Accéder au contenu principal

Socrate à vélo, Guillaume Martin (Grasset)

Guillaume Martin, leader de l'équipe cycliste belge Wanty Groupe Gobert, n'a peut-être pas le moteur de Froomey en montagne. Qu'importe, il reste l'un des meilleurs grimpeurs au monde et surtout, il a un stylo et un cerveau ! Le muscle dans les mollets et dans la tête ! Et se fait vélosophe, tel un cycliste qui réfléchit à sa pratique de sportif de haut niveau en ayant recours non pas à l'EPO mais à quelques concepts de philo. Car précisons-le, Guillaume Martin a suivi des études de philo jusqu'au mémoire avant d'écrire sa propre pièce de théâtre. Tout en s'enfilant des kilomètres de bicloo le reste du temps pour tutoyer les sommets. S'il s'engouffre au début du livre dans le cliché journalistique de "l'intello du peloton"—une incongruité dans le monde du vélo, ou le croit-on —c'est pour mieux s'en détacher au fil des pages. Il l'assume d'ailleurs : oui, je suis cycliste de haut niveau et je lis Kant et Nietzsche. Alors quoi ? Mais mon identité de Guillaume Martin ne s'y réduit pourtant pas. Un cycliste de haut niveau sait donc lire ET (bien) écrire. On le savait (des hockeyeurs deviennent romanciers d'ailleurs) mais, pour beaucoup, ce n'était pas évident. Chose faite même si ce bouquin n'est pas une épreuve de force ou une démonstration, mais bien plutôt un jeu pour son auteur.


Socrate à vélo est avant tout une fantaisie par laquelle le coureur imagine des philosophes en coureurs du Tour de France. Le moyen pour lui de se pencher sur quelques aspects de sa pratique —la surcompensation, le calcul, la tactique, la com', la diététique...— et d'introduire à quelques concepts de philo. C'est léger, simple et frais. Stimulant aussi. Parfois amusant même si, avouons-le, se farcir toutes les étapes du Tour à chaque chapitre nous a fait parfois décrocher... Mais bon, comme dirait Antoine Blondin, on ne guérit pas du Tour...

    Bien plus intéressants sont les passages d'introspection, quand le coureur témoigne de sa vie de sportif de haut niveau. Et là, on souscrit sans ciller, au diapason de Bergson : "Il faut penser en homme d'action et agir en homme de pensée". Faisons amende honorable. Avant d'en connaître un peu plus sur le cyclisme, on pensait qu'il suffisait d'appuyer fort sur les pédales et que le plus bourrin l'emportait. Erreur, grosse erreur ! Le vainqueur n'était pas le plus fort mais bien le meilleur et, comme dans tout sport, la performance semble le produit du relâchement, de la confiance, d'une certaine maîtrise technique —car si vous pédalez bien, vous vous économisez— et d'une parfaite gestion physique. Sport bien plus dur et complexe qu'on ne l'imagine. Bref, on rejoint le coureur sur pas mal de méditations dans la partie essai. La première, quand le coureur refuse de dissocier la tête et les jambes, d'opposer l'âme et le corps quand toute une tradition, de la Grèce antique à Descartes, s'est ingénié à discréditer l'enveloppe au profit de la pensée. G. Martin tente de renouer avec l'idéal grec du " kalos kagathos" (καλὸς κἀγαθός)— l'homme bel et bon—lorsque "les qualités physiques auguraient des qualités morales". Soit un corps qui pense. Et quand le spectateur du Tour voit Guillaume Martin et les autres, "il est ébloui par l'intelligence du corps, dont le champion est l'expression parfaite". Martin tente donc de renouer avec cette utopie antique en affirmant la pleine matérialité de l'homme sans déprécier l'esprit. "Pour être sage, il fallait être beau". CQFD.
Le kalos kagathos cessa peu à peu d'être le modèle idéal. Il fut remplacé par le mens sana in corpore sano ("un esprit sain dans un corps sain"), maxime non plus grecque mais latine qui symbolise bien la transition opérée : alors que chez les Grecs corps et esprit étaient comme les deux face d'une même médaille, désormais ils sont séparés —le corps n'étant plus qu'une enveloppe protectrice de la seule chose qui importe vraiment—l'esprit.

