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Indésirable, Erwan Larher (Quidam)

 Sacrée tranche de vie à Saint-Airy, où l'on rit et s'interroge dans le même élan avant le carambolage final. L'histoire de Sam Zwastika, euh non Zabriski pardon, qui débarque du jour au lendemain dans un patelin de la France profonde pour racheter les murs, polir les pierres, restaurer ce qui doit l'être. Qui affronte la horde de vieux réacs du conseil municipal, les habitudes d'une belle endormie. Qui est-il, où va-t-elle ? Est-iel bien humain ? C'est que Sam est neutre, ni homme ni femme, être insaisissable au passé flou, iel suscite les quolibets, les moqueries, reçoit les injures, fait l'objet de rejets. Il s'en tape le coquillard, Sam en a vu d'autres, il n'a pas de sentiments, se méfie des humains, va habiter la maison d'un disparu et, apparemment, iel est en mission. Mais on n'en saura guère plus sur ses intentions, son rapport au mystique qui s'incarne dans des apparitions, des briques qui parlent... Et puis, pas de soucis, il paraît que McDo a des vues sur Saint-Airy...

Autant vous l'écrire tout de suite, j'ai adoré ce livre pour plein de raisons qui relèvent autant du fond que de la forme, dans un équilibre, il faut bien le dire, assez parfait. D'abord ce personnage intersexe qui cristallise toutes les tensions du livre. Qu'elles soient sexuelles, politiques, culturelles et j'en passe, Sam est ce personnage en suspens, jamais vraiment victime, mais jamais non plus totalement maître de son destin. Pas d'âge, pas d'identité, pas d'origine, pas de sexe (?) mais un lecteur ou une lectrice qui aura tout loisir de se projeter, de s'identifier ou pas. Perso, j'y ai vu un homme (l'auteur doit bien rire en lisant cette phrase, s'il la lit). D'autres y verront une femme, un être neutre ou rien du tout, une image, un concept, un horizon des possibles. C'est bien ce qui en fait un livre génial, cette matière insaisissable, indécidable, qu'on lit dans une foule de trouvailles orthographiques pour désigner l'absence, le neutre ou la pure existence. Pas de féminin, pas de masculin, pas de "il" ou de "elle mais des iel, des ae, des ü, des z, etc... Déroutant au début, comme apprendre une langue exotique et puis s'habituer au fil des pages jusqu'à l'explosion finale des sons, des participes, des sujets fragmentés. Tout grand roman d'ailleurs a pour sujet ses moyens, et la langue en particulier. Non seulement on reconnaît bien le style de l'auteur, fendard et travaillé au possible sans lourdeurs, mais aussi un génie à proposer, à raconter son histoire avec les moyens qu'il invente lui-même. Mais attention, pas d'esperanto ou d'alphabet compliqué ici, juste des petites touches sémantiques ici ou là pour faire naître de nouvelles réalités. 

Quand tu rencontres Vanina pour la première fois,  tu as envie de la culbuter contre un mur ; quand tu la vois dans l'exercice de ses fonctions, tu as envie de devenir vegan (ou qu'elle te culbute contre un mur, mais alors il faut consulter).

Si Erwan Larher est restaurateur de vieilles pierres, il doit être aussi un peu allemand (pour le neutre) et créateur de vocabulaire. Donc l'auteur invente sans jamais nous perdre. Il crée cet espace familier qu'on n'a jamais vu en tant que citadin mais que l'on connaît par coeur en tant que français : ce petit village de campagne vieillissant, bien tranquille, où chasseurs et retraités discutent le bout de gras au bar du coin et voient l'arrivée de Sam comme une menace à l'entre-soi, l'horizon du chaos aux portes des fermes et des bâtisses de pierre. Méfiance, quolibets, cet autre que l'on rejette mais qui fascine. Mais oui, iel a-t-iel une biroute ou une vulve ? Des seins ou des pecs ? Vaste question qui alimente les conversations, les racontars et fait vivre un village guetté par la léthargie, quand ce n'est pas l'arrivée de L'Amour est dans le pré... Par bien des aspects, cet Indésirable m'a fait penser à La Certitude des pierres de Jérôme Bonnetto, pour la question du rapport charnel à des lieux qui finissent par nous habiter et la confrontation en huis-clos entre les villageois et l'irruption du bizarre, du pas comme nous, du différent, de l'autre qui effraie. Attraction de l'inconnu, répulsion de l'étranger. Et puis Sam vit dans une coquille, cultive l'esprit de fermeture. Pas de manichéisme ici mais le tableau d'une France bien réelle, politique et culturelle, bercée de méfiance et de certitudes, figée dans sa torpeur et ses conservatismes. Erwan Larher ne se contente pas de décrire, il y va aussi à la serpe de la gentille ironie, de la douce moquerie qui ne ménage, soyons bien d'accord, personne. Ni Sam, ni les utopistes, ni les notaires ni les beaufs, tout le monde a droit à son petit quart d'heure de tronçonneuse des mots. Satire sociale et politique sur le vivre-ensemble, l'impossible démocratie locale, les petites utopies anar, l'auteur ne tranche jamais, il ne fait que proposer. Même son Sam, d'abord touchante victime, mue en petit Napoléon local à la fin, bourreau de la bourgade à l'origine d'effets collatéraux.

