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Terminus Berlin, Edgar Hilsenrath (Le Tripode) ★★★★★


  Pour ceux qui connaissent l’œuvre d'Edgar Hilsenrath, lire Terminus Berlin peut s'avérer une épreuve, emplie d'une émotion trop forte. L'écrivain est décédé en décembre dernier à l'âge de 92 ans, juste avant la parution de son dernier livre en français. L'auteur de langue allemande avait d'ailleurs annoncé que ce serait son dernier livre. Terminus Berlin ressemble bien au livre des livres de l'auteur, ceux qu'il a écrit et aurait pu écrire, synthèse ou épilogue parfaits d'une œuvre unique indissociable d'un personnage et de son parcours. Celle d'un "clown triste" aussi lucide que pessimiste qui, par la littérature, a pu libérer son âme.




  Enfilant le costume d'un double à peine fantasmé, Hilsenrath - Lesche dans le livre - rejoue tout une vie, tout une œuvre sur le ton de la dérision. Celles d'un apatride orphelin de son Heimat. Nulle part chez lui, toujours en quête d'un chez soi. Les États-Unis, c'est le pays où l'on n'est rien tant qu'on ne rencontre aucun succès, où la valeur d'un homme se juge à son portefeuille (lire Fuck America). La misère y est louche. L'Allemagne de la Guerre froide, ce pays où un juif est forcément suspect. Dès lors que ses livres rencontrent un écho croissant, Lesche devient la cible d'attaques antisémites : menaces au téléphone, tags sur sa porte, actes de délinquance... Qu'une police impuissante et velléitaire ignore presque. Lesche, inquiet, croit voir des avatars du national-socialisme à chaque coin de rue. Les scènes parodiques où Lesche traque un ancien camarade de classe antisémite sont saisissantes, d'autant plus que la vengeance mimée dans plusieurs scènes prennent un accent grotesque avant l'inattendue chute. Mais sa langue est l'allemand, l'Allemagne son pays natal, un pays dont l'histoire est à l'origine d'un traumatisme et de la disparition de sa famille. Une situation qui nourrit un flou identitaire exprimé dans la satire d'une Allemagne pas encore tout à fait purgée de son passé. Les fantômes du fascisme guettent, prêts à resurgir n'importe où, n'importe quand. Le rejet comme condition universelle ? Lesche ira aux Etats-Unis rendre visite à son frère et se documenter sur le premier génocide, celui des Arméniens en 1915 (lire Le Conte de la dernière pensée). 
—Et vous voulez quand même rester en Allemagne ?—Tout le monde me pose la question. Et ma réponse est toujours la même. Je suis un écrivain allemand et j'ai besoin de la langue allemande. Je ne suis pas revenu pour retrouver les Allemands, mais ma patrie linguistique.
  Le tableau politique de l'Allemagne de la Guerre froide est caustique et l'existence possible d'une culpabilité collective quelques décennies après la fin de la guerre est vite battue en brèche, ou le croit-on. La satire est ici habitée par un pessimisme lucide, une rage froide, un détachement aux accents de farce.  Mais si Hilsenrath se projette de près ou de loin dans Lesche, il n'est toutefois pas dupe de ses doutes, de ses errances, de son pessimisme. Si humour il y a chez Hilsenrath, c'est avant tout pour s'amuser de pensées ou postures trop figées, celles d'un personnage qui se prendrait trop au sérieux. Lesche s'inquiète du climat politique ? Il sympathisera avec un ancien camarade de classe, nazi repenti. Lesche, plein d'empathie pour les pauvres et les sans-grades, tente de vivre leur condition à New York ? Il sera débusqué par son éditeur... S'il accuse l'Allemagne, entretenant avec sa langue une relation ambiguë, c'est aussitôt pour l'absoudre, offrant un livre ouvert, suspicieux à l'égard de toute croyance aveugle. Un livre d'Hilsenrath ne serait rien sans cet humour noir et, disons-le, un peu de provoc'. Adoucis dans ce dernier livre mais que l''on perçoit dans les rencontres amoureuses et opportunistes de Lesche, avec une Arménienne, la mère d'une future poétesse ou une Allemande pas encore majeure. Un livre teintée de mélancolie aussi, comme la conscience de la fin, examen lucide et drôle d'une œuvre jamais vraiment achevée, toujours à construire. 
Je crois que les nazis m'ont refusé le droit à l'existence parce que j'étais juif. En Amérique, le droit à l'existence m'a été refusé parce que je n'avais pas de succès.

     Edgar Hilsenrath achève donc son parcours littéraire à Berlin. Moins pour disparaître que laisser une empreinte. Car on le sait, les nazis avaient l’obsession de ne laisser aucune trace au cours de "la solution finale". Edgar Hilsenrath, écrivain de la Shoah, a laissé la sienne. A l'image de ces plaques de laiton incrustées dans le pavé des rues de Berlin pour rappeler, en bas des immeubles, l'existence des familles disparues dans les camps. Mais plus qu'une trace, Edgar Hilsenrath nous laisse une œuvre. Immense. Rare. Qu'il nous confie en héritage. A nous, lecteurs attentifs, d'en prendre soin.

Pour ceux qui ne connaissent pas encore l’œuvre d'Edgar Hilsenrath, Nuit et Le Nazi et le Barbier, dans cet ordre, sont à notre sens deux incontournables.
                                                                                                                  
Terminus Berlin, Edgar Hilsenrath, Le Tripode, février 2019, 240 pages, 19 €

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