Accéder au contenu principal

Equipiers, dans l'ombre de la Petite Reine, Grégory Nicolas (Hugo Sport)

    C'est de circonstance, le Tour de France arrive à grandes roues et va en saouler plus d'un en juillet. Pas nous, fondus de la Petite Reine, férus de bitume et de cartes Panini. Entre deux romans, voici donc un ouvrage léger à lire l'été, une pression à la main et les Ray-Ban bien calées sur le nez. De préférence lors d'une étape de plat qui se finira au sprint...



    Équipiers, signé Grégory Nicolas, aborde le vélo par l'envers du décor. Si les Bardet, Pinot et Démare captent toute la lumière (parce qu'ils ont le talent tout en montrant qu'ils sont au-dessus) on oublie trop souvent qu'ils ne gagneraient tout simplement pas sans l'aide de leurs équipiers, ces prolétaires de l'ombre œuvrant à la victoire collective. Comme des travailleurs de l'invisible, dans le cagnard ou sous la pluie, et catalyseurs de victoire. Car le cyclisme est une affaire de gestion, d'économie d'énergie, de tactique, de caractère. De bidons à aller chercher, de bordures à éviter, de relais à prendre. En gros il faut protéger son chef, le plus apte à la victoire finale. Et, comme dans toute entreprise ou organisation, il y a les "boss" et les petites fourmis rejouant des formes de sélection naturelle par le sport. Le grand intérêt de l'ouvrage, c'est de montrer, à l'image de Geoffrey Soupe, que ces soldats au service de leur général se contentent de leur rôle et semblent même taillés pour ça. Il prennent du plaisir dans le sacrifice. Se dépasser pour l'autre est leur mantra. Certains ont une âme de leader, d'autres sont des suiveurs. C'est comme ça. Une affaire de talent, de tempérament et de personnalité. Équipiers est d'ailleurs moins un livre sur le vélo qu'un témoignage de ce qui s'y joue en termes de relations humaines. Des histoires de don de soi, d'abnégation, de sacrifices, de renoncements (Turgis) et de souffrances. Mais aussi de joies ultimes, de confidences troublantes (Chevrier), de larmes (Roux) et de rires (Alaphilippe) suscitées par un maillot tricolore. Comme un livre de potes, par des potes et pour des potes, au fil d'histoires de bons vivants — on y parle vin, dégustation et très petits plats — ou d'amitiés simples.

Geoffrey Soupe dit : "Je pense qu'il faut avoir les épaules pour être convaincu de pouvoir gagner, et jouer ce rôle-là. Si tu sens que tu ne les as pas, il faut être honnête envers soi-même. (...). Emmener, ça ok, car j'arrive beaucoup plus à donner pour quelqu'un que pour moi. Quand je cours pour moi, je vais moins avoir cette envie de bien faire. (...)."

      Clément Chevrier, Perric Quéméneur, Pierre Roland sont des sportifs hors du commun mais, au fond, c'est l'idée du livre, des mecs très simples. Des hommes à la noblesse d'âme, pas des machines. Ouverts, chaleureux, abordables, gourmands de la vie. On le sait et on le confirme d'ailleurs puisque votre serviteur l'a vécu. Une petite anecdote. Nous sommes le lundi 16 juillet 2018, c'est jour de repos sur le Tour de France. Nous sommes à Montmélian à 35 bornes au sud-ouest d'Albertville. Alors que je termine une petite séance de cols, je croise sur le chemin du retour sept gars fins comme des lames, tout de rose saumon vêtus, affutés comme jamais et roulant à belle allure. Ils ont l'air fort et organisés, suivis par une voiture bardée de vélo sur le plafond. Ils me croisent et me saluent avec chaleur, moi le cycliste amateur, car peut-être ont-ils reconnu un des leurs. Vous n'imaginez pas ma fierté puisqu'il s'agissait de Pierre Roland — dont il est question dans le livre — et de son équipe d'alors, Team Education First-Drapac. Grégory Nicolas évoque d'ailleurs cette proximité entre les pros et le monde amateur qui partagent le même terrain de jeu, les mêmes routes, les mêmes cols. Peu de sports ont cette chance, une bienveillante porosité entre ses pratiquants. A l'image de la reconnaissance du circuit des derniers championnats du monde où amateurs et pros roulent roue dans roue, sans un mot. Dans le respect. Un livre aussi touchant par les sujets abordés. On apprend que ceux qui gagnent ne le doivent pas à leur talent ni au dopage mais à une croissance plus rapide. Troublant lorsque le tabou de l'anorexie est évoqué avec Clément Chevrier. Un livre bienveillant à la générosité partagée, sorte de feel good sportif à l'intimité touchante. Où l'on parle d'amitiés surtout, d'échanges. Et ça fait du bien.

