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A la ligne : Joseph Ponthus, poète de l'abattoir (La Table Ronde) ★★★★☆


C'est parti pour les chroniques de la rentrée littéraire ! On commence avec "A la ligne" (La Table Ronde).   

    On aurait pu lire l’énième rengaine marxiste de l’oppresseur et du dominé mais Joseph Ponthus, pour son premier roman, a d’autres ambitions. La première bonne surprise de ce début de rentrée littéraire. Sur le fond et surtout par la forme.


        Entre une majuscule et un point final qui ne viendra jamais, les litres de sueur, le labeur, la douleur et les pleurs « d’épuisement accumulé ». Le quotidien d’un intérimaire dans une conserverie de poisson puis dans un abattoir, incubateurs de désespoir. Trier les caisses, les poissons, les crevettes, déplacer des carcasses en les évitant, renifler l’odeur du sang, de viande de mort à cinq heures du mat’. Enchainer les « nuits d’apocalypse bulotesque ». Mettre des bouchons pour snober le fracas des machines, supporter les odeurs pestilentielles des abats et des tripes, laver la merde et le sang, embaucher à 4 heures quand la ville dort. Une souffrance, muette. Et la fatigue, qui accable… Une journée ordinaire quoi.

          



     
S’inscrivant dans cette littérature prolétarienne, de Robert Linhart à Georges Navel, Joseph Ponthus tente, par la langue, de traduire au plus près l’enfer de l’intérimaire et le travail à l'usine. C’est donc un long poème de 260 pages, une complainte sans ponctuation (sauf citations), qu’il nous est donné de lire. Les « vers » sculptent un ressenti, cisaillent des images au scalpel, martèlent l’abrutissement répétitif, dessinent l'absurdité industrielle. L’automatisme de la machine épouse le mécanisme de la phrase. Et son rythme. Saccadé, fluide, scandé ; l’habitude prend le relais de la découverte, passe le témoin à l'infernale monotonie et finit dans le désespoir. Sans fin, comme l’absence de point final. Car oui, le suspense tient à un point final. Qui ne vient jamais. Une douleur cadencée, une dissonante symphonie de l'aliénation. Ou la manutention comme punition divine. Image d’un champ de 14-18, avec ses grenadiers et ses blessés qu’on ampute. Pas de point, la phrase est sans fin, le travail aussi. La même rengaine, une douloureuse antienne. L’usine et l’homme ne font qu’un. L’ennui dans la répétition, la répétition de l’ennui. Aucun allant au travail mais de l'élan, à créer, malgré tout. La clé de l’endurance au mal, bien qu'agent de sa banalité.


        Parce qu’il faut tenir face à l’absurdité du système. Quel médoc’ prendre ? Pok Pok le chien apaise et fatigue ; un peu de solidarité oui, la famille aussi mais, en définitive, c’est la lecture et la culture qui sauvent. Pour relativiser. Ou s’en moquer. De Braudel à Beckett en passant par Trénet, Godard et Georges Delerue. Humaniser la tête d’un corps qui ne vous appartient plus. Mal de dos lancinant. Joseph Ponthus se fait Apollinaire de l'usine, pour s'extirper du marasme. Syntaxe qui déraille, musicalité des phrases   — rappées ou chantées — échos et jeux de mots humanisent le chaos, civilisent ce qu’il reste, sauvent ce qui peut l'être, la langue s’offrant comme joli contrepoint d'une boucherie sourde et invisible.



  Plus qu’un simple témoignage hyperréaliste ou l'énième manifeste de l’exploitation de l’homme par l’homme,  A la ligne, cri de rage dans la nuit et poignant cantique, est surtout un beau roman sur les mécanismes de "servitude volontaire". Une sublimation de l'expérience aussi et, au fond, un rappel à la transcendance du texte. Histoire d'injecter un peu d'âme dans le rouage. (4/5)

                                                                                                                              

A la ligne, Feuillets d'usine, Joseph Ponthus, La Table Ronde, 18€

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