Accéder au contenu principal

Janesville, Amy Goldstein (Editions Christian Bourgois) ★★★☆☆


      Alors, est-ce qu'il a toujours bon goût Barack Obama en matière de livre ? L'ex-président ricain nous avait conseillé Les Furies de Lauren Groff (son roman préféré en 2017!) et, pour tout dire, ce fut une révélation. Il paraît que Janesville — publié en 2017 aux États-Unis — est un autre "coup de cœur" de l'ex-pensionnaire de la Maison-Blanche. Alors pourquoi pas. Chez un éditeur de confiance de surcroit. Janesville, patelin de 63 000 habitants de l'Etat du Wisconsin, connu pour son usine d'assemblage siglée General Motors, évoque l'envers d'un mythe, le rêve américain au filtre de la réalité mondialisée : la croissance et la crise jusqu'à la faillite pure et simple d'un traditionnel fleuron de l'économie américaine, devenu fossoyeur de toutes les illusions d'ascension sociale. Rares sont ces livres à aborder de l'intérieur, frontalement, une désespérance partagée. Un vrai livre américain dans le refus d'une fatalité qui assomme. C'est la fin du monde mais on garde —ou on tente de garder— le sourire en coin. On y voit même l'opportunité de se relancer pour certains, ou "passer à l'ennemi". Se relever par la communauté et pour la communauté. L'expression d'une fierté enracinée dans la géographie et l'histoire industrielle séculaire, catalyseur et ressort d'identité. L'optimisme chevillé au drapeau américain, à l'image de la couverture. Pendant sept ans (2008 à 2015), Amy Goldstein va donc décrire le quotidien des "GMeurs" après la fermeture définitive de l'usine. Et observer l'effritement d'une classe moyenne précarisée.


     Deux questions se posent dans Janesville : d'abord celle de la résilience, l'aptitude du corps social à résister au choc de la déprise industrielle et à se réinventer (ou renaître). Puis celle de l'articulation entre des solidarités locales, familiales et la logique impersonnelle, capitaliste d'une firme transnationale, mastodonte du CAC 40.  C'est toute la problématique du livre, qui est un reportage écrit comme un roman et inversement. Un épisode d'entre-deux, entre la fin d'une histoire et le début d'un projet, décrivant le marasme ordinaire du déclin industriel. Ni morale, ni compassion mal placée et encore moins de misérabilisme voyeur ici, juste de l'empathie. Car Janesville se situe à un autre niveau, celui de la déconstruction d'une mythologie qui, malgré tout, résiste. Un rêve américain lézardé mais jamais tout à fait entamé. Le plus fascinant dans ce livre.

Mike est soucieux. Maintenant que Barb et lui sont tous les deux à la fac, vont-ils perdre leur maison ? Tout cela va-t-il réellement aboutir à des emplois ?

Car, pour saisir l'ampleur du désastre, il faut restituer le contexte : 446 000 m2 de surface de production, une usine installée depuis 1923 et surtout 7000 employés à l'apogée de l'entreprise. Et des milliers d'emplois indirects dans la ville, ceux des partenaires ou sous-traitants fournisseurs de pièce. Le 23 décembre 2008, un dernier véhicule sort de l'usine d'assemblage. C'est la fin. Définitive cette fois. Amy Goldstein va faire le portrait de tous ces nouveaux chômeurs et sonder l'atmosphère d'une ville en déshérence, dont la raison d'être était General Motors. Le salut va passer par des réponses humaines à un désastre industriel, économique, financier. On revient toujours au corps social et à ce rapport très américain, patriote, à la communauté. Il faut réinventer une ville, son identité, figée depuis un siècle par son destin industriel. Un destin que tout le monde croyait éternel. Passer à autre chose. Les GMeurs, employés au long cours, formateurs, éducateurs, politiques, syndicalistes ; Kristi et son incroyable énergie ; Mike et Barb, employés de Lear Corp. ; Ann Forberk et Paul Ryan... Amy Goldstein décrit leurs souffrances, leurs interrogations, leurs remises en question et leurs solutions face à la réalité : des centaines de pancartes de maisons à vendre, des mutations forcées qui séparent père, femme et enfants, des employés qui ne mangent plus de viande et comptent leurs sous, des parents qui sombrent dans l'alcool... Et même des gamins sans-abri déscolarisés, image d'un tiers-monde au cœur de la première puissance mondiale.
Sans son usine d'assemblage, Janesville continue. En surface, la ville a l'air étrangement intacte pour un endroit qui a traversé un séisme économique. Elle sauve les apparences, s'efforce de dissimuler les failles par où s'infiltre la douleur, ce qui arrive quand les bons emplois disparaissent et que les gens de la classe moyenne dégringolent.