     Le vélo rend humble et généreux. Et permet de tisser des amitiés, fortes et durables. A l'instar de ces équipiers, de vrais héros "nobles de cœur" (Bernard Chambaz) qui, grâce à ce livre, reçoivent un peu de cette lumière tant méritée. Un bel hommage, un bon petit moment de lecture qui sonne vrai avec ce final en apothéose en Autriche. Peu importe le titre finalement, ce qui compte, c'est ce que les uns et les autres ont vécu à Innsbruck, cette volonté d’œuvrer à un horizon collectif qui dépasse les simples individualités. Et les souvenirs, comme ces trois français en danseuse au moment d'aborder la pente de l'enfer, ça n'a pas de prix.
                                                                                                            
Equipiers, Grégory Nicolas, Hugo Sport, juin 2019, 279 p., 17.50€

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les Echappées, Lucie Taïeb (L'Ogre) ★★★★☆

Toujours une joie d'écrire une note sur une parution de l'Ogre. Pour deux raisons. La première, cette familière impression d'être chez soi, lové dans une inquiétante étrangeté. La deuxième, dans ce cocon partagé que sont les éditions de l'Ogre, découvrir une voix singulière. Je n'avais jamais rien lu de Lucie Taïeb (je me sens un peu honteux) mais tant qu'on est vivant, il n'est jamais trop tard. Car lire, c'est être et se sentir plus vivant. Par la fiction, échapper au réel pour mieux s'y plonger. Multiplier les fugues en équilibre au bord du gouffre. Comme des cycles : partir du réel pour embrasser ce qui nous menace, et mieux le dépasser. Mais le réel, sous la forme du mirage, finit toujours par nous rattraper. Impossible de résumer le troublant Les Echappées. Trois choses : on vit le drame en bord de voie ferrée. Il s'est passé un truc, Oskar a vu un meurtre, mais comment croire à l'impossible. Une petite voix dans un transisto…

Le Terroriste joyeux, Rui Zink (Agullo) ★★★☆☆

Faire du tourisme ou du terrorisme ? D'ailleurs "fait-on" seulement jamais du terrorisme ? Voilà la question posée par le terroriste joyeux, tout juste arrêté après la découverte d'une bombe dans ses valises. Mais voilà, "honnêtement", il n'avait aucune intention de commettre un attentat, raconte-t-il.  Il rendait juste service à un cousin qui avait besoin d'une mule...  Le début alors d'un interrogatoire sans queue ni tête, ou le croit-on, entre un original provocateur et un policier zélé. Le problème de ce terroriste, c'est qu'il est bien trop sincère et joyeux pour être honnête. Ou peut-être l'est-il vraiment ? 



   Bienvenue dans ce texte court où l'absurdité confine à la lucidité. Plutôt que faire un long réquisitoire contre l'Etat, le terroriste joyeux use du bon sens pour mieux révéler l'ironie de la langue et les incongruités du réel. Avec aplomb et autorité. Et un goût assumé pour la provocation élégante. Tel …

Le Dernier loup, László Krasznahorkai (Cambourakis) ★★★★★

La sortie d'un nouveau livre de László Krasznahorkai est toujours un événement. Mais que pouvait bien donc écrire l'écrivain, génie des lettres, après l'indépassable Guerre et guerre ? Car, précisons-le, on tient l'auteur hongrois pour l'un des plus grand de son temps.
       La réponse est donc là, dans un petit format : une nouvelle de 60 pages, au titre plein de résonances, Le Dernier loup, réponse angoissée au vide d'une époque, à sa façon de broyer le monde. Un monde parfois réenchanté par le spectacle tranquille d'une plaine désertique, verte par endroits. Le Dernier loup, comme un titre-énigme, prend l'allure d'un flot de conscience déroutant, perçu dans un lent va-et-vient de pensées, paroles et silences entre Berlin —  ses rues crasseuses, sa triste solitude, ses bars pour immigrés turcs —, et l'Estrémadure lumineuse, en Espagne. 60 pages mais une seule et unique phrase ponctuée de questions-digressions, autant de divagations…

