Accéder au contenu principal

Le Sillon : qu'un sang impur... Valérie Manteau (Le Tripode) ★★★☆☆



         Le dernier Renaudot (on est ravis pour Le Tripode, récompense d'un travail acharné !) est pour le moins original. Pas d'intrigue, pas de suspense, aucun pathos dans Le Sillon, mais la radiographie d’un pays, la Turquie, née sur les cendres de l’Empire Ottoman voilà presque un siècle et nostalgique d'une puissance perdue. Un roman qui condense en fait plusieurs livres. Une romance, une chronique sociale et politique (d'abord une toile de fond qui devient le sujet principal du livre), un témoignage aussi, sous la forme d’une double quête identitaire.

D’abord l’histoire de cette narratrice, française, partie rejoindre son compagnon turc à Istanbul. Une quête intime, individuelle, qui s’efface peu à peu derrière la quête d’une nation-mosaïque, collective celle-là. Celle d’un peuple en mal d’identité, lancé sur les rails balbutiants de la démocratie, entre nationalisme croissant et perte des repères. C’est aussi l’histoire d’un rapport de force entre Turcs et minorités — des Arméniens aux Kurdes en passant par les Alévis et les Syriens — marquées par le ressentiment, la suspicion ou la défiance, fil d’une Histoire « épileptique ». Un présent qui sonne comme « un moment historique de bascule d’un État de droit dans l’arbitraire ». Enfin, c’est aussi l’histoire d’un livre, de ses conditions de réalisation, à travers l’enquête menée par la narratrice sur la mort du "dissident" arménien Hrant Dink, fondateur de l’hebdomadaire Agos publié en turc et en arménien, assassiné en janvier 2007 par un nationaliste turc devant les locaux du journal. Le récit de ce que ce livre aurait pu être et ce qu’il ne sera jamais. 




      Le Sillon, rythmé par de courts chapitres, immerge dans cette réalité à mi-chemin entre Europe et Orient, symbolisée par « les petits Kemal, les fils de la classe moyenne laïque turque ; biberonnés à la culture européenne, de plus en plus minoritaires et pas préparés à l’être dans un pays dont ils n’ont pas vu venir l’inversion des rapports de force ». Il faut s’imprégner de ces paroles et de ces trajectoires heurtées, « dans ce pays où la tradition démocratique se confond (…) avec le culte de l’armée (…) ». Car cette histoire d’amour qui déraille est à l’image de ce pays tiraillé entre un fragile désir de démocratie et l'horizon de la tyrannie. Le Sillon peint une réalité sociale violente derrière la jolie carte postale de Sainte-Sophie : des gens inquiets voire paranoïaques qui ont peur d'être vus ; une ville sous tension qui vit impuissante au rythme des événements : un meurtre, un putsch manqué, une arrestation, une agression gratuite, un emprisonnement arbitraire ou la liberté à cause d’une erreur administrative, les attentats... Lointains échos d’une histoire génocidaire pas encore réglée, qui contamine des relations oscillant entre dialogue de sourds, menaces et attaques délibérées.

       Les lieux — la place Taksim, Argos, le Muz, l’ersatz de tribunal — dessinent la géographie d'un combat des valeurs quand les individus (écrivains, artistes ou journalistes), de simples démocrates pacifistes en quête d'idéal ­—Hrant Dink, Tahir Elçi, Asli Erdogan ou Necmiye Alpay — cristallisent la lutte.  Avec son regard de française volontiers critique envers... la France, Valérie Manteau ne juge pas, ne moralise jamais le regard mais évoque des réalités que l’on croit connaître sans jamais les voir, et montre la Turquie de l’intérieur, ses convulsions, "ses contradictions insolubles", son effondrement, à hauteur d’hommes et de femmes. Si l'amertume ou le désespoir sont bien là, l'auteure distille malgré tout un peu d’humour : « (…) les Turcs, les Kurdes, les Syriens, les travailleurs pseudo-humanitaires, ils peuvent tous crever dans leur croissant fertile de merde : cette terre est maudite, sauve qui peut ». Ou ironise à pas feutrés. Avec une écriture "parlée", vivante, en prise avec l’urgence qui rend présent le souvenir des morts, leur voix et leurs idées. 

