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Le Cimetière des plaisirs, Jérôme Leroy (rééd. La Table Ronde) ★★★☆☆

  Dans "Le Cimetière des plaisirs", Jérôme Leroy écrit peu mais bien. On le savait déjà à la lecture du récent et excellent "La Petite Gauloise", roman noir et chronique sociale d'un effondrement programmé. Des formes courtes—aphorismes, maximes, notes, fragments— pour installer une distance avec cette jeunesse désenchantée, ce "clair-obscur intime". Dans la préface, l'auteur rouennais espère que le lecteur trouvera dans son livre "un témoignage d'époque sur une certaine qualité de tristesse et de silence". Car "Le Cimetière des plaisirs" évoque le regard sans fard d'un jeune prof de collège de ZEP dans la banlieue lilloise, celui de Brancion. Qui prophétisait déjà l'effondrement (écrit en 1992, livre paru en 1994) : "Sans Perros, La Rochefoucauld, de Roux et les autres, le collège Brancion eut été ce cauchemar à l'avant-garde de tous les effondrements à venir".


 La littérature comme garde-fou donc, refuge de l'exil pour un cœur brisé. A l'ombre de figures tutélaires, Cioran évidemment, Le Cimetière des plaisirs suggère le désastre, saisit une époque agonisante, développe une vision du monde désenchantée, pessimiste, bercée par un spleen abreuvé de Jenlain, à Roubaix ou sur la place Saint-Marc : "Je voudrais te parler de cet âge qui ne fut, pour la première fois de l'histoire du monde, non plus vécu sur le mode de l'explosion, mais sur celui de l'implosion, de la dissolution, du carnage aseptisé". La mondialisation brasse, remue, abolit le temps et l'espace, ou le croit-on, et efface peu à peu, les marques des lieux. Comme ce Mongy autrefois rouge et désormais désuet. Images d'une "Europe Nouvelle", avec ses métropoles déracinées,  ses habitants amnésiques, esclaves en apesanteur du Spectaculaire..."

D'ailleurs, derrière mon bureau, je ne savais plus si j'étais là pour limiter les dégâts, apporter un peu de justice et d'espoir pendant cinquante-cinq minutes de cours ou si j'étais devenu, par une dialectique perverse, le chien de garde d'un système mourant, retardant pour quelque temps encore l'inévitable explosion des révoltes légitimes.


    Il faut y lire une certaine qualité de fin de siècle, peut-être aussi une certaine qualité de l'absence —du Sens, des illusions, de l'amour, des amis —mais aussi une certaine qualité de fatigue et d'usure. "La fatigue est ma compagne",  : 28 seulement et le poids du monde, telle la pile du pont Flaubert qui s'abat sur les épaules de cet enseignant déjà amer car "ceux qui ont compris le monde sont toujours exténués". La forme courte donc comme expression non pas d'une paresse mais d'une fatigue. Malgré des références littéraires d'enragé, la flamme s'est éteinte, semble-t-il : "Non, c'était une fatigue banale qui vide et écœure après une journée à Brancion, une fatigue teintée de chagrin et d'impatience devant la tuerie sociale répétée au quotidien". La France fabriquait déjà des Petites Gauloises, dans son refus de faire sens au cœur de la violence sociale. On voit les grincheux s'exprimer : Pourquoi lire ce livre de nihiliste invétéré, de "déclinologue" et exhausteur de réel ? Car si l'on lit entre les lignes, et si l'on lit bien les mots, on lira la fuite, certes, mais aussi les sourires d'une danseuse, l'urbanité vêtue de brouillard, le souvenir ému des collégiens, le déchirement à fréquenter l'enfance, comme des "invitations à la rédemption par la pitié". Oui, de l'empathie, de la bienveillance aussi. Le texte qui résiste à toute analyse trop définitive, avec ses contradictions apparentes.

  Enfin, on y lira moins le silence peut-être qu'on y entendra une petite musique fragile, celle d'un monde sur un fil, absurde et vide car infesté par le virtuel et la tentation permanente du spectacle. Et l'avenir, ce sera quoi ? Un monde à la Beckett, "une attente sans but sur une bande d'arrêt d'urgence". Pour mieux en rire : "(...) et puis, quand même, cette envie de rire qui ne nous quittera pas." La mélancolie d'un révolté, l'engagement poétique d'un fugitif.
                                                                                                                          
Le Cimetière des plaisirs, Jérôme Leroy, rééd. La Table Ronde, 136 pages, 7.30 €

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