)

On arrive / T'as écrit / J'ai lu / J'ai écrit / T'as lu / C'était longtemps quand même / Les rendez-vous avec vous / Oui c'était bien la po-é-sie / C'était chaud / Avec la beauté qui gagne sur la laideur du monde / C'était bien nous / Nous v'là rendus au bout du fil /On pouvait croire que y aurait pas de fin à la bobine / Et voilà / The end / Finito / Le tricot des jours a changé pour toujours / Et pour toujours j'ai la couleur de vos mots dans les mailles de mon pull préféré / Je le renifle et l'emporte avec moi / Merci vous / Merci toi (Françoise G.)

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Vous en voulez ? Des "poèmes tristes pas mauvais et poèmes joyeux presque bons" signés Anaël Castelein chez Vanloo, un éditeur que l'on suit régulièrement sur L'Espadon ? Des textes qui nous résistent souvent — c'est plaisant, tout simplement parce qu'ils bousculent notre manière de lire, faisant table rase de nos repères.  Souvenez-vous du bizarre Milieu d'Adrien Lafille (dont il me reste toutes les scènes en tête, il me hante ce bouquin). Oui, j'aime cet éditeur et ses textes parce qu'ils me confisquent la parole, refondent mes croyances littéraires, narratives. Et allez savoir pourquoi, ce petit recueil au format pocket est assez génial, sûrement l'un de mes préférés du catalogue. Le pire ou le meilleur, c'est que je ne sais pas pourquoi. Je lis je relis et j'aime le rythme, ses images souvent politiques ou poétiques (c'est quoi, une image poétique, d'ailleurs ?). J'aime lire la poésie comme j'écoute du punk. Faut que ça déplace et que ça remette en place, que ça coule ailleurs, qu'il y ait une couille quelque part ou un dérapage. J'en ai retenu particulièrement deux ou trois, "presque bons". Le poème Orléans claque, c'est le dernier du recueil : à Orléans / à la télé un mec plante / de grosses piscines pour des Texans / parce qu'ils veulent se détendre / le soir en rentrant chez eux / boire des martinis / niquer dans un spa à 6 jets / nager avec les crapauds ivres / et les tritons camés.  Pas de fleurs chez Vanloo, mais du vin qui tache, des mots qui saignent souvent et réveillent brusquement. Si, voilà, je sais, ça réveille une âme rebelle, un texte Vanloo. Un texte Vanloo s'arrache au discours quotidien, s'oppose à la parole consensuelle. Chez Vanloo, on écrit contre. Écrire c'est déjà très underground, quoi qu'on en dise. Alors écrire de la poésie, je ne vous dis même pas. Et chez Vanloo, il y a toujours cette idée, aussi, d'une manière ou d'une autre, de refonder la poésie, de tout détruire, de tout casser par les mots pour tout construire. Et donc, un texte chez Vanloo invente des mondes, des réalités jamais vues en pointant quelques cibles. Faire ressortir une parole étrange issue d'une langue malmenée, triturée, tordue où l'idée, je crois, est de repousser des limites. La parole ici est une parole de combat — ça parle de PDG et de flics —, de révolte, à coups de mots et de parpaings de lettres. 

tes doigts sont des visseuses / qui dévissent mes yeux / ma structure se casse en deux / et on me ramasse à la pelle / avec des fleurs bleues / et mon air de connard bondit à 8000 mètres / au-dessus des sonars /là où les cosmonautes / pissent dans des tuyaux oxygénés / et mangent des sandwichs volants / des falafels ondoyants

Voilà, ça parle de falafels ondoyants, de Shiva, de l'abricot meilleur que la fraise, des figues meilleures que la pomme mais surtout, surtout, de cosmos en compote...

poèmes pas mauvais et poèmes joyeux presque bons, Anaël Castelein, Vanloo éditions, 9€

