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Sur fond d'émeutes, Harmony Korine (Inculte éditions) ★★★☆☆

 Sur fond d'émeutes est-il un livre que l'on peut commenter sans en trahir l'esprit ? On en doute (mais on va le faire un peu, mal sans doute) tant il échappe au regard académique, offrant l'expérience d'un chaos immersif à l'écriture éruptive. Maelström fragmenté et collage faussement informe d'une violence noire, Sur fond d'émeutes est le seul livre à ce jour du scénariste de Kids (Larry Clarke), Harmony Korine (paru en 2001). Et on le comprend. Qu'écrire après un tel ovni pop et organique ?


   Les célébrités — Tupac Shakur, Clint Eastwood, David Bowie... — côtoient les rednecks de l'Amérique profonde — l'entraîneur de basket, Tim, Sally —, des héros barrés perdus dans un torrent de décomposition. On passe du coq à l'âne dans ce patchwork : de conversations en listes, de réflexions en plaisanteries, en passant par des dialogues abscons, anecdotes et souvenirs... En fond de programme, une musique confuse rythmée par les faits divers, de violents affrontements et la lutte des races d'une Amérique ségrégationniste : meurtres, viol, gifles, agressions, ingestion de drogues... Un monde de la marge au bord du gouffre. Beaucoup de références nous échappent et l'on n'est pas sûr de toujours tout comprendre. Qu'importe en réalité si, comme on le pense, le livre est d'abord objet d'appropriation, une exploration faite d'allers-retours, en refusant toute linéarité. Faire sens ici — à défaut de liens apparents entre les séquences — serait sonder échos et résonances d'un monde aspiré vers ses pulsions de mort, son irréconciliable unité. La technique du cut-up pour dire l'impossibilité de vivre sinon dans le chaos, de répéter les mêmes vides, les mêmes blancs, ces zones comateuses de pages en fusion. Car l'écriture est autant absente que présente et doit se fonder sur d'autres valeurs que la simple recherche du sens. Celle du tableau d'une Amérique exsangue, saisie dans toute son anodine existence, entre aspirine et angel dust. Un patchwork hystérique de 200 pages — normal pour un scénariste de cinéma, se dit-on — telle une solution plastique à une inexplicable brutalité, pour conjurer la violence par la forme.
2. J'ai rencontré un joueur de base-ball dans un aéroport et il m'a dit : "Ne résistez pas au mal, rendez le bien pour le mal (...). Je lui ai demandé quand il comptait passer professionnel. Il m'a dit, "J'suis trop gentil pour devenir batteur professionnel, je frapperais pas une femme même avec une rose."
 La technique du cut-up aussi pour dire l'impossibilité de faire littérature : ratures, écriture jetée, feutre noir sur des bouts de lignes, brouillon, lettres à la manière de, dissonances fracturées et riffs déchirés d'un monde sous dope, éléments d'une écriture sur la brèche, instable, qui luttent contre le réflexe conditionné, offrant malgré tout une trajectoire, aussi chaotique soit-elle, et libère par son refus de suivre une quelconque logique, sinon celle du fragment.  Même s'il reste une mécanique, la répétition d'une rupture, d'une absence de lien, comme une expérience unique à même de repenser la parole, de lui redonner sa valeur en l'isolant. L'idée du palimpseste mais plus encore d'une archi-écriture, sans présence, sans lieu, insituable. Détruire la parole littéraire ici en sondant sa crise, est aussi une manière de réaffirmer sa prééminence, son absolue nécessité quand seuls le vide et l'irréalité vous aspirent. S'émanciper du langage passe alors par une éthique de la déconstruction et une esthétique du fracas qui dynamite tout repère, tout code pour redécouvrir des singularités ou des modes d'existence. Une manière de faire table rase, de s'inquiéter du monde pour en révéler ses tensions, ses mécanismes et faire de son livre une archéologie du sens, un vertige inépuisable. La vie comme un conte plein de bruits et de fureurs, un rien qu'il faut laisser infuser en soi. Même si l'ombre tutélaire, (pesante?) de William Burroughs et de son Festin Nu plane sur Sur fond d'émeutes, en un hommage peut-être trop appuyé. Simple posture d'enfant terrible ou/et chronique complaisante d'un monde à la dérive, ce livre de Korine ? On vous laissera juger...

  Mais un tel livre, disons-le, est une chance. Un ovni brut qui happe et rejette dans un même élan.  Un livre d'une bizarre radicalité, une dystopie hallucinée qui s'abreuve d'obsessions universelles, de fantasmes poisseux, et se lit comme un bad-trip pas vraiment dupe de ses moyens. Sa limite peut-être. Et son intérêt.
                                                                                                                                      
 Sur fond d'émeutes, Harmony Korine, éditions Inculte, mars 2019, 208 pages, 19.90€

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