Vaincre à Rome, Sylvain Coher (Actes Sud) ★★☆☆☆

Crampes après cinq kilomètres, hypoglycémie au bout de dix et au bord de l'abandon pendant les vingt-cinq suivants. Allez, il m'a fallu une concentration toute olympique pour terminer tant bien que mal ce marathon stylistique au pas de charge. Quarante-deux bornes moins héroïques qu'éreintantes. Peut-être m'étais-je couché trop tard, veille de course. Pas le bon moment, le mauvais timing ?  Dans Vaincre à Rome,  comme Abebe Bikila le coureur éthiopien, j'ai dû m'accrocher, ne rien lâcher. Mais parfois, point de récompense, même pour le lecteur valeureux bien chaussé. Deux fois dommage car sur la ligne de départ, au starter, le livre avait tout pour me plaire : l'exploit sportif avec une dimension historique et symbolique forte, la littérature pour tout sublimer, c'est peu dire que tous les voyants étaient au vert. Mais les jambes étaient lourdes, incapables d'avancer....



         Pourquoi n'ai-je pas aimé ? D'abord une question d'é…

Une ville de papier, Olivier Hodasava (Editions Inculte) ★★★★★

Si tout est vrai, alors cette histoire est fascinante. Si tout n'est que fiction, c'est encore plus fort. Entre les deux, la seule grande question qui vaille, celle du réel ("Si être réel c'est exister dans l'esprit des gens, alors oui, pour moi, elle est bien réelle"). Car la beauté de la littérature tient dans son incertitude, un art des possibles déployé à l'infini. Un vertige. Comment parler d'un livre dont le sujet n'existe pas ? Qui n'a jamais existé sinon dans la tête des gens, sur une feuille de papier comme Copyright Trap ? C'est le principe abyssal de ce livre pensé comme un film ou un album photo, par strates et plans-séquences.



  Le sujet en deux mots. Avril 1931,  Desmond Crothers, cartographe passionné, travaille à la General Drafting, entreprise florissante de production de cartes routières qu'a créé un certain Otto G. Lindbergh. Le patron confie à l'employé une tâche importante, comme une belle marque de confianc…

Laisser des traces, Arnaud Dudek (Editions Anne Carrière) ★★★☆☆

Il y a du Nicolas Sarkozy chez Maxime Ronet, en début de livre. Jeune, volontaire et ambitieux aux dents longues, il est en outre maire de la petite commune de Nevilly. Un peu de Macron ensuite (vous savez, faire de la politique autrement, changer les choses de l'intérieur, dépasser le jeu des partis). Pour finir plutôt du côté de l'abbé Pierre, tourné vers les autres. Oui, on sait, on grossit un peu le trait d'autant que Maxime Ronet, personnage ni attachant ni détestable, effleure les caricatures d'ambitieux et de cyniques sans s'y soustraire, préférant évoluer au gré des aléas d'un mandat dont les marges de manœuvre sont réduites à la portion congrue.   Avec Laisser des traces, Arnaud Dudek réussit une petite prouesse. Pondre un page turnerà partir de la trajectoire d'un simple élu de la République, tantôt sympa tantôt requin. Raconté comme une épopée du quotidien à hauteur de petites gens qui œuvrent dans l'ombre, le récit évoque les rouages du p…

La rentrée littéraire (septembre 2019)

Les réjouissances littéraires sont nombreuses en cette rentrée. A chaque fois, c'est pareil. On mise sur des éditeurs, des auteurs, des couvertures et on tombe sur quelques pépites. Des navets aussi. Un certain nombre. Rien que de très normal. Mais comme le temps fuit et nous manque, L'Espadon mettra surtout en avant des voix singulières (Amelia Gray), des projets fous (Do éditions), des auteurs au nom imprononçable et des livres impossibles à commenter (Francis Rissin) . En voici quelques-uns, lus ou pas, mais qui suscitent au moins le désir. Un très fort désir de lecture.

