Accéder au contenu principal

Arcueil. De l'éloge de la littérature (Aleksandar Bečanović, éditions Do) ★★★★★



      
        Arcueil. Pour bon nombre d'agrégés français, la ville d'Arcueil rime avec pression et Maison des examens. Mais c'est aussi et surtout le titre de la dernière pépite des bien trop confidentielles Éditions Do. Des livres de cette qualité, pour être honnête, on en lit peu. Un livre avec un propos fort : la beauté de la littérature tient dans son incertitude, un art des possibles déployé à l'infini. C'est le vertige qui nous saisit, celui du sens qui nous échappe alors que la vérité est là, sous nos yeux, à peine déformée. Là est tout l'enjeu d'Arcueil, retors jeu de piste sur la vérité et le mensonge en littérature, signé d'un auteur monténégrin, Aleksandar  Bečanović qui, au passage, a remporté le prix de littérature européenne en 2017 avec ce livre.








    Alors, ça cause de quoi "Arcueil" ? De l'affaire, ou plutôt du scandale d'Arcueil en 1768. L'Histoire a retenu que le célèbre Marquis de Sade a abusé de Rose Keller, une veuve de trente-six ans sans le sou, et lui a fait subir les pires châtiments, en bon libertin gourmand de bacchanales. Il l'a attachée et fouettée jusqu'au sang, brûlée avec de la cire... Un scandale qui enflamme la vox populi, cette caisse de résonance assassine, déjà avide de spectacle. L'auteur s'amuse donc à rejouer toute la scène, de la place des Victoires où a lieu la rencontre, jusqu'à l’Aumônerie d'Arcueil, la petite maison de campagne où se noue le drame. Oui, il s'est passé quelque chose ce dimanche 3 avril 1768. Mais quoi ? Et qui croire ? 


"Pourquoi la victime a-t-elle toujours le regard vague ?" 



    Aleksandar  Bečanović alterne les séquences, croise les subjectivités et les points de vue pour mieux cerner la vérité. Ou en creuser l'illusion : déposition essoufflée de Rose Keller, "la plus vile des péronnelles", article vindicatif d’une gazette, lettre de l’écrivain Horace Walpole, lettre du Marquis à Madame de Sade ("Je suis un libertin, pas un bourreau"), critique théâtrale à la morale ouverte. Tous croient mordicus à leur version. Et on veut bien tous les croire, c'est là le problème. Le doute ici est fécond, nourrit une tension ambiguë vers la vérité et son impossible quête. Mais toute cette histoire ressemble aussi à autre chose : un mélodrame, du théâtre, un thriller judiciaire, du divertissement, une expérience,  une confession, un exercice de style, une fable, une conspiration, une pasquinade... Alors, que croire ? Rose Keller est par nature inattaquable car pauvre, innocente, veuve et croyante... Le Marquis est-il ce fameux prédateur au cerveau malade, et Rose Keller la victime expiatoire d'un libertin enragé ? Ou est-ce l'inverse ? La réponse, qui tient en deux mots, figure à la page 5, sous le titre du livre. Ou dans la dernière phrase de l'épilogue peut-être. A vous de juger. 


 
« Quoi qu’il advienne, et qu’elle soit racontée sur la base des acteurs de l’expérience eux-mêmes ou de l’impossible position du narrateur objectif que seuls intéressent les faits vérifiables, l’histoire est maintenant lancée. »




      Dans ce bijou d'intelligence et de construction, l'auteur opère donc par glissements de sens, légères distorsions et phrases travesties pour scruter les plis de la vérité,  des simulacres au fond, offrant autant de versions que de représentations mêlées d'intentions. L'accumulation des doutes aiguise ainsi le réalisme de la scène. Mais mieux que l'historien ou l'enquêteur, le romancier semble le seul à pouvoir raconter une histoire conforme au réel.  Car il n'existe pas de vérité définitive. Le seul moyen de l'approcher, c'est encore de passer par la fiction car tout discours, par essence, est mensonger. Le propre de la littérature, qui fait corps avec le langage. Du mélange des discours naîtra la vérité. Ou pas.

"Une fois qu’elle se déclenche, l’avalanche ne peut plus s’arrêter (…). L’opinion publique peut se montrer bien plus corrompue et maligne que le perfide ordinaire. C’était la parole d’un noble contre la parole d’une c., et à qui a-t-on accordé sa confiance ? A qui a-t-on témoigné une sympathie sans partage ?"