     Les solutions paraissent simples, au-delà des illusions politiciennes. Un pragmatisme teinté d'espoir, le volontarisme politique, des gouvernances partagées, des visites officielles... Une entraide de voisinage aussi (la nourriture laissée par un voisin). Reconstruire, réinventer ou s'exiler. Ailleurs, avec un salaire divisé par deux. Ou rester, sans grande perspective sinon celle de reprendre le chemin des études, d'une formation payée. D'habitude, les travailleurs ne sont que des chiffres dans un plan social. Mutés ou poussés vers la retraite. Les rouages peu ou mal considérés d'une machine déréglée. Et puis rien, on n'en entend plus parler. Le livre d'Amy Goldstein — et ce n'est pas si fréquent — leur donne un nom, une identité, des visages, leur dessine un avenir. Leur confère une existence propre, en dehors du système économique qui les a définis pendant des dizaines d'années et parfois plusieurs générations. Qui les a figés dans leur identité de "GMeurs". En bref, Amy Goldstein humanise ces destins et individualise les trajectoires pour mieux saisir la force du collectif. Un collectif guidé par une foi inébranlable et un enthousiasme tenace. Ou l'histoire d'une œuvre collective.
Matt Wopat est également inquiet. Matt est plus représentatif de l'afflux massif de nouveaux étudiants du jour, n'ayant choisi son cursus ni par passion ni même par tiède curiosité, mais parce que cela paraissait une voie comme une autre pour retrouver un salaire décent.
     Comme une saga industrielle à l'envers, Janesville répond au mythe du self-made-man, cette ascension idéalisée, par la possibilité d'une renaissance collective, endogène, humaniste, malgré la décomposition des classes moyennes. Et restaure des valeurs simples : le sens du bien commun, l'intérêt partagé, les dynamiques de solidarités. Des valeurs old school ? Jamais, il suffit de lire Janesville et de s'imprégner de l'énergie de ses habitants. De son esprit conquérant ou de son optimisme, envers et contre tout.
                                                                                                                   
Janesville, Amy Goldstein, Éditions Christian Bourgois, janvier 2019, 336 pages, 23 €

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les Présents, Antonin Crenn (Publie.net)

 Il pourrait s'agir dans Les Présents d'une promenade dans le temps et les couloirs de l'existence, à travers des présences plurielles jamais claires, fixes ou définitives. Les présents, ce sont des horizons narratifs et des potentialités d'histoires. Comme des virtualités infinies, inattendues. Ce sont aussi ceux que la mémoire rend présents, fait revivre, malgré les omissions et les erreurs, les trous volontaires ou inconscients. Se rappeler des personnes, c'est aussi et d'abord se remémorer leurs lieux, là où ils ont vécu et marché. C'est peut-être la dimension qui m'intéresse le plus dans le travail d'Antonin Crenn, son rapport clinique aux architectures, aux détails urbains, aux décors incarnés de nos vies. C'est que la fiction a besoin d'un cadre pour exister. Pour son second roman, après L'épaisseur du trait , Antonin Crenn revient avec son écriture légère en apparence, toujours douce et tendre, sorte de jolie musique de l'éto

Catastrophes, Pierre Barrault (Quidam)

 Vous lirez ici ou là que ce livre est maudit, vraiment maudit j'entends. Et bien croyez-moi, je crois que c'est une chance, c'était son destin de paraître en avril 2020 et en novembre 2020. It is what it was supposed to be , la célèbre antienne de la série Lost . Avec Catastrophes , on est sûr de ne pas être dans la posture promotionnelle. Plutôt dans le trou noir sémantique et narratif, l'anomalie verbale, la circularité temporelle, le Grand Absurde qui  fait sens. Ce livre est à lui seul sa réalité parallèle, démultipliable à l'infini, défiant toutes les lois du paysage littéraire. Dans la série Lost , on voyait des ours polaires s'exciter sur une île tropicale. Chez Pierre Barrault, le sosie de François Berléand se masturbe avec des orties, tout nu, et finit assassiné. S'ensuit une classique scène de ménage. Bah oui, Pierre et Claire ne progressent pas toujours au même rythme, peinent à s'entendre sur une allure commune. De décalages en déviations, d

