Accéder au contenu principal

Vendredi poésie #6 : Alexis Bardini, Hannah Sullivan, Michaël Trahan


Une épiphanie, Alexis Bardini, Gallimard, avril 2021, 93 p., 12€

À lire ces poèmes en dehors du contexte du recueil, j'ai d'abord cru à un soupçon de naïveté, dans un rythme doux et langoureux, à l'évocation de ces cailloux, fleurs, arbres, rosées, pétales et autres orages. D'habitude, j'ai le sang chaud et ce n'est pas trop mon trip la nature. Puis j'ai lu et relu ces vers libres qui parlent de corps amoureux et de sensations échappées sur les bords d'un fleuve, sur une plage de regrets, dans le ciel qui s'ouvre, pour tordre le bras à mes impressions pressées. Et j'y ai découvert une intimité effleurée, caressée par les mots et la répétition des sons chuchotés, d'une extrême rigueur, d'une parfaite douceur, toujours en retenue, sur un fil entre une émotion à exprimer et sa pudeur à bien le faire. Ou son impuissance même. On le sent, chaque vers est sculpté dans le cristal, suspendu à la fragilité du monde, à son rythme lent, à son caractère éphémère. Chaque poème s'inscrit dans une continuité de sens. Pêle-mêle reviennent des désirs cycliques, les bruits de la mer, les dilatations du temps, les sentiments qui rendent aveugles au monde, des séparations et des abandons, le sel et le souffle, l'inspiration au contact des éléments, l'absence et le deuil. Une poésie intuitive qui fait de la contemplation de la nature un moteur charnel, interrogeant aussi la matière même du poète, toute végétale, organique, les mots comme un diamant à polir sans cesse, de l'humus à triturer. Il naît alors un trouble lié peut-être à une révélation d'un autre ordre, celle d'une vie intérieure en quête d'une présence qui se refuse toujours à nous. Impuissance des mots à laisser des traces, capacité des vers à nous enfoncer dans la terre, physique, à nous alléger peut-être. C'est là me semble-t-il l'ambition de ce recueil, capter le corps d'une existence qui ne soit pas seulement spirituelle avec des mots qui nous trompent en permanence et dont l'auteur tour à tour se méfie, se joue et se libère. Pas dupe mais avec une pointe d'illusion quand même (le dernier vers est affirmatif-interrogatif). Des goûts, beaucoup de lumière, des odeurs, textes qui recherchent l'intensité des émotions, la légèreté d'un lent dévoilement, tout en contrastes et va-et-vient. J'ai été soufflé par l'exigence et la rigueur des assemblages (pardon, expression toute moche) qui s'effacent derrière cette sensation de flottement entre le monde des apparences et celui des présences pures. Très beau recueil, absolument cristallin, à la précision d'orfèvre, pour (re)trouver une langue perdue et conjurer l'absence ?

Trois poèmes, Hannah Sullivan (traduit par Patrick Hersant, édition bilingue), La Table Ronde, mars 2021,  164 p., 16€


À partir de quand l'ordinaire, le banal, l'insignifiant, le quelconque peut-il faire événement et devenir ainsi intéressant ? Trois poèmes d'Hannah Sullivan me semble interroger un certain regard philosophique sur ce qui nous entoure, comme l'historien peut s'interroger sur son objet. On fait bien l'histoire du sale et du propre, pourquoi ne pas s'interroger sur la poésie du vibromasseur, la toilette des aisselles à 18h ou les avis de naissance du Telegraph ? Est-ce que tout peut faire histoire, est-ce que tout est poème ? Impertinence d'Hannah Sullivan qui prend le "réel" à bras le vers, le quotidien dans sa plus grande nudité, des récits plutôt que des poèmes d'ailleurs au sens classique. Le rythme est nerveux et nos vies semblent éclatées, parcellaires, plates, médiocres, triviales. Et c'est toute la magie de ces récits de débusquer la beauté dans ces instants qui, mis bout à bout, font l'événement. Qu'on ne voit pas le plus souvent, caché dans les dilatations du temps, les jeunesses pressées, les vieillissements trop rapides. Des instants perdus, retrouvés, orientés par un désir qui leur redonne du goût malgré les accidents et les pertes. Une succession d'instants qui finissent par dessiner une crête existentielle ténue, faite de plaisirs et de deuils, de frustrations et de sensualité, de volupté et de petites médiocrités qui n'en sont jamais sous les rimes et la poésie de l'auteure. Qu'on entend mieux d'ailleurs en version originale (ô joie de l'édition bilingue) et que l'on goûte mieux dans l'aller-retour entre les deux langues. Je ne suis pas érudit en poésie (en rien d'ailleurs, vous le savez bien) mais je sens comme un vent de fraîcheur chez cette Hannah Sullivan, une joyeuse impolitesse, une tendre irrévérence qui me réjouissent. À fois la frontale et douce dans sa prose, l'auteure réussit le petit miracle de poétiser l'irracontable, l'insolite fait universel, dans une modernité libre et audacieuse. Les balbutiements du temporel, les joies d'un présent éternel pour rythmer nos illusions. La poésie comme le vêtement apaisant de nos souffles crépusculaires. C'est beau et original !

