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Massacres, Typhaine Garnier (Lurlure)

Quand Myrtho de Gérard de Nerval devient Rime Hot... Avec un temps de retard, toujours, je découvre la poésie de Typhaine Garnier. Configures m'avait laissé entrevoir cet univers joueur, drôle à souhaits, expérimental. Je cherche encore quel lecteur de poésie je suis. Et, il faut bien le dire, à la lecture de ces deux recueils perchés, l'impression d'aller à peu près partout dans le champ des possibles avec une bonne dose d'impertinence et de respect envers les aînés. Une émancipation même, si on lit les deux recueils de Typhaine Garnier en suivant la chronologie des parutions. Massacres, donc, au pluriel, est un formidable jeu de massacres de notre patrimoine poétique. Dans l'idée de patrimoine, il y a l'idée d'un héritage un peu mort, de biens collectifs sans vie, sans âme. Typhaine Garnier a donc eu la brillante idée de choisir quelques poèmes de ses illustres aînés (une seule femme, Louise Labé) pour les massacrer. Ou plutôt les réinventer, les reformuler à sa sauce. Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, Ronsard et d'autres subissent les fourches caudines de la poétesse.T. Garnier transforme des vers, les pulvérise et les reconfigure, les actualise en privilégiant le son et en imposant son rythme, plus farouche, plus moderne. Deux poèmes donc, face à face, qu'on peut lire de gauche à droite, et inversement, c'est encore plus drôle, jouant sur le statut du modèle. C'est bien connu, la littérature en général est affaire de réécriture. Il faut tuer ses idoles pour trouver sa ligne et s'affirmer. Massacrer un héritage pour mieux explorer ce qu'on à dire, creuser ses voies propres.

Mais Typhaine Garnier ne mime pas, ne singe pas, elle invente sa propre voix à partir de. Parodie ? Pastiche ? Caricature ? Il y a toujours beaucoup d'ironie dans ces poèmes modernisés, rafraîchis, dépoussiérés sapés, rossés, peinturlurés, à rebours de siècles de civilisation. Il faut lire en fin d'ouvrage, à vous tirer des éclats de rire, les questions d'anthologie de type Lagarde et Michard — une parodie d'appareil pédagogique — posées au sujet de la technique des poèmes : "Montrez que l'art du poète est digne de la plastique antique." ; "Comptez les i de ce poème et étudiez leur effet, ainsi que celui des sonorités dans leur ensemble." Oui, les poètes savent rire et manier l'autodérision. Oui, on s'éclate à relire Hugo à la lumière de Garnier, à apprécier Mallarmé au filtre d'un clavier guerrier, prêt à en découdre avec l'élégance, la bienséance et les politesses du genre. Il faut une sacré dose de culot et de talent pour nous livrer cette musique rappée, slamée, un brin hermétique parfois. Normal, la poétesse semble avoir privilégié le son dans ces vers arrosés au Ricard (Mon rêve familier de P. Verlaine qui devient Mauvais père de famille), nappés de Nutella (Le tombeau d'Edgar Poe de S. Mallarmé devient Bottons, dégâts, repos) et boostés comme un Kangoo version diesel (Pierre de Ronsard, "Quand vous serez bien veille, au soir à la chandelle" devient "Kangoo version diesel, occase allèche-t-elle ?). Typhaine Garnier malmène les poètes et leurs oeuvres, en révélant l'absurde, le vide ou la parfaite puissance en creux, et même la dimension comique. À ce sujet, il faut lire aussi la postface de Christian Prigent : "Mais ça dit quelque chose de ce dont la langue a dû s'arracher pour fonder du civilisé, lier décemment la communauté des parlants et les arracher en beauté à leurs glapissements sauvages." "L'intérêt de l'opération (...) réside dans le maintien simultané de la double version : massacré et massacrant s'observent en chiens de faïence, à la fois adversaires et complices, liés par l'évidence de leurs parentés sonores mais déliés par la différence violente des scènes et des tonalités." Autrement dit, ne cherchez pas toujours du sens mais plutôt du son, de l'énergie et de la vie plutôt qu'une "supposée réussite" du poème travesti, absolument indécidable en l'absence d'un lecteur unique. 

L’enjeu n’est pas le massacre – le modèle, au bout du compte, reste intouché –, ni le produit final. Typhaine Garnier cherche avant tout à éprouver la tension entre une forme projetée à accomplir (recette de cuisine, fable ornithologique ou tableau obscène) et la matière du poème initial qui, quoique malléable, résiste. Parce que cette tension, qui dure tout le temps de l’opération et se rejoue dans la lecture, est incertitude, inquiétude, jouissif funambulisme... Ainsi idoles et idioties farandolent, bras dessus, bras dessous : “Brise marine” et “Bibi jardine”, “Conquérants” et “Cakes en rond”, “Dormeur du val” et “Professeur Duval” ! (présentation éditeur)

Massacres à la poésie, la tronçonneuse s'appelle Typhaine Garnier. 30 textes, 6 chapitres. Lyrisme 2.0. Romantisme à jupons pois microfibre étanches, no stress. Typhaine Garnier s'amuse, joue avec le sens et les moyens qui lui sont donnés par la langue, dans ses dimensions phoniques, rythmiques ou sémantiques. Le résultat est jubilatoire, salutaire : hot, sexy, décapant, motorisé, comique, délicieusement obscène mais jamais vulgaire. Une parfaite "cure d'idiotie" enfilant homophonies et jeux de mots, une magnifique entreprise de désacralisation qui déculpabilise le lecteur hanté par l'Histoire. Pour une poésie libre et libérée, expérimentale mais lisible. Lisez ce génial Massacres, "cruel et jouissif". Sauvage et d'une vitalité dingue.

                                                                                                                                                                     

Massacres, Typhaine Garnier, Lurlure, juin 2019, 112 p., 15€

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