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Dans l'ombre du brasier, Hervé Le Corre (Rivages/Noir) ★★★☆☆


     Les odeurs d'urine et de renfermé, le fracas des canons, le sifflement des obus, les hurlements de douleur, la fumée des incendies dans Paris assiégé, le noir du ciel à peine éclairé par l'éclat des flammes, les tirs de fusil, la baïonnette qui chatouille, le sang et les tripes à même le sol, les barricades, les gravats et la ville-lumière qui s'effondre tel un château de cartes... C'est la guerre à Paris entre les Communards —"une canaille abhorrée" aux yeux de l'ennemi — et les Versaillais, la Commune vit ses dernières heures sur les cendres pas encore éteintes de la défaite prussienne. Et Caroline, compagne du sergent Nicolas Bellec, insurgé du 105e bataillon fédéré, vient d'être enlevée par un homme effrayant, au visage écorché. Antoine Roques, commissaire de police de la Commune, va tenter de la retrouver en pleine débâcle...



  A lire tous les blogs, sites et autres éloges sur "Dans l'ombre du brasier", en plus d'expériences antérieures positives (Prendre les loups pour des chiens), un danger guette toujours la sortie d'un livre : celui de décevoir, malgré d'évidentes qualités. Le dernier Hervé Le Corre œuvre ainsi là où on ne l'attendait pas. Un bon livre à notre sens, pas le page-turner attendu mais  — tant mieux — une belle fresque historique tout en évocation,  pour convoquer l'esprit de La Commune, son atmosphère, sa géographie et le parler de ses résistants. Une tranche d'Histoire nous est offerte (les derniers jours de ces deux mois d'autogestion, dite de la Semaine sanglante) de lointains souvenirs de vie heureuse, des instants de fraternité et des combats de rue acharnés. Plutôt que de nous bombarder de références, dates et noms — tout juste saupoudrés dans quelques notes de bas de page —Hervé Le Corre fait vibrer le ventre des insurgés, gouailler la populace en plein chaos. Le plus intéressant car, qu'on le veuille ou non, la trame polar apparaît souvent dans ces cas-là comme un prétexte. On se plaint trop souvent de l'absence de style dans le roman noir ou le polar pour ne pas souligner, ici, le travail d'écriture, au cordeau, couplé à l’impressionnante documentation. Qu'on ressent d'ailleurs plus qu'on ne voit réellement car l'auteur a digéré tout ça pour le restituer sous la forme la plus romanesque possible. Et c'est réussi, au-delà d'une construction sans fausse note. Il devait être possible de trancher dans le vif, de raccourcir, d'éviter quelques redondances. Dans les mots (encoignures, lignards...) et les scènes de guerre dans Paris. Mais le tableau est à ce prix, semble-t-il.
"Courage !", et il se laisse glisser au sol avec un gémissement pathétique et quand il sent les mains et les bras secourables qui le soulèvent avec des mots de réconfort, il est rassuré quant à sa vision des humains : compatissants et bêtes, pleins d'espérances vaines et d'enfantine naïveté, ou bien salopards et corrompus, vicieux et pervers. Dont il est, dans tous les cas, si facile de profiter, si prompts à suivre leur pente jusqu'au précipice où il suffit de les attendre.


 Si l'intrigue intéresse moins — une étrange enquête criminelle — que les décors et le contexte, c'est que l'immersion fonctionne à plein. Comme le journaliste sur un terrain de guerre, on entend le bruit des canons, on tremble sous les tirs d'artillerie, on s'indigne de ces morts pour rien et on renifle l'odeur de la mort frappant au hasard derrière chaque barricade, ou détour d'une ruelle ou dans la poussière des immeubles. Une entreprise de déraison, la Commune, car elle est avant tout une question d'idéal et d'espoir de vie meilleure, rêvée. Dans l'ombre du brasier, c'est le chaos au pays du populo, sa fraternité enthousiaste, son argot truculent et gouailleur, sa joyeuse anarchie, sa parano — des traitres partout — ses espoirs naïfs et ses fatales illusions. Si les fédérés nous invitent à goûter leurs utopies, on se surprend davantage à garder en mémoire "les méchants" : Clovis le cocher d'abord et Pujols ensuite, le diable caché dans les détails. Le cynisme ou l'illusoire possibilité d'une rédemption même si, au fond, on sait déjà comment tout cela finira. Plus que l'utopie donc, c'est sans doute l'enfer qui rapproche les hommes. Et le (dés)espoir, dans un même élan fait de solidarités et de bienveillance humaniste. Un vrai roman historique incarné, plein de fureur —  sans les scories habituelles du genre — davantage qu'un pur polar à notre sens, un peu longuet mais bien noir et désenchanté comme il faut. Intéressant.

                                                                                                                   
Dans l'Ombre du brasier, Hervé Le Corre, Rivages/Noir, janvier 2019, 491 pages,  22.50€

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