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Madame Jules, Emmanuel Régniez (Le Tripode) ★★★★★

L'Amour en sa foi et ses ruptures, ratures et déchirements. Madame Jules aime éperdument, follement, amoureusement M. Jules. Se l'imagine. Et Madame Jules aime baiser avec M. Jules. Pardon pour la trivialité mais c'est un peu l'esprit du bouquin, un grand livre sur des fantasmes d'amour. Un splendide texte sur l'ubiquité du désir qui, pour exister, se nourrit du secret. Ou plutôt "de la fiction du secret". Amour vient du latin amor, "amour", "affection", "vif désir". La tendresse et l'attirance physique, proximité tendue entre la politesse du sentiment et l'obscénité du désir, les années de fidélité et l'irruption du vertige. Le cadre bourgeois et l'envie de tout exploser. Conflit entre l'amour pur et l'injonction des sens. Quand l'amour est civilisé, les sentiments nobles, le désir est sauvage et l'élan vital. Et si "le désir n'est qu'un complot" ?


L'Amour en ses aveuglements, le désir en ses miroirs et illusions. Tout est affaire de kaléidoscope et de brisures, de niveaux d'écriture et de réception. Sorte de labyrinthe de sens contaminé par des pensées coupables car le soupçon est un crime en amour. Doute incandescent qui s'appelle le désir, cet éternel problème. A peine assouvi, il veut renaître sous d'autres formes, s'accompagne de manque et de privation, fait souffrir, veut être satisfait sans l'être tout à fait. Faut-il pour autant le condamner, le rejeter ? Ou le célébrer ? Madame Jules aime exclusivement (ou le croit-on) mais son désir est pluriel, se déplace d'objet en objet livré à la démesure ou condamné à l'insatisfaction radicale. Expérience du déchirement, abîme de la destruction. Violence du désir, pureté de l'Amour. Aimer, ce sont les moments de doute, d'ennui, d'attente, les colères, les disputes et les fâcheries. C'est aussi, parfois, renoncer et se poser en retrait de ses renoncements. Une incapacité à aimer vraiment et l'illusion de croire aux histoires qu'on se raconte pour se rassurer. Madame Jules est angoissée car tendue vers un idéal et habitée par la tentation du vice. "Elle veut une vraie histoire, pas un fantasme de midinette". Mais attention, Madame Jules n'est pas folle, tout juste perdue. Mais, parce que le désir est amoral, il laisse des regrets.
Il va comprendre, cet importun, cet imbécile,  cet imbécile et importun d'Auguste, le sens et la valeur du mot d'amour. Il va connaître ses ravages et sa dévastation, lui qui s'en riait, qui s'en moquait et qui voulait me bafouer, m'humilier.
Par l'écriture, le désir et son image, sa représentation ambiguë et sa courtoisie crue. Si le désir aliène, l'Amour enjoint à l'absolu de la possession. L'écriture comme miroir de projections, un lieu où inventer nos vies et les voir comme pour ce lecteur-voyeur, gêné car coupable d'une trop grande intimité qui, en temps normal, lui serait interdite. Itération obsédante, entêtante répétition, on ne lit pas Madame Jules, M. Jules mon amour mon amant, on fredonne ses doutes, on chante son trouble, on goûte le charme déchirant de l'impossibilité de l'amour total. Il s'agirait de tromper la jalousie par son étude clinique mais la prose inquiète, traversée par l'incertitude, ne fait que la creuser. Sa musicalité n'étant pas là pour mimer ou mal imiter mais déployer un désir rongé par le doute, cette machine infernale qui détruit et perd, aliène et libère. La jalousie alors comme condition d'un sentiment plus élevé. L'Amour, comme objet de fabulations, affranchira. Le désir, expansif lui, voudra s'étendre, dévorer la respectabilité du couple.
(...) nous ne sommes coupables que de mal aimer, que de ne pas être comprendre qu'aimer ce n'est pas que le désir (...)
Après le très bon Notre château en 2017, Emmanuel Régniez confirme donc son talent dans sa façon de lâcher la bride tout en maîtrisant son sujet sans s'y perdre. Une autre piste d'interprétation serait alors la tendance de Madame Jules au pastiche et aux détournements, comme un collage de nuances et d’œuvres floutant la ligne entre fantasme et réalité. Madame Jules relève ainsi tout à la fois de la musique, d'une pièce de théâtre et du cinéma. On pense à la tragédie façon Roméo et Juliette, à Shostakovich et à deux films cultes, Belle de Jour et Eyes Wide Shut bien sûr. Tout ce que dit Madame Jules n'est donc pas à prendre au pied de la lettre. Phantasmes et phantomes se cachent à peine. L'ironie et l'humour, dans ces phrases d'une préciosité sauvage, viennent nous rappeler que l'auteur n'est pas dupe de son sujet, une manière de moderniser et d'interroger le mythe de l'amour absolu. A cette insoluble et éternelle question, plutôt qu'y répondre, le mieux serait encore d'agir. Écrire. Il faut aimer le trouble, l'embrasser et remercier la violence de son appel, ne pas cesser de le raviver, aussi destructeur soit-il. Il faudrait aimer nos tourments à la hauteur de leurs enseignements, et célébrer donc ceux qui nous révèlent. Perdons-nous dans la contemplation par-delà la morale. L'amour-action plutôt que l'amour-passion. Madame Jules comme une infernale machine à désir, d'un charme vénéneux.

"I do love you and you know there is something very important we need to do as soon as possible.
 —What's that?
  Fuck.
                                                                                                                             
Madame Jules foudroie, Emmanuel Régniez mon dramaturge mon chansonnier, Le Tripode et ses ravages, mai 2019, 144 pages troublantes, 15€



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