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En attendant Eden, Elliot Ackerman (Gallmeister) ★★★☆☆

     Les dernières publications Gallmeister ne font pas dans la dentelle : un suicidaire pour David Vann (Un poisson sur la lune),  un jeune vétéran de la guerre de Corée à qui l'on prend ses enfants (Nuits Appalaches) et Eden donc, qui vient de sauter sur une mine et se retrouve en état de mort cérébrale. Mary, sa femme, et leur petite fille, Andy, qu'il n'a pas eu le temps de connaître, lui rendent visite depuis trois ans à l'hôpital après son retour d'Irak. Oui, oui, c'est plombant comme ambiance et le roman ne vous ménage jamais. Mais avec les auteurs américains, on en a souvent pour son argent.

Dans le corps d'Eden elle perçut de nombreuses choses différentes. Un sol gelé. L'écorce d'un arbre. Du sable cuit. Une poignée de gravier. Du verre, parfois brisé, parfois intact. Les textures d'Eden formaient une mosaïque variée, piégée dans l'épaisseur de sa peau.


Les premiers chapitres sont d'une grande efficacité. Quelques mots suffisent à poser le cadre, sec, et l'atmosphère, lourde comme dans un hôpital lugubre. Et ce n'est pas Eden - moribond suspendu entre enfer et paradis - qui raconte l'histoire mais bien son pote qui se trouve " de l'autre côté". Lui a eu de la chance lorsque le Humvee a fait un bond sur la mine. Tué sur le coup. Maintenant, il voit tout, attend de l'autre côté. Et raconte leur passé commun... 
    Narration efficace faite d'allers-retours entre visites à l'hosto et tranches de vie passées, la construction dynamisme les pensées des morts, actualise leurs corps et rend présent leurs souvenirs. Le sentiment amoureux est palpable, la patience nécessaire auprès des morts en sursis aussi. Par contraste sa femme, Mary, paraît un peu éteinte alors qu'elle est bien vivante, elle. Comment vivre son amour avec un mort ? Question qui hante le livre de part en part sondant les fantômes des uns (ah ces satanées blattes) et la loyauté des autres. Le livre n'est pas tout de suite poignant car on ne comprend pas bien où le récit doit nous mener. A la limite de l'ennui entre les pages 30 et 80 (sur 151). Mais une fois posé les enjeux, les circonstances d'un amour, les jalons d'une amitié, tout peut enfin éclater au grand jour. Et les quarante dernières pages sont alors bouleversantes une fois les non-dits révélés. On ne s'en rend pas compte mais la tension monte, insidieuse, non pas sur le terrain de la guerre mais bien celui des sentiments. Le dénouement est alors déchirant. On vous laisse découvrir. Mais faire raconter un deuil ou l'attente par une voix d'outre-tombe était une bonne idée. La meilleure pour tenter d'entrer dans ce corps en transit et de cerner des pensées bien réelles mais inaccessibles au commun des mortels. Il faut alors procéder par codes et ressentis, deviner la possibilité d'un désir de survie. Ou pas. Et faire naître de l'absence l'éclat d'un sentiment. Car derrière l'absence des mots et malgré la présence du corps, filtre la question de fin de vie. Jusqu'à quel point faut-il tenter de résister, de survivre ? Pour qui et pour quoi ?

Pour Eden et Mary, la notion de foyer semblait une forme de terrorisme tranquille : études à la fac publique du coin, jobs à temps partiel qui n'utilisaient aucune  de leurs compétences mais la totalité de leur énergie (...). Pour lui comme pour elle, le foyer était un lieu qui se définissait depuis longtemps non pas par qui y vivait, mais par qui en était parti (...).

    Roman court, intense et surprenant, En attendant Eden est une belle réflexion sur le sentiment amoureux à l'épreuve de l'engagement, un sacrifice comme un refus ou une fuite quand tout invite à abandonner.  Elliot Ackerman donne toute sa valeur à la force de l'amour au regard des souvenirs. Poignant. On aime cette humanité jamais forcée qui suinte la vérité.
                                                                                                                            
En attendant Eden, Elliot Ackerman, Gallmeister, avril 2019, 160 p., 20.60€

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