Grotte, Amélie Lucas-Gary (éditions Vanloo)

Le pouvoir de la grotte, la force de la caverne. Ça me rappelle Platon, une allégorie marquante de ma jeunesse. Amélie Lucas-Gary lui emboîte le pas en exploitant tous les ressorts symboliques dans une fantaisie très plaisante, échevelée, maline. Le lieu de l'éternel retour, un habitacle de l'éternité, un endroit à l'abri du monde, en retrait croit-on, où il se produit des phénomènes bizarres. Un gardien qui couche avec la femme du Président, enterre le petit-fils d'Hitler, découvre la source d'éternité et croise un célèbre terroriste du 21e siècle... A l'occasion des 80 ans de la découverte de la grotte de Lascaux, les éditions Vanloo ont réédité le premier roman de l'auteure Amélie Lucas-Gary, à peine un roman d'initiation, mais plutôt une satire politique cocasse et loufoque qui creuse le potentiel énigmatique, métaphysique, électromagnétique, psychologique de la grotte, entre foi et science, réel et fictions. Le narrateur, gardien pluriséculaire du t

De parcourir le monde et d'y rôder, Grégory Le Floch (Christian Bourgois)

Après un fabuleux premier roman dont on avait abondamment parlé sur L'Espadon, c'est peu dire qu'on attendait avec joie et fébrilité le nouveau livre du talentueux  Grégoy Le Floch . Allait-il confirmer ? Que peut-on écrire après un livre aussi fascinant et maîtrisé ? Curieux de voir comment son écriture allait s'adapter à une nouvelle ambiance. Dans De parcourir le monde et d'y rôder , voyage en roue libre ou errance en plein chaos, on retrouve un héros en crise — que la société qualifierait de fou — et cette prose sinueuse qui a fait du rythme son mantra. Ce livre méandreux, à sa façon détournée et toujours ambiguë, traque la possibilité d'un sens toujours en fuite. Comme ce personnage, qui tente d'une façon ou d'une autre d'échapper à un truc qu'on ne comprend pas au début. Il faudra attendre les quatre derniers mots. Cette chose de forme ovale, dure, molle et visqueuse, que le narrateur trouve dans la rue et qu'il est incapable d'

Ce qu'il faut de nuit, Laurent Petitmangin (La Manufacture de livres)

 Bon, dès qu'on me parle de la Horda Frenetik, mon coeur fond, c'est comme ça, ça me rappelle ma jeunesse. Oui, on l'oublie trop souvent, même dans les fratries, on se tape sur la gueule de temps en temps, entre Boys et Tigris, entre fachos et gauchos. Mais Fus et Gillou, eux, sont deux frères fusionnels, plus soudés que jamais depuis la mort de leur mère. Et puis la Horda de Saint-Symphorien a fini par être dissoute. Comme Fus, fils un peu désintégré, qui s'est perdu en chemin sur les sentiers de l'idéologie. Ou alors il a juste rencontré les mauvaises personnes. Pourtant, Fus, c'est un bon gars, le fils que tous les parents rêveraient d'avoir. Prévenant, gentil, sympa, jamais un mot de trop, prêt à filer un coup de main pour les potes en galère. "Est-ce qu'on est toujours responsable de ce qui nous arrive ?" Vaste question qui hante le bouquin. Allez, j'me mouille dans les eaux normandes, c'est du 50-50. La faute à pas de chance, ou à

Cinquante façons de manger son amant, Amelia Gray (trad. de l'anglais par Nathalie Bru, L'Ogre)

Trente-sept nouvelles pour sculpter nos solitudes. Trente-sept nouvelles pour encapsuler et libérer l'horreur. Trente-sept nouvelles où se tapir avec ses angoissantes angoisses. Trente-sept nouvelles pour cajoler la menace. Trente-sept nouvelles comme un dédale de peurs Trente-sept nouvelles de canalisations et de viscères. Trente-sept nouvelles pour hacher menu les certitudes. Trente-sept nouvelles pour avoir le coeur gros comme une baleine. Trente-sept nouvelles pour se la couler douce au milieu des couteaux. Trente-sept nouvelles pour rire du malheur et le tourner en dérision, au hachoir Trente-sept nouvelles pour se ruer dans des impasses. "No exit" Trente-sept nouvelles pour flipper. Trente-sept nouvelles pour ne pas comprendre comment le disque a sauté. Trente-sept nouvelles pour aimer nos fictions comme des réalités. Trente-sept nouvelles pour communier dans une solitude partagée. Trente-sept nouvelles pour s'autoriser à trancher, castrer et taillader. Trente-s