Iel aurait pu être à la place de chacun d'eux, de chacune d'elles, de chacün d'eüx (comment écrire au pluriel ce neutre qu'il n'a jamais vécu qu'au singulier ?).

Soyons francs, ce récit aurait pu frustrer par ces réponses qu'on n'aura pas. C'est tout le contraire qui se produit car l'auteur mélange et maîtrise les genres avec une énergie rare. Roman noir, roman politique, incursions dans l'espionnage, la chronique sociale, le récit de gangs, de la drogue à Saint-Airy !!! il faut du talent pour assembler toutes ces trames. En naît un sacré suspens propre à tout bon roman : on ne lâche pas le bouquin, pur plaisir de littérature, divertissant ET intelligent. Le découpage en chapitres courts joue beaucoup dans l'énergie, le rythme, proches d'une excellente série télé.

Sam a beau être neutre, la prose de Larher ne l'est absolument pas. Elle est théâtrale justement, ironique, offensive, superbement drôle, avec des glissements vers le pastiche. Avec ses livres, j'ai l'impression d'un auteur qui travaille d'arrache-pied la structure de ses phrases. C'est hyper travaillé, ultra sculpté, on apprend une foule de mots (qui existent bien !) qui font rire car intégrés de façon subtile : le "comigoute", "l'animadversion", "la palingénésie". Autre grand moment de rigolade parmi tant d'autres, le dialogue avec le Hollandais, légère variation du français vu par un étranger. On n'est pourtant jamais dans la caricature, plutôt dans des tentatives, des essais qui font mouche à chaque fois selon moi. Grand laboratoire de pierres littéraires, de briques narratives, de poutres sémantiques, Indésirable bâtit une langue en recherche, inventive et dense mais toujours fluide, une alchimie digne d'un magicien. Ou de quelqu'un qui travaille, tout simplement.

Erwan Larher crée avec Indésirable ce que l'on attend de tout bon roman : un territoire joyeux de démocratie littéraire où les freaks, les marginaux, les laissés pour compte sont décrits dans leur complexité sans aucune complaisance. Toujours cette idée de perquisitionner les âmes sans solder leurs mystères. L'empathie est là  — car comment ne pas prendre parti pour les faibles, les bannis, les rejetés ? sans être dupe de leurs faiblesses. Un roman suspendu à Sam, indécidable, insoluble et captivant. Prenez donc ce qui vous chante dans ce roman, aimez ou détestez ces personnages aux identités mouvantes, vivez dans la renaissance d'un village bien sous tous rapports. Vous aurez des incendies, des morts, des adultères, des bracos et en prime, vos burgers à manger devant un extrait de L'Amour est dans le pré en montgolfière! Grand livre des solitudes télescopées à l'isolement, chronique du pouvoir, des sentiments, des élans destructeurs d'une communauté rurale, thriller étonnant, la satire Indésirable a tout d'un passionnant roman de genre. Mais lequel ?

                                                                                                                                                                   

Indésirable, Erwan Larher, Quidam, mars 2021, 344 p., 22€

Commentaires

  1. Je me suis régalée à lire votre critique de cet ouvrage que je vais m'empresser de lire, merci L'espadon !

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    1. C'est le but de ces billets, donner envie (ou pas). Grand merci pour votre mot !

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