Il pourfend aussi une certaine idée du sport qui fraye avec l'olympisme. Guillaume Martin est cycliste certes, mais aussi le salarié d'une équipe professionnelle en quête de résultats. Le vélo, c'est un sport ET un métier. Et affirme ainsi le primat de la victoire sur la simple participation. Une manière de repenser le sport moderne (idée défendue dans son mémoire : Le sport moderne, une mise en application de la philosophie nietzschéenne ?). Il écrit : "Moi, cycliste professionnel, je me sens plus proche de l'individualisme assumé de Nietzsche que de l'altruisme de façade aujourd'hui en vogue. L'essence de la compétition n'est pas de rassembler mais bel et bien d'opposer". Des mots différents qui respirent l'authenticité sous la plume d'un vélosophe qui maîtrise son sujet. Parce qu'à l'image d'un Romain Bardet, il a réfléchi à sa pratique, à ses modalités et à sa mise en scène. Celle d'une démesure et d'une perfection convoitée ou mimée par des victimes expiatoires. On vous renvoie sur ce sujet à Mes coureurs imaginaires, l'excellent livre du philosophe-vélosophe Olivier Haralambon.

Hommage au cycliste comme être pensant, essai sur la pratique de haut niveau, Socrate à vélo est aussi une tentative pour réhabiliter le corps, sa valeur et d'introduire à quelques concepts. De quoi donner un peu de hauteur au vélo avant le grand barnum annuel en jaune, cette mise en scène de l'hubris, ce Grand Spectacle sacrificiel... 
Idée sympa et originale donc, livre sans prétention et bon moment de lecture, Socrate à vélo est l'occasion de rouler avec Kant, Spinoza, Nietzsche, Platon, Socrate ou encore Pascal et de sillonner avec eux les splendides routes de France. Pour méditer. En bonne compagnie, assurément.
                                                                                                                        
Socrate à vélo, Guillaume Martin, Grasset, février 2019, 17€

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

77, Marin Fouqué (Actes Sud)

Premier roman pour Marin Fouqué, ou plutôt première résonance réussie tant l'écriture du jeune rappeur fait mouche dès les premières notes. Voilà pourtant un sujet peu funky, la vie d'un mec encapuchonné qui raconte sa life sous un abribus de la Seine-et-Marne, dans le sud sept sept (plus exotique) : bagarres, intimidations, pylônes, peines, voitures qui passent — gris, rouge, jaune —, sur la nationale, premiers émois, premières lattes et premières trahisons, crachats et bédos. Des potos aussi, la fille Novembre, le grand Kévin, Enzo avant le Traître et des souvenirs, des fuites, des délires d'ados dans une ville-dortoir sans âme, bien sûr, sans grandes joies, bien sûr, sans horizon tracé, bien sûr... Yo.




    Chronique d'un entre-deux coincé entre Paris et la province, la ville et la campagne, cette chanson de 200 pages décrit aussi une transition adolescente, de succès foireux en découverte d'une sexualité à part et rêves misérables. Les histoires d'une …

De pierre et d'os, Bérengère Cournut (Le Tripode)

Une banquise fracturée, une famille séparée et la quête d'une jeune Inuit, Uqsuralik, qui erre dans une immensité toute blanche en équilibre instable. Apreté des conditions où la vie s'apparente à de la survie, âpreté de paysages faussement identiques tout en nuances de blanc, tragédie des vies qui disparaissent pour mieux renaître ailleurs, De pierre et d'os explore une faille d'un autre temps où la tragédie et l'enchantement sont les deux faces d'un monde jamais tout à fait réel, comme suspendu à la menace et au manque.