Le Coeur synthétique, Chloé Delaume (Seuil Fiction & Cie)

 J'ignore qui est l'attachée de presse de Chloé Delaume pour ce Coeur synthétique mais elle a dû bien se marrer en le lisant. Adélaïde l'héroïne, 46 ans, attachée de presse d'une maison d'édition qui vise pas moins que le Goncourt et fraîchement divorcée d'Elias, s'ennuie à Paris. Déprime. Désespère. Se morfond. Sa vie est déjà finie dans une ville où les loyers sont prohibitifs. Comme morte à l'intérieur, un coeur en mille morceaux. "La régression la guette" car elle "devient un produit obsolète". Mais elle l'a choisie. En couple, elle s'ennuie, c'est comme ça. Elle n'a rien à reprocher à ses ex. La faute à la vie, à ce désespérant et aliénant besoin d'amour, de sexe, de nouveauté. La séduction est un marché qui obéit à la loi de l'offre et de la demande. Plus de femmes que d'hommes à Paris dans sa tranche d'âge. Et ils meurent plus jeunes. Et Adélaïde refuse la famille, ne veut pas d'enfants. Alo

Le Dormeur, Didier da Silva (Marest éditeur)

 "Ptn 4 Minutes d'arbres". En sérieux critique, je suis allé faire un tour sur YouTube pour visionner ce dont Didier da Silva parle dans son livre, le court métrage de Pascal Aubier — l'adaptation cinématographique du Dormeur du val de Rimbaud (1870) —, en réalité une merveille de plan-séquence de 9 minutes et 22 secondes, intitulé le Dormeur (1974). On y voit des arbres, donc, et un paysage du Sud — ou une caméra qui vole, s'envole et atterrit. Le Dormeur est à la fois l'exploration d'une époque, l'autopsie des conditions de réalisation d'une oeuvre et le récit d'une fascination. On retrouve dans ce récit la plume aérienne de l'auteur ( Dans la nuit du 4 au 15 ), joueuse et vagabonde, passionnée par son sujet, qui aime naviguer au gré des idées, qui enquête pour mieux comprendre d'où lui vient cet enchantement pour ce film qui n'existe dans la tête de presque personne, tombé dans l'oubli :"Un volumineux dictionnaire du c

Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier (éditions de Minuit)

 Un salutaire anniversaire en enfer, c'est la proposition toute sympathique du gars Mauvignier. J'étais resté à quai avec son roman Dans la foule. Un bail plus tard, quatorze ans en réalité, je tentais à nouveau ma chance, sans rancune. Un film n'a cessé de se rappeler à mon bon souvenir pendant la lecture. Le Funny Games de Michael Haneke en 1997, où surgissent deux étranges voisins dans une belle maison de campagne. Ils ont des gants blancs et ils vont humilier la famille dans une tension croissante. Une nuit d'horreur qui vous retourne l'estomac. Histoires de la nuit ne me semble pas trop éloigné avec son ambiance irrespirable. Ça commence par un chien égorgé, appâté par un bout de viande comme le gamin est attiré par les carambars. Une campagne bien paumée ensuite, La Bassée, un lieu auquel on ne prête guère attention quelque part entre Seclin et Carpentras. Un corps de ferme, une artiste originale, Christine, qui reçoit des lettres de menaces, Patrice le bedon

C'est un beau jour pour ne pas mourir, Thomas Vinau (Le Castor Astral) ★★★☆☆

 Un bout de pain, la cacophonie du vide, des claques et des nuits en train de rire. De l'autre côté, mon pays ou une pomme, l'arme légère se recueillir parmi les monstres hirsutes. Promis, je ne chercherai rien. Juste la lecture et la poésie. Pas de traduction nécessaire, juste s'alléger, d'une manière ou d'une autre. Comme chaque matin au moment d'avaler son café, comme un addict incapable de décrocher de Facebook, lire son petit poème signé Thomas Vinau . C'est le programme en 365 actes de ce recueil. Et C'est un beau jour pour ne pas mourir.  Lire de la poésie, pour nous, c'est avant tout se faire bercer par la musicalité des mots assemblés. Et non pas se bercer d'illusions. C'est donc une façon de croire en quelque chose, au-delà des tristes apparences. La poésie, c'est de plus en plus rare et pourtant ça fait du bien. Commencer sa journée par un poème, c'est le gage d'une journée réussie ou du moins, de partir du