    Alors que penser de cette journée pas comme les autres ? Et de ce Marquis nietzschéen avant l'heure, « une immondice d’homme, mais une magnifique figure littéraire » qui méprise la morale compassionnelle, jouisseur qui entend refonder la morale ? On peut lire dans "Arcueil" la mise à mal de l'intemporel diktat du pathos, d’une assassine culture de la rumeur. Une superbe réflexion aussi sur le pouvoir de la littérature ou une époque médiatique malade de ses croyances. Mais attention,  le narrateur objectif, personnage méta-fictionnel par excellence, se garde bien de faire la morale car il a compris que là n'était pas le rôle de la littérature. Disons plutôt que, de cette histoire, il tire une morale. D'une cruelle et délicieuse ironie d'ailleurs. Point final d'un passionnant discours sur la nécessité d'une fonction fabulatrice de la littérature, formidable (et peut-être dernier ?) espace de liberté offrant un imaginaire de vérité. A l'image du "mentir-vrai" d'Aragon, le dévoilement du réel par la fabulation.


"Pourquoi la victime a-t-elle toujours les yeux stupéfaits ?" 



Côté références, on pense aux Liaisons Dangereuses, pour la forme épistolaire, les dynamiques perverses d'un système. A Jacques Le Fataliste, pour le métadiscours sur la littérature. Au bout de trois pages, même si le prologue exigeant fait peur, on sait que l'on entre dans un de ces grands livres que l'on quittera à regret. Dense et d'une beauté rare, l'écriture, elle, donne l'impression d'entrer dans un classique de la littérature russe avec ses grands problèmes éthiques. Grand bravo donc au traducteur, Alain Cappon, pour cette époustouflante réécriture (du monténégrin, on le rappelle !).




"Pourquoi la victime a-t-elle toujours le regard vide ?" 




   Bref, vous l'avez compris, des livres de cette ambition et de ce niveau, on en lit rarement. Génial recueil de voix dissonantes soutenu par une belle distance ironique, Arcueil se fait éloge de la littérature en montrant l'irréductible complexité du monde, par le récit minutieux d'une journée source de toutes les fabulations possibles. C'est notre trésor caché de la rentrée.

                                                                                                                       

Arcueil,  Aleksandar Bečanović , Editions Do, janvier 2019, 177 p., 18 €.


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Olympia, Paul-Henry Bizon (Gallimard)

 Il existe de curieux livres qui, des noms à l'histoire en passant par les lieux, semblent avoir été écrits pour vous. Pire, vous avez même parfois le sentiment étrange d'avoir inspiré l'auteur d'une façon ou d'une autre. Etonnant. Et même fascinante histoire qui embrasse la mythologie d'une athlète hors normes pour, non pas vous livrer des réponses, mais épaissir encore davantage l'aura et la légende de Marie-José Pérec, "la gazelle des Antilles", " héroïne puissante, élégante et sexy ", triple championne olympique des années 90, reine du 400 m et titrée aussi sur 200 m. Rappelez-vous, Marie-Jo achève sa carrière sur un effacement, une disparition :" Je n'y étais pas. " Un geste digne d'un génie (j'y reviens plus bas). Je l'ai compris en lisant ce roman. Nous sommes en septembre 2000, aux J.O. de Sydney et l'athlète renonce au dernier moment à courir la finale dont elle était la grande favorite face à Cathy

Une Fêlure, Emmanuel Régniez (Le Tripode)

 Les deux précédents livres d'Emmanuel Régniez nous avaient fascinés dans des registres très différents. Ambiance gothique anxiogène pour l'un ( Notre château ) et puissance du désir pour l'autre avec des yeux grands fermés ( Madame Jules ). À leur façon, ils devaient sans doute exister pour faire naître ce troisième roman bien plus personnel semble-t-il, fait de textes courts et fragmenté en quatre parties : la vie rêvée, féérique, toujours empreinte d'ironie, la vie réelle avec tous ses mystères destructeurs et non-dits, puis la vie fantasmée du conte qui permet, par une mise à distance, le travail de deuil et l'acceptation de ce qui demeure incompréhensible pour tout enfant. Je ne vous en dirai pas plus sur cette histoire de famille dont l'effrayante banalité est proportionnelle à son horreur silencieuse. Mais l'horreur, dans Une Fêlure , revêt le costume des paroles d'adultes captées par un enfant dans un couloir et la douceur des gestes d'un lou