Une poétesse conseillée par un fin connaisseur de poésie américaine, chez la prestigieuse maison Corti. Là encore, il faut en finir avec l'envie de tout comprendre et plutôt se laisser prendre par la musicalité des images, l'esthétique du son. J'ai d'abord lu ce recueil en anglais, puis en français. Je précise à tous les fans de l'Espadon que j'aime parler de poésie de mon point de vue, en parfait ignorant de la poésie, loin des règles et de son histoire. Je ne le revendique pas, mais ma passion pour la chose poétique est très récente. Il faut le savoir. Je la connais très mal, en réalité. Mais j'aime naviguer entre les poésies sensibles et celles plus expérimentales, celles qui jouent avec les blancs de la page, la structure des mots ou des vers, la configuration visuelle et les musicalités. J'aime entrevoir toutes les possibilités offertes par la poésie. Et elles sont nombreuses. Comme chez Vanloo, j'aime d'abord l'objet, la taille et la texture d'une couverture, du papier. C'est élégant, ça donne envie de lire. J'aime être brusqué, étonné, aussi. La poésie me paraît si libre, si loin des schémas marchands, si loin des récits ronflants. Elle fait entendre, avec une acoustique étrange. Sans le comprendre tout à fait, je sens que j'ai sous les yeux quelque chose de fort, de grand, de haut vol. Un petit tour sur les sites et je vois son engagement pour une "rébellion conceptuelle continuelle". Plus loin : "son écriture défie les genres, repousse les limites mêmes du concept de perception du lecteur". Oui, tout à fait. Lire Leslie Scalapino, c'est faire une expérience sensorielle très douce, très calme, qui donne corps à une vision du monde singulière, unique : 

elle ayant

eu le nénu-

phare encore en elle—après

qu'elle eut

joui—et quand cela

ne venait pas

de la fleur

En anglais, c'est encore plus beau, plus sonore, plus mystérieux peut-être. Et j'imagine que traduire de tels poèmes relève du défi. Une poésie qui définit un rapport au monde. Je n'ai rien compris à la préface de David Bohm, sinon qu'il demeurerait encore une réalité absolue, unique et objective, contrairement à la passionnante postface des traducteurs qui m'éclaire un peu sur cette poétesse. Oui, bon, mon intelligence a des limites. Alors je lis Leslie, je goûte ses essais — vers coupés avec tirets et phrase classique—sa démence créative irrésolue, ses images puissantes. Une poésie que l'on sent politique, fondatrice, et sociale, qui parle des gens et des sentiments, de relations et d'interactions, dans un rapport très physique à la vie, à la page, à l'espace des mots, à leurs silences, dans l'alternance et l'oscillation des fragments de vers et de prose. Je relis très souvent et au hasard ces parties flottantes, ces rythmes visuels, puis je rêve de nénuphars, de voitures, de va-et-vient, de tirets d'incise et de tirets cadratins. Voilà. C'est beau, lisez-là. Lisez-les, ces fragments de vie ramenés à des choses très concrètes. La matérialité de la poésie, de la vie.

Way, Leslie Scalapino, Corti, 160p., 19€


Enfin, une belle revue, Un Rectangle Quelconque qui n'a rien d'ordinaire, que je connais par l'un de ses éditeurs, Emmanuel Régniez, auteur de très beaux livres aux éditions Le Tripode (chroniqués sur ce blog), accompagné ici de Thomas Le Goff et Tomas Sidoli. Au sommaire du dernier numéro, le 6 : Pierre Escot, Marine Forestier, Adrien Lafille, Alexis Audren et Maud Joiret. En une petite vingtaine de pages, un condensé d'expériences, de textes courts, d'extraits, qui jouent avec la langue, la page et les typographies. On goûte la novlangue drôle et monstrueuse de Marine Forestier dans "Seaslug Fetish" (FROU-FROU du manteau des nudibranches / qui s'ourle s'houle à chaque TCHAC), l'incroyable flow d'Adrien Lafille ("un seul jour couvre les nuits une seule nuit s'étend sur tous les jours une nuit sans ombre dans une eau si clair") dans une demi-page ultra efficace sans virgule sans point sans majuscule juste le talent, le rythme de Pierre Escot et ses images qui se dévoilent, transforment, éveillent à la conscience de l'absence du temps, les chorégraphiques corbeaux d'Alexis Audren, jamais avares en bigarrures et zébrures, en bariolages et dérapages. Et pour finir, "Paysage avec vaches" de Maud Joiret, poésie des campagnes et des coursiers, chant des villages et devenir-vache, avec des odeurs de sabots et de sexes, d'humus et de LSD ("les récits bruissent chemins / sous-bois tapis de feuilles ou de cendres / crickets fluos vignes vierges glands clôture / hiboux canards / fosse sceptique / qu'on se le dise / gueuse is the new heroine / la permaculture comme solution / à tous les problèmes comme religion / on dirait / la campagne fait bander"). Au-delà, j'aime la structure de cette revue papier souple, cohérente dans ses choix avec une réelle unité de tons et complémentarité des univers. Créatif, drôle, un rectangle quelconque qui compte pour moi, avec de drôles d'angles au bout des phrases. Vingt pages seulement, mais toute la poésie y est.

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