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Triangle à quatre, Matthieu Jung (Editions Anne Carrière) ★★★★☆

            Joie de retrouver Matthieu Jung au meilleur de sa forme avec Triangle à quatre. Car, avouons-le, depuis Principe de précaution en 2009, on faisait partie des grincheux, déçus de ne pas retrouver dans les livres suivants ce phrasé au scalpel. Même Le Triomphe de Thomas Zins, son grand œuvre de presque 800 pages, plus ambitieux peut-être mais moins percutant, avec bon nombre de fulgurances par trop diluées, nous avait frustrés. Mais qu'importe, c'est avec enthousiasme qu'on le retrouvait pour cette comédie grinçante, sur le sujet le plus ordinaire du monde : l'adultère. Oui, mais un adultère new age ici en forme de destin métaphysique. Tenez-vous bien : Ludovic et Élise, qui filent le parfait amour, genre deux nécessités réunies par le destin, doivent se marier bientôt. Mais patatras, AVC, le cœur de Ludovic lâche. Début de la dépression pour Élise Peu-lè (Pellet !). Entretemps, le cœur perdu a été greffé car, à l'autre bout de la capitale, c'est Éric Husson, agent d'assurances atteint de cardiomyopathie, qui doit revivre d'urgence. Quelques années plus tard, Éric va tomber sur Élise lors d'une séance de kiné... Et renaître de ses cendres tel le phénix !





      Aime-t-on jamais quelqu'un pour les bonnes raisons ? Ou toute histoire est-elle le fruit d'un quiproquo ? De compromis ? Car Élise est une bombe et Éric, tombeur qui s'ignore, un agent d'assurances empoté, déjà marié à Bénédicte. Et les miracles, ça n'arrive qu'une fois... Triangle à quatre est d'abord une comédie réaliste, très drôle. Moins par ses situations, souvent ordinaires, que son écriture, d'une clairvoyance totale. Chaque page suscite un sourire ou une hilarité franche tant l'auteur manie l'ironie façon clin d’œil avec délice. Ce sont les détails symboliques qui en font tout le sel : une prononciation, une manie, des mots ("les  Malakoffiots"), une excuse de mari cocufiant ("Je vais voir un match du PSG"). Cruel ou tendre avec ses personnages, Matthieu Jung glisse ici ou là sa vision du monde, au détour d'une tirade sans vernis d'une ex-prostituée bulgare. Sans l'asséner mais par petites touches. Un monde schizophrène et dépressif que seul le sentiment amoureux (?) pourrait sauver ou réenchanter. Ou le croit-on. Mais voilà, dans ce monde, cette greffe du cœur est une aubaine, une occasion en or pour Éric, sclérosé dans sa vie de couple et de famille. Une chance inespérée (ou l'illusion ?) de casser les codes, d'échapper à une vie toute tracée qui pourtant déraille. Moins en ayant la possibilité de divorcer que de s'accoupler avec une déesse, lui le crapaud, "la loque hagarde". Comme une erreur de la nature...

 Il est un peu plus de cinq heures de l'après-midi quand les entrailles du cinq-étoiles, où le prix d'une nuitée dans une suite équivaut au salaire mensuel d'un smicard, expulsent sur le trottoir un client lessivé de plaisir.

       Chaque phrase écrite est une frappe chirurgicale et les dialogues, d'un naturel désarmant, sont parfaits. On retrouve d'ailleurs le soin mis dans cette oralité de l'écrit (parlé ado, langage sms, le français parlé par une Bulgare, une serveuse...) entrevue avec brio dans Principe de PrécautionMais Matthieu Jung n'est jamais aussi fort que lorsqu'il campe un agent d'assurances, un flic véreux reconverti en détective, une épouse trompée mais retorse, une serveuse brute de décoffrage. Ou lorsqu'il décrit, avec un jubilatoire soupçon d'ironie, une balade à Malakoff, un achat au Franprix, un état d'âme de loser ou un vélo Look 11 vitesses... Bon, on est moins convaincus par les longues descriptions d'architecture et de mobilier urbain du 8e arrondissement dans la scène du conte de fée urbain. Un détail. D'ailleurs Matthieu Jung ne décrit pas, il fait voir notre monde à la lettre près.

Pendant des nuits entières, j'ai réfléchi à ce qui était en train de nous arriver. Eh bien j'en suis arrivée à la conclusion que nous sommes tous les quatre les jouets de la destinée, dans cette histoire. Des pantins confrontés aux abîmes insondables qu'ont ouverts sous nos pas les progrès phénoménaux de la médecine moderne.

       Quelque part entre Michel Houellebecq et Olivier Maulin (Les Lumières du Ciel), Matthieu Jung appose toutefois sa signature. Pas moins désenchanté qu'un Houellebecq avec la même ironie moqueuse, la même liberté de ton aussi, son style se fait pourtant plus vif, plus mordant. S'il faut déprimer, autant le faire dans la joie et l'ivresse, même si les lendemains de passion sont toujours douloureux.
On a parlé de comédie réaliste, mais cette histoire de cœur lorgne étonnamment vers le fantastique et ce n'est sans doute pas un hasard, Matthieu Jung refusant de trancher ou de se faire moraliste ("Ta petite chérie n'a pas le feu au derrière comme n'importe quelle autre fille. Non, non, mademoiselle œuvre dans le sublime, elle pratique l'adultère métaphysique"), préférant laisser ses personnages respecter (ou pas) les commandements de leur époque. S'il trichent, mentent, fuient ou aiment éperdument, c'est moins par volonté que par injonction d'un réel qui finit toujours par vous rattraper. Pour finir, si ce Triangle à quatre fonctionne aussi bien, c'est grâce au talent qu'à Matthieu Jung de peindre des losers, des has been empotés, d'un pathétique touchant. Thomas Zins et Éric Husson, même combat. On en rit tant ils sonnent vrai.


      Matthieu Jung, avec un style toujours aussi élégant, ausculte notre époque désenchantée dans une comédie délicieusement acide et jubilatoire. C'est désopilant et tellement juste que ça en devient addictif. Derrière l'humour, c'est aussi un livre qui fend le cœur, littéralement, car d'une cruelle lucidité. Un tel naturel, une telle clairvoyance, une telle fluidité dans l'écriture, ça fait chaud au cœur et ça le brise autant. C'est ce que l'on appelle un livre réussi. Pourtant depuis son premier roman en 2007, l'auteur évolue dans une relative indifférence. Mystère... Car Matthieu Jung est un écrivain, un vrai. 
                                                                                                                   
Triangle à quatre, Matthieu Jung, Éditions Anne Carrière, janvier 2019, 280 pages, 18 €

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