     On en sait gré au Tripode de refuser l'émotion facile, immédiate, et de publier des livres qui restent en tête. Refuser le jugement rapide, défaire nos paresseuses grilles de lecture et vaines attentes de lecteur. A l'image du Prix Renaudot l'an passé (Le Sillonde Valérie Manteau), le livre de Bérengère Cournut permet de projeter un autre regard sur le monde, décentré, en prenant le temps de l'observer dans la douce c…

Par les routes, Sylvain Prudhomme (Gallimard)

Le monde est divisé en deux catégories : ceux qui partent et ceux qui restent. En littérature, les bons et les mauvais romans. Celui de Sylvain Prudhomme est au milieu, un peu mou, un peu mélancolique. Nonchalant. Pas très tonique. Limite fleur bleue. Loin d'une littérature qui gratte et accroche. C'est pesé, propre et gentillet. Un livre qui contemple et dit que les choses sont ainsi. Qu'elles pourraient être autrement si l'on prêtait davantage attention aux autres, à leur humanité, si l'on était fidèles à nos rêves d'enfant, si l'on se laissait aller à la surprise... Un livre sans question, seulement des intonations et des réponses.



   Voilà un livre souvent agaçant. D'autant plus agaçant qu'il n'est pas nul. Par les routes est d'abord un livre baba cool avec des personnages têtes à claques. L'un, Sacha, est artiste, casanier, un peu rêveur et un peu paumé à quarante balais (je crois). L'autre, l'autostoppeur, a la bougeot…

La Fabrique du rouge, Ariane Jousse (Éditions de l'Ogre)

Décidément, on aime bien les forêts aux éditions de l'Ogre. Comme chez tant d'autres où la forêt est (ou devient) un topos littéraire. Moins la forêt d'ailleurs que des rencontres, des interactions entre des "héros" en quête — qui (se) cherchent—, et une Nature qui filtre, révèle en nous confrontant à un élan. Animal, vital. Pour mieux, à notre tour, saisir notre sauvagerie. Autant les forêts mentales que physiques, donc. Après la forêt pas si verte de Grégory Le Floch en début d'année (Dans la forêt du hameau de Hardt), nous voilà donc plongés dans la forêt pas si rouge d'Ariane Jousse. Oui, les fantômes et les mots, drapés de mille nuances, ont encore des choses à nous dire sur la magie du langage. Ou est-ce l'inverse ?

   Disons-le d'emblée, on n'a pas tout compris à ce livre-hybride que l'on s'interdira d'étiqueter. Réflexe facile et vain de lecteur-chroniqueur. Toujours rassurant d'affubler un mot-valise à ce qui no…

Samedi soir, dimanche matin / Alan Sillitoe (L'Échappée)

Classe de mer, Benjamin Taïeb (Lunatique)

Aux éditions Lunatique, Le Collège de Buchy (Jérémie Lefebvre) décrivait la folie collective qui s'emparait d'une meute d'ado pour qui infliger la souffrance relevait du jeu sans conséquence. C'était noir, clinique, saisissant. Dans un autre registre, plus factuel et (faussement) naïf, Benjamin Taïeb ne parle pas d'autre chose : de souvenirs d'enfance, d'un trauma lointain, quand quatre de ses "meilleurs amis" s'amusaient à le faire souffrir, à le rouer de coups, dans le ventre, le dos. Problème sans fin, actuel. Sujet littéraire ô combien délicat. Mais Benjamin Taïeb trouve l'exacte distance avec des mots sobres, justes. Dans un format court.