Ce sillon cabossé, profond, irrigué du sang des martyrs, résonne de leurs paroles, toujours avec empathie et refus du cynisme chez Valérie Manteau. Un livre qui invite à une lecture attentive et qu’il faut laisser infuser. Comme le rappel aux forces obscures qui hantent. Comme l’hommage pudique aux esprits libres, d'une discrète solennité (3.5/5).

Le Sillon, Valérie Manteau, Le Tripode, septembre 2018, 17 €.




Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le Silence des carpes, Jérôme Bonnetto (Inculte)

Jérôme Bonnetto, je l'ai découvert l'an passé avec La Certitude des pierres  grâce, il faut bien le dire, aux éditions Inculte. Une magnifique rencontre littéraire et je sais désormais que je ne suis pas seul. Même les lecteurs les plus exigeants autour de moi ont aimé, c'est dire ! D'abord une écriture purement littéraire, joueuse et ironique, qui aime les images simples mais évocatrices. Aucun excès dans les mots, on sent le naturel de la prose qui est sans doute l'autre nom du talent. Jérôme Bonnetto pourrait écrire sur le bottin, les pneus, la façon de découper un gâteau ou la République Tchèque que je le lirais. Ah, bah tiens, il nous parle justement de tout cela dans Le Silence des carpes ! Fabuleux ! Alors allons-y car mes connaissances sur le sujet se sont fracassées sur le mur de Berlin, ou plutôt le rideau de fer des illusions communistes. Quand je fais le point, je connais Jaromir Jagr, le coup de Prague, Dominik Hasek, Panenka, le Printemps de Prague, 19

Un vide, en Soi ; Marc Verlynde (Abrüpt)

 "Au fond, toute parole s'élance du fantasme de penser à partir de rien (...)." Vertiges et auscultations du vide pour prendre de la hauteur. En soi, dans le roman, car "tout désir de dire s'élance d'un vide". Passionnant essai de Marc Verlynde publié chez Abrüpt, sur ce que l'on projette dans le roman de nous, de nos attentes, ce qu'on écrit parce qu'on ne parvient pas à le dire autrement. Paysages de l'inachèvement, de l'impuissance, du manque, phrases qui dérivent, pensées qui détonnent et détournent. Refléter, spéculer, laisser ouvertes les portes du vide, sans jamais essayer d'épuiser ce dernier. J'aime ces textes qui nous poussent à penser plus loin, à penser autrement, à penser plus haut, à partir d'images ou d'auteurs, en nous suggérant des pistes ou des clés de lecture sans jamais nous les imposer. Libre ensuite de nous y retrouver ou pas. Cet essai propose donc un horizon vertigineux à partir de quelques réfé

Élise sur les chemins, Bérengère Cournut (Le Tripode)

 Il existe des rencontres qui bouleversent des vies. Il existe des bouquins qui vous tombent des mains au bout de deux pages. Il existe des pages qui vous rendent captif de leur magie au bout de deux vers. Elise sur les chemins, dernier livre de Bérengère Cournut ( De pierre et d'os ), fait partie de cette catégorie. On connaît bien le géographe anarchiste, Élisée Reclus, et la quatrième de couverture nous précise : "un roman librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste Élisée Reclus (1830-1905)". Des prénoms qui sonnent comme, des promenades au rythme d'une carte, les paysages pour chansons et les enchantements des premières fois, le désir comme mantra. L'auteure nous embarque dans son petit monde peuplé de tritons, de tontons, de bidons et de coteaux, où l'on franchit des montagnes, où l'on croise des femmes-serpents, héros de contes et de légendes ancestrales. Tout ça fleure bon la géographie, une poésie du chemin et du lien