Vendredi poésie #5

 Cinquième volet de nos "vendredi poésie" avec une partie de pêche sur les bords de l'enfance (Christophe Esnault), la poésie amoureuse et architecturée de Typhaine Garnier, et le recueil "Promenade et guerre" du regretté Cédric Demangeot. Je ne connais rien à la pêche mais ça ne m'a pas empêché d'aimer la poésie de Christophe Esnault. D'abord pour son flow de mots et ses flots de jeux de mots en son, ou tout simplement ces morceaux d'enfance bercés par la joie du souvenir qui est avant tout une façon de ressentir une émotion au bord de l'eau, auprès des carpes et des gros "lolos". J'ai été hameçonné par cette poésie frontale, simple et accessible, qui embrasse le courant d'un cours d'eau, rapide ou tranquille, pour se rappeler qui on a été. Rien d'ennuyeux au milieu des silures et des poissons, juste l'itinéraire d'un gars passionné qui, au jeu des miroirs déformés et déformants, tente de refaire surface av

Indésirable, Erwan Larher (Quidam)

 Sacrée tranche de vie à Saint-Airy, où l'on rit et s'interroge dans le même élan avant le carambolage final. L'histoire de Sam Zwastika, euh non Zabriski pardon, qui débarque du jour au lendemain dans un patelin de la France profonde pour racheter les murs, polir les pierres, restaurer ce qui doit l'être. Qui affronte la horde de vieux réacs du conseil municipal, les habitudes d'une belle endormie. Qui est-il, où va-t-elle ? Est-iel bien humain ? C'est que Sam est neutre, ni homme ni femme, être insaisissable au passé flou, iel suscite les quolibets, les moqueries, reçoit les injures, fait l'objet de rejets. Il s'en tape le coquillard, Sam en a vu d'autres, il n'a pas de sentiments, se méfie des humains, va habiter la maison d'un disparu et, apparemment, iel est en mission. Mais on n'en saura guère plus sur ses intentions, son rapport au mystique qui s'incarne dans des apparitions, des briques qui parlent... Et puis, pas de soucis, i

Vendredi poésie #6 : Alexis Bardini, Hannah Sullivan, Michaël Trahan

Une épiphanie , Alexis Bardini, Gallimard, avril 2021, 93 p., 12€ À lire ces poèmes en dehors du contexte du recueil, j'ai d'abord cru à un soupçon de naïveté, dans un rythme doux et langoureux, à l'évocation de ces cailloux, fleurs, arbres, rosées, pétales et autres orages. D'habitude, j'ai le sang chaud et ce n'est pas trop mon trip la nature. Puis j'ai lu et relu ces vers libres qui parlent de corps amoureux et de sensations échappées sur les bords d'un fleuve, sur une plage de regrets, dans le ciel qui s'ouvre, pour tordre le bras à mes impressions pressées. Et j'y ai découvert une intimité effleurée, caressée par les mots et la répétition des sons chuchotés, d'une extrême rigueur, d'une parfaite douceur, toujours en retenue, sur un fil entre une émotion à exprimer et sa pudeur à bien le faire. Ou son impuissance même. On le sent, chaque vers est sculpté dans le cristal, suspendu à la fragilité du monde, à son rythme lent, à son carac

Le Roman de Jim, Pierric Bailly (P.O.L)

 Toujours un  grand plaisir de retrouver les livres de Pierric Bailly, auteur que L'Espadon suit depuis Polichinelle en 2008. On était resté sur le tonitruant Les Enfants des autres , histoire de couple, de famille et de père aussi, déjà. Le Roman de Jim chasse sur les mêmes terres jurassiennes, près de Saint-Claude et des lacets de Septmoncel avant une petite échappée du côté des Lyonnais et Lyonnaises. L'histoire d'un père par procuration de 25 ans, Aymeric, qui rencontre une femme de 40 ans enceinte mais célibataire, Florence. Passé par la case prison et un peu loser sur les bords, trop gentil et faible, Aymeric va s'attacher au petit Jim et donné un nouvel élan à une existence un peu morne faite d'intérim, de CDD, de petits boulots et de balades au crêt de Chalam... Allez, Pierric Bailly n'est peut-être pas le plus grand styliste (encore que, ça se discute, écriture sur un fil entre apparence de grande banalité et précision d'orfèvre, la prose suit la

