6 janvier 2019

Peine perdue : un accident pour renaître ? ★★★★☆



    Deuxième roman de la rentrée chroniqué sur L'Espadon : "Peine perdue", signé Kent, ancien chanteur de Starshooter. Un livre doux-amer sur les renoncements entretenus par un musicien, qui fait le point sur sa vie après le décès de sa femme dans un accident de voiture. D'une touchante lucidité.


      Sans préavis, Karen (ou K-Reine dans le monde du street art, « princesse déclarée des façades ») meurt dans un banal accident de voiture. Quand il l’apprend, Vincent, son mari, ne dit rien. Sans voix, sec, comme anesthésié par la nouvelle. « Il marche dans une couche de ouate », et poursuit sa vie, presque indifférent au tragique de la situation. C’est que Vincent n’éprouve rien, semble-t-il. « Aucun effondrement, juste une mélancolie brumeuse qui, à la manière d’un doux clapot, lui léchait les rives de l’âme ». Et, puisqu’il faut bien vivre, Vincent, musicien-mercenaire, part en tournée avec la star du moment Kévin Dornan. Un travail peinard. L’occasion de repenser à cette vie d’avant, traversée par un automate engoncé dans sa carapace cynique, vautré dans ses certitudes et son aigreur moqueuse. Et de savoir, une bonne fois pour toutes, qui se cache derrière les renoncements et les lâchetés…



    

 Joli roman signé Kent, ancien chanteur du groupe Starshooter. Bercée par la mélancolie, cette romance en creux – ou récit de la crise de milieu de vie - dessine une histoire de faux-semblants. Déni de décès ? Vanité ? Absence de sentiments ? Confort d’une vie bourgeoise ? Vincent, intoxiqué au désamour et dépossédé de lui-même, veut comprendre. Si l’accident de Karen a figé le présent dans une molle dépression, il crée paradoxalement les conditions d’un renouveau. Car l'absence est féconde. Car désormais la vie infuse en lui, se manifeste par des insomnies, des fantômes sur l’oreiller, le souffle court. Il multiplie les expériences en rejouant le personnage qu'il a été : tournée à succès, coïts mécaniques au bout de "nuits grises", rencontres avec Sonia, Manou et Betty, sport en salle, discussions avec les potes, « branleurs sympathiques », dans une « moelleuse pesanteur ». Tentatives vaines pour tromper l’indolence chronique, jusqu’au surprenant et touchant final. Entre-temps Vincent retrouve de l’allant et réalise qu’il s’est peut-être trompé. Sur son talent, l’amour que lui porte Karen et le regard des autres : pas tous cyniques et parfois sincères. « Le mystificateur était démasqué » !


photo de Yannick Perrin
©Yannick Perrin
          

 Drapée d'une sensibilité amère, l’écriture lucide et imagée aiguise des analyses bien senties. Sur les relations à l’heure d’Internet, le monde de la musique et son cynisme assassin (où il faut manier « la langue de pute ») et la méprise sur soi. Une remise à plat, un bilan de milieu de vie comme le joli pied de nez à la résignation cultivée. Mais sans illusions sur la modernité et son horizon du vide, à l’image de ces salles de concert standardisées des banlieues françaises, vagues entrepôts de bord de route.

         Plus on avance dans la lecture, plus on aime ce livre désenchanté (sauf la couverture!). Car Vincent renaît, brise son armure d’indifférence, débusque les postures et finit par renoncer, un peu, à ses mensonges, vaincu par la musique, par Karen, et son « opiniâtreté ingénue ». Malgré le temps qui passe et l’usure des corps, des cœurs, reste un grain d’illusion. Un bon tonneau d’amertume aussi, celle des occasions manquées. Car à quoi bon aimer quand il ne reste que l’absence ? « A quoi bon s’échiner à la quête du Graal dans un monde avide de médiocrité » ? Peine perdue… (4/5)
                                                                

Peine perdue, Kent, Le Dilettante, janvier 2019, 17 €

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