Francis Rissin, Martin Mongin (Tusitala) : une expérience, une farce, un mystère... Tout le monde connaît Francis Rissin mais il est introuvable et personne ne l'a vu. Presque un horizon conceptuel. A la fois drôle et flippant, l'un des livres à ne pas manquer.


Une fois (et peut-être une autre) et x (fois), Do et Od éditions : projet fou, deux livres en tous points identiques, ou presque. Jeu d&…

Le Chien de Madame Halberstadt, Stéphane Carlier (Le Tripode) ★★★★☆

D'habitude les chiens, très peu pour nous. Vous savez les odeurs de chien mouillé, les sorties à heure fixe, les aboiements insupportables. Ajoutez à cela une couverture affreuse comme un carlin, un titre vieillot et un pitch digne d'un téléfilm peu inspiré, rien ne prédisposait à aller vers ce bouquin. Mais voilà, Le Tripode est un éditeur de confiance. L'association chien-Le Tripode, il faut l'avouer, nous a tout de suite intrigués. Ça sonnait un peu faux. Et puis les chiens, dans un livre, ça passe mieux, ils n'existent pas vraiment. Alors on s'est lancé. Lecture finie, quand Stéphane Carlin (euh Carlier, pardon !) s'y colle, le résultat donne une belle surprise. Et une couverture soignée, qu'on a fini par adorer. Qu'il est bon de se tromper parfois. Explications.

   Les meilleurs livres sont sans doute ceux dont on n'attend rien ou pas grand-chose. C'était le cas avec "Le Chien de Madame Haberstadt", d'autant qu'on …

L'Appel, Fanny Wallendorf (Finitude) ★★★★☆

Oregon, 1957. Richard est grand, dégingandé, un peu gauche et absolument pas doué pour le sport. Pour pas grand-chose en réalité. Simplement, il n’est pas dans son corps, il l’habite mal. Son surnom, « l’Hurluberlu ». Un athlète nerd quoi. Sourd aux injonctions, aveugle à son destin, il se réalise pourtant dans la formulation instinctive d’une technique parfaite. Son kif, c’est le saut en hauteur. Seulement voilà, si « ce gamin dépasse tout le monde d’une tête (…), il est souple comme un verre de lampe… ». Bref, c’est pas gagné. Il a 10 ans, inscrit dans un club de saut en hauteur et peine à en comprendre l’intérêt. Ce qu’il veut, c’est jouer, s’amuser, suivre sa voie. Sans calcul, sans ambition. Être lui, simplement, jusqu’au bout. Et comme toujours, c’est quand on renonce au but qu’il vient à nous. Pas tout à fait à l’aise avec ce qu’on lui enseigne, il tente un jour un saut inédit : le ventre face au ciel, le saut dorsal à la place du traditionnel ciseaux. C’est fait, sans le vou…

Mes coureurs imaginaires, Olivier Haralambon (Premier Parallèle)

Giro mon ami ! Et bientôt le barnum annuel en jaune ! L'occasion d'enfourcher notre bicloo et de foncer tête baissée, mains au creux du cintre pour vous chroniquer les bonnes sorties sur la Petite Reine. Ok, on vous voit froncer les sourcils, faire la moue et croiser les bras : du vélo sur L'Espadon, franchement, un sport de benêts et de bourrins dopés ? C'est pour les Marcel, du pastis, du béret et de la baguette...





  Vous auriez tort car Olivier Haralambon est aujourd'hui l'une des belles plumes du cyclisme moderne, aux côtés de Philippe Brunel, journaliste à L’Équipe. Lire Mes coureurs imaginaires, c'est saisir autrement les subtilités du pédalage et de la danseuse. Éclairer notre regard sur ces corps en mouvement, offerts en sacrifice à une foule electrisée. Car Olivier Haralambon griffe les pages comme on caresse les pédales. Avance plutôt en vélocité qu'avec la braquasse, même si les bûcherons ont leur charme. Si vous avez lu son précédent livre,…