Doucement (!), Katia Bouchoueva (publie.net)

 La poésie sur L'Espadon n'est plus réservée au vendredi et déborde désormais sur les autres jours de la semaine. Doucement (!),  recueil signé Katia Bouchoueva, nous promène dans une géographie vécue multipliant les rencontres, les sites, les voix et les perspectives, avec un goût pour le déracinement en douceur, à l'affût des indices d'un quotidien français digne d'observations ou de descriptions. Des curiosités bucoliques, historiques pour offensive poétique délicate. On y croise Marion, l'Ardèche, Grenoble, un vieil homme, madame Morin maudite par l'amour d'un con, des gens, des paysages, des animaux, des voyages, des châtaignes et des étudiants de Montpellier... La douceur des mots s'infiltre dans des scènes quotidiennes où l'auteur s'interroge et s'étonne des attractions (le Mont Blanc et la Tour Eiffel qui tiennent debout), des attirances entre les corps, les idées, les lieux, la poésie pour les croiser et les filtrer au son des mo

Projet El Pocero, Anthony Poiraudeau (Inculte)

 Mirage urbain tel un spectre du capitalisme, fantôme de pierres et de briques pour perspectives infinies au milieu du désert, à proximité d'une décharge de pneus. El Quiñon est bien un songe, littéralement une ville-fantôme peuplée de vide et d'utopies, déclinée en grappes d'édifices neufs et de blocs de Lego alignés, parcelles inachevées et amas d'immeubles. Anthony Poiraudeau, après avoir rappelé en quelques pages bien troussées l'origine de la crise immobilière au début des années 2000 en Espagne au regard de la crise économique plus large, se promène dans les rues d'une étrange endormie, objet de curiosité, étendue minérale du capitalisme sauvage. Pour dire les choses simplement, la ville située à 35 km au sud de Madrid aurait dû accueillir 40 000 habitants. Mais voilà, la bulle a éclaté, la spéculation s'est heurté au principe de réalité et seulement 3000 résidents, à l'époque de la rédaction du livre, finissent par loger dans ce vaisseau digne d&#

Un voisin trop discret, Iain Levison (trad. par Fanchita Gonzalez Battle, Liana Levi)

 L'Amérique fabrique ses héros de guerre en Irak, en Afghanistan et même au Vietnam à une époque. Bon, quand on gratte un peu le vernis, ces héros sont en fait des poivreaux, de piteux époux, des gays qui ne s'assument pas ou des repris de justice. L'Amérique de Iain Levison, c'est celle du petit épicier de quartier jovial mais hanté par ses faits de guerre, celle des médecins pas très compétents mais sympathiques, celle des immigrés qui tant bien que mal tentent de se faire une place au pays de l'Oncle Sam, de ses dollars et de son patriotisme spectaculaire. On croise ainsi un sniper de plus en plus bordeline au gré des missions, sa compagne Corina qui pense que c'est un gros con ou un sale type, Kyle Boggs l'ambitieux, à tel point qu'il se marie avec son amie de lycée pour préserver les apparences, ou encore le mystérieux Jim, un voisin trop discret, chauffeur Uber à ses heures perdues, insociable mais amoureux des liasses de billets verts. Et vous vou

La Certitude des pierres, Jérôme Bonnetto (Inculte)

Inculte est ma bergerie, là où je me sens chez moi, entre la montagne et la mer. Dans La Certitude des pierres , signé Jérôme Bonnetto, le village perché de Ségurian est à lui seul un problème de géographe qui devient peu à peu une tragédie humaine, rythmée, amplifiée, par le retour annuel de la Saint-Barthélémy chaque fin d'août. Tout commence par un conflit d'usages entre des chasseurs bien de chez eux, les virils Anfosso, et un berger exogène, intrus, Guillaume Levasseur venu s'installer avec ses moutons pas loin des sangliers dans le village haut-planté de Ségurian. Et les Anfosso, quand on mord sur leur territoire, ça ne leur plaît pas. Surtout quand le berger leur parle une langue inconnue. Les lieux nous aspirent et nous recrachent. Le silence est un mauvais présage comme le blanc faussement immaculé d'un pelage ou d'une neige. Le bruissement des feuilles, la solitude des hauteurs tempèrent à peine la tranquillité d'un lieu suspendu au drame annoncé. A