Un barrage contre l'Atlantique, Frédéric Beigbeder (Grasset)

 Ça m'apprendra. J'ai coutume de lire de façon la plus large possible pour me faire une idée bien précise de ce que j'aime ou pas en littérature. Je pourrai dire, avant de laisser ma place, que j'ai lu Dostoïevski et Beigbeder. Je crois qu'il est toujours possible, même chez les plus mauvais, de picorer de bonnes phrases, de bons passages, d'acides blagues. Je tairai un certain nombre de noms, mais pas celui de Beigbeder, qui aime qu'on parle de lui, de son humour et de ses livres, je crois. J'ai dû en lire trois, toujours avec la même intention. Il y a des choses à prendre. J'ai d'ailleurs été étonné, récemment, de trouver dans le Cabinet Lambda (Cactus Inébranlable éditions, magnifique recueil de citations) certaines phrases tirées des livres du plus célèbre dandy de France. On ne pourra pas me reprocher de ne pas avoir essayé. Toujours le même constat. Ce qu'écrit Beigbeder ressemble très peu à de la littérature. À 18 ans, j'avais l&#

Underdog Samuraï, Romain Ternaux (Aux Forges de Vulcain)

 De Romain Ternaux, j'étais resté sur le très bon Success Story, co- écrit avec l'ami Johann Zarca. Dans cet Underdog Samurai chez les impeccables éditions Aux Forges de Vulcain , encore un goût prononcé pour le saké, les mondes troubles et les canalisations. Tenez-vous bien, les fantômes voyagent dans des tuyaux, se téléportant de la banlieue parisienne au Texas, en passant par Tokyo. Pour héros, un bon loser qui se fait entuber sur le dark web : quelques milliers d'euros pour un sabre japonais, un fake en réalité. Ni une ni deux, notre karatéka bancal, gagné par le courroux, a bien l'intention d'aller se faire justice lui-même au pays des méchants yakuzas, des tendres sumos et de la belle Yukiko... Méprisable Hervé Ply, tu le sauras désormais : la littérature est plus forte que le kung-fu ! J'ai bien ri face à tant d'action échevelée, de personnages baroques et de péripéties guignolesques. Le début du roman est tonitruant, avec le méprisable Hervé Ply, et

Agacement mécanique, Olivier Hervy (L'Arbre Vengeur)

En ce moment, je traque les aphorismes comme un alpiniste en quête de son shoot d'air. Avec une tendance Ito Naga, Paul Lambda (récemment chroniqué sur ce blog), et désormais Olivier Hervy, qui roule sa bosse depuis un certain temps déjà dans le domaine des petites phrases couperets. Je m'éclate littéralement. Cet Agacement mécanique , publié en 2012 à L'Arbre Vengeur, est follement malin et très drôle. Si la fonction de l'art est de faire voir ce qu'on ne voit pas, alors Olivier Hervy est un grand artiste des mots. Les paradoxes du quotidien sont toujours incongrus, tellement routiniers qu'on a fini par ne plus rien voir, plus rien comprendre. Il fallait donc la logique toute poétique d'un auteur inspiré, d'un observateur affûté. Qu'il évoque une couscousserie pas à sa place, une étiquette de Champagne, le parti socialiste en action (haha), la mêlée des joueurs de foot, un voisin désagréable, les groupes de niveau en natation, Olivier Hervy fait sou

Le désespoir, avec modération (Le Cactus Inébranlable)