   Plutôt que d'accuser, juger ou tirer des larmes, Benjamin Taïeb s'interroge : sur l'aveuglement  d'adultes passifs occupés à régler leurs problèmes, sur l'indifférence des institutions, sur le silence qu'on s'inflige par honte coupable, sur les réflexes de groupe mo…

Sur la route du Danube, Emmanuel Ruben (Rivages) ★★★★★

Lendemains d'élections européennes. Gueule de bois. On préfèrera le "blues du Danube" d'Emmanuel Ruben, auteur du splendide et nécessaire Sur la route du Danube, odyssée cycliste, quête d'une perte et tableau vivant d'une Europe des confins. Emmanuel Ruben n'a pas l'ambition d'enfiler les KOM sur Strava mais plutôt de se la couler douce le long du Danube en mode endurance et observation. Très louable et noble ambition. Il arpente, enregistre et délivre par le filtre d'une plume inspirée. Alors quand, dans un ambitieux road-trip de 600 pages et 4000 kms, il nous invite à prendre sa roue bien calés sur notre selle, mains au creux du cintre, tête baissée mais l’œil attentif, on enfourche notre bicloo face au fleuve de fer qu'est Éole, on se dresse fièrement sur les pédales et on se lance dans l'aventure vélocipédique le long de ces méandres d'un autre temps, figés dans la nostalgie d'une Europe pleine de rêves. Déchus par…

Bleuets, Maggie Nelson (Éditions du sous-sol)

Livre plein de couleurs et de chaleur, ce Bleuets, signé Maggie Nelson, a le charme des conversations au coin du feu : sérieuses et badines, légères et profondes. Un verre à la main, le regard levé vers les étoiles, en direction de "la galaxie laiteuse et bleu marine de Fantasia". Un livre sur le bleu et ses mille nuances en 240 fragments. Je n'ai presque rien retenu de ce livre acheté au hasard — tout m'échappe — mais j'en garde déjà un souvenir ému. Alors d'où vient ce miracle de lecture ?


     Bleuets ne raconte pas une histoire mais avance par fragments, pensées diffuses, aphorismes lucides et impressions.  Cite Deleuze et rappelle Cohen pour mieux partir et suggérer un temps suspendu à l'instant présent. Non pas les états d'âme d'une femme éplorée dans une version sinistre mais la douce langueur d'une intimité partagée, la mélancolie rêveuse de soirées que l'on aimerait sans fin. Bleuets sécrète une ambiance, la nourrit de son ét…

Paysage augmenté, Mathilde Roux et Virginie Gautier (publie.net) ★★★★☆

Objet à part, ce "Paysage augmenté" interroge notre rapport à l'espace et à la découverte. Ni un roman, ni une BD, encore moins un livre d'illustration, ce livre offre, l'espace d'une centaine pages et de quarante jours d'errance attentive, l'occasion de flâner dans un territoire à inventer à partir de cartes et de textes. Comme une exploration curieuse et inquiétante en milieu inconnu, peu à peu investi par les mots. Par les sensations aussi, visuelles et olfactives. Un livre placé sous le signe des pionniers et de leur soif de découverte. Des pionniers prêts à affronter le mystère, à dessiner une terra incognitae source de danger et d'enchantement.Pour repères, faire confiance à l'observation. Puis inventorier, organiser, classer à mesure de la progression : utilisation de symboles vaguement alphabétiques, indices sibyllins et toponymie au mystère suggestif (la Zone Urbaine, Territoires, Continent, Territoire d'Ancienne, District Oues…

Ceux que je suis, Olivier Dorchamps (Finitude)

Ceux que je suis évoque les douleurs de l'exil et du déracinement, l'identité de ceux qui croyaient en avoir une et se découvrent apatrides, la quête trouble des origines. Chez eux partout, nulle part chez eux. L'immigration et son histoire au prisme du deuil, la mélancolie de ce que l'on ne sera plus jamais, c'est l'horizon tout en retenu déployé par Olivier Dorchamps pour son premier roman. Réussi dans sa façon de se tenir loin de tous les poncifs et clichés du genre. Une entreprise ô combien délicate.

  Les premières pages, naïves, inquiètent. Le roman évoque un prof' d'Histoire-Géographie, Marwan, Français d'origine marocaine qui a brillamment réussi l'agrégation et vient de se faire larguer par sa copine un brin bobo, Capucine. Un père qui décède sans prévenir en France et veut se faire enterrer au Maroc, son pays. Le roman bifurque alors rapidement sur les territoires de l'identité, dans cet espace d'entre-d'eux où l'on n&#…