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Mort d'Armand Frémont, géographe précurseur de l'espace vécu

     




     L'Espadon a une pensée émue aujourd'hui pour Armand Frémont, grand géographe français décédé samedi 2 mars à l'âge de 86 ans. A l'origine du concept d'"espace vécu"— l'espace tel qu'il est perçu et pratiqué par les êtres qui y vivent—, Armand Frémont a conçu une nouvelle approche en géographie, fondée sur les représentations et l'analyse d'un espace subjectif, débouchant sur une géographie de la perception, éminemment sociale et phénoménologique. Normand d'origine, il fut professeur à l'université de Caen, directeur scientifique du CNRS, recteur d'académies et président du conseil scientifique de la DATAR. Fervent partisan de la réunification normande, il était aussi l'un des membres du groupe des quinze géographes œuvrant pour le rapprochement, aux côtés d'Yves Guermond et Michel Bussi (oui, oui, l'écrivain qui vend des milliers de polars, géographe universitaire de profession !). Mais surtout, on se souviendra d'un géographe à la plume alerte, dont l'écriture imagée, moins universitaire que littéraire, savait vous faire apprécier une région en crise, une zone industrielle ou une ville portuaire par sa seule force d'évocation. Comme Julien Gracq, il avait le sens du détail évocateur et symbolique, gardien des lieux et de leur identité.


La ville du Havre refroidit tous ceux qui y passent quelques heures, un jour de brume ou de tempête. Elle enchante ses intimes, car, sous la rationalité de ses lignes, elle brûle d'une poésie cachée. Elle ne se comprend que par l'ouverture sur la mer, les ciels au-dessus du port, les navires sans cesse à l'horizon du boulevard maritime. (in Portait de la France, p.365, Flammarion, 2001).

      On lui doit des livres importants : La Région, espace vécu (1976) ou France, géographie d'une société (1988). Son Portrait de la France paru en 2001 (et donc déjà un peu daté), malgré l'apparence d'un dico froid qui ne serait qu'un inventaire, est à notre sens l'un de ses livres les plus touchants (avec Aimez-vous la géographie ?, 2005). Il y évoque la France et ses régions, ses mutations et ses dynamiques récentes dans le contexte européen, avec l'amour des descriptions précises, mais incarnées par un style bienveillant, complice, à même de faire goûter les terroirs et de faire comprendre les relations que les hommes tissent avec leur milieu. Armand Frémont avait compris que la géographie, contrairement aux représentations scolaires ancestrales, ne se réduisait pas à des chiffres, des données ou des noms de fleuves à apprendre. Elle était avant tout la possibilité de comprendre que les êtres humains ne vivent pas dans l'espace tel qu'il est, mais dans l'espace tel qu'ils le voient. Avancée majeure et analyse plus qu'actuelle pour un concept forgé dans les années 70. Entre la rigueur universitaire et la subjectivité d'un vrai écrivain, il nous passionnait pour la "chose géographique". Une approche littéraire pour une géographie sensible, chaleureuse et stimulante. En un mot, humaniste.


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