 Je découvre un auteur et un éditeur dans le même élan : Paul Lambda et le Cactus Inébranlable. Un bon bouquet bien touffu, pas ordinaire, qui pique un peu beaucoup. Avant d'y aller mollo sur la win avec Christophe Esnault et Lionel Fondeville, une petite pause poétique avec Paul Lambda et ses aphorismes jaillis d'un délicieux pot aux mots. Avec lui, le désespoir est doux et drôle, 65000 signes de poésie espaces compris où les mots finissent par se jouer de nous... Si ta vie est triste et morne, le désespoir te redonnera un coup de fouet. Adieu solitude et ennui, des bouffées d'amour vont te submerger au coin d'une table, entrecoupées de quelques vertiges galactiques et de silences qui en disent long sur le bruit ambiant. Quelle posologie ? Tout le temps et jamais, quand tu veux, quoi. Aux toilettes ou avant de dormir, entre deux couches ou avant la partie de squash, n'oublie pas de bien caler ton exemplaire dans une poche de pantalon ou de short. Mais pas trop au r

Circonstances éxténuantes, Mix ô ma prose (Cactus Inébranlable)

 Quand t'es fatigué de lire et d'écrire, quand tu n'as plus le temps, il reste heureusement Les p'tits cactus (# 81) du Cactus Inébranlable. Aphorismes, jeux de mots, p'tits détournements, coups de canif, poésie inquiète et fête des mots, nonante nuances de circonstances seront le parfait coup fouet pour rebooster une journée d'hiver passée à comater. Mix ô ma prose a tout compris de la modernité : nous ne sommes pas fatigués, nous sommes érodés, et quitte à se faire mettre, autant le faire en scène. D'ailleurs, l'être humain fait bien trop de concessions. Alors, c'est bien connu, "Les concessions / C'est pour les concessionnaires". Alors voilà, je vous le dit de but en blanc, cher Cactus et peuple du Cactus, "J'aime beaucoup ce que vous défaites" car la performance, d'accord, mais la fête d'abord. Et les défaites ne sont-elles pas les plus belles, hein ? Parce qu'il est beaucoup question de pertes et de salles

Le Magasin de jouets magique, Angela Carter (Christian Bourgois)

  Le Magasin de jouets magique  de Angela Carter – Collection Titre. Christian Bourgois Éditeur – avril 2018 (roman traduit de l’anglais – UK – par Isabelle D. Philippe. 304 pp.  LdP . 8 euros.)   «  L’été de ses quinze ans,  Melanie  découvrit qu’elle était faite de chair et de sang  ». Cette phrase liminaire du roman  Le   Magasin de jouets magique  dévoile aussi bien sa protagoniste que le cœur de son propos. Le deuxième roman de la Britannique Angela Carter – par ailleurs autrice des phénoménales  Machines à désir infernales du Docteur Hoffman  – narre en effet l’initiation de son héroïne aux mystères d’Eros («  la chair  ») et de Thanatos («  le sang  »). En "bonne" sadienne – p ar  ailleurs essayiste, Angela Carter est l’aut rice  de  La Femme sadienne , une réflexion féministe sur l’œuvre du divin Marquis, publiée en français chez Henri Veyrier   – elle lie plus qu’étroitement les découvertes de la sexualité et de la mort par  Melanie . C’est ainsi aux instants mêmes d

Je sais, Ito Naga (Cheyne)

 Ito Naga sait qu'il ne sait pas vraiment. Il sait peut-être, au moins, 469 choses, nombre de remarques que contient ce recueil. Esprit sage qui observe, s'interroge sur les grands riens, les petits tout et tous. L'enjeu, nous dit la quatrième de couverture, c'est l'enquête vers le réel immédiat, un inventaire amusé, imprévu, forcément provisoire de données d'évidence qui présentent le réel pour ce qu'il est : un univers en expansion infinie. Contempler les vérités microscopiques et en tirer, pourquoi pas, une façon d'être universelle. Réflexions ou observations en trois lignes, Ito Naga veut capter des bribes d'instantané qui, par définition, échappent toujours. Il faut donc le filet des mots et des phrases pour capturer l'essence d'un instant, l'âme d'un moment, dans les regards, les attitudes, les paroles, les biffures, les manqués, les absences, les doutes, les objets, les expressions toutes faites, les habitudes habituelles, les