Vie nouvelle, Michaël Trahan, Le Quartanier, février 2021, 208 p., 18€

C'est peu dire mais si vous suivez L'Espadon, vous savez qu'il n'est pas insensible aux éditions Le Quartanier. Catherine Lalonde notamment a eu le droit à nos louanges et le poète Michaël Trahan ne va pas en recevoir moins.  Pourtant, je dois bien l'avouer, je n'ai pas compris grand chose à cette Vie nouvelle passé une vingtaine de pages et j'ai eu besoin d'aller lire le communiqué de presse pour trouver quelques repères : "une image pure, un rêve très idiot mais très beau. C'est un livre d'éducation sentimentale, écrit comme on choisit une vie." Ainsi y suis-je entré comme on pénètre à petits pas dans un théâtre avec ses acteurs, ses miroirs et ses images reflétées à l'infini pour surtout me laisser bercer pas la prose absolument splendide et limpide de Michaël Trahan. J'avais d'ailleurs lu avant La Raison des fleurs comme un chant, une mélopée agréable à l'oreille. Difficile de vous parler de la beauté de cette écriture qui parle aux sens de façon pure et détachée, comme si l'on était le spectateur de ses propres rêves. Le sentiment de honte, la vérité, des histoires d'automne et des récits d'hiver coulants, fluides, images du mouvement et d'un rythme qui dépasse les ruptures et les crises que l'existence, inévitablement, mettra sur notre chemin. La poésie alors comme une soupape, une rêverie qui multiplie les tableaux d'un songe. Ce texte est une respiration, un livre de lectures aussi avec moult références (Barthes, Flaubert, Dufourmantelle...) et un livre d'éducation sentimentale. Peut-être une langue enfleuvée par le calme, irriguée par les possibles d'une vie nouvelle que réfractent les miroirs de notre perception, bien sûr plurielle et comme suspendue à un temps hors du temps justement, parenthèse de nos désillusions cadencées : "Un rêve d'amour, un échec du coeur." Voilà, c'est ça, ce long poème de 200 pages est un rêve d'écriture, en quête d'images, sur les flots d'une histoire bleue. Une puissante et belle impuissance à écrire le poème d'amour. La musique et l'écho des mots au bout de la forêt, dans une clairière qu'encerclent nos paupières, des yeux qu'on ne veut pas ouvrir pour apprendre à vivre. Plutôt le rêve, oui, et l'évasion. Une musique sereine et envoûtante. En laissant la vérité atteindre au rêve, on lira la beauté des livres de Michaël Trahan, à défaut de pouvoir l'expliquer. Oui, ce livre relève de la magie, d'une apparition. De l'ordre de la grâce.




Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Feu, Maria Pourchet (Fayard)

 En voilà un bouquin qui m'a bien gonflé et pour une fois, je sais exactement pourquoi. Oui, c'est vrai, vous ne trouverez aucun, mais alors aucun bon sentiment dans ce texte prétentieux sur le désir, ses affres, la passion amoureuse, les sentiments impossibles, les petits mensonges et les coups tordus... Histoire ô combien ordinaire, deux solitudes qui s'ennuient dans leur couple-famille-mariage (Laure, 40 balais) et leur vie minable de cadre sup' de la Défense (Clément, 50 balais), qui vit avec un chien. J'aime toutes les histoires, pourvu qu'elles soient bien racontées, pourvu qu'elles soient racontées avec style. Mais, rapidement, je me suis ennuyé à la lecture de ce roman sans grand intérêt et d'un nihilisme rare. J'y suis allé car je suis curieux. J'avais entendu moult louanges sur les textes de l'autrice. C'était l'occasion... manquée. Ce roman m'a vite dérangé, pour une raison simple. Il est d'un cynisme confondant, qu

Mahmoud ou la montée des eaux, Antoine Wauters (Verdier)

 L'histoire d'un barrage en Syrie, la trajectoire d'un homme au miroir de la guerre. 50 km de long, de béton. 11 000 familles déplacées. Un village englouti et des souvenirs avec. Le lac el-Assad, en 1973. Une famille éclatée. Un vieil homme, semble-t-il, rame à bord d'une barque, remontant le fil de sa mémoire en Syrie. Un professeur-poète menaçant pour le régime, une guerre en fond sonore. La censure, la traque, la paranoïa. Un grondement, une rumeur de plus en plus claire. Il lui faut plonger, à Mahmoud, avec masque et tuba, dans les profondeurs lacustres. Une façon de remonter à la surface pour respirer, voir sa vie passer du noir et blanc à la couleur. Mahmoud Elmachi, qu'as-tu fait de tes amours ? De tes enfants ? De ta famille ? De Sarah ? Les as-tu abandonnés ? As-tu eu simplement le choix ? Mahmoud ou la montée des eaux est un très beau roman en vers libres, ceux d'un poète isolé, coupé du monde, qu'on prendrait volontiers pour un fou. C'est d&#

La Grande Aventure, Victor Pouchet (Grasset)

 La grande aventure, c'est une balade en vue d'un col, l'écriture de poèmes qui forment un livre, c'est écrire un poème pour empêcher l'être aimé de partir, c'est une histoire de shampoing et de romans qui nous dépassent, c'est une histoire d'amour et de dauphins, un jeton de manège bleu à Montmartre pour raviver l'enfance, conjurer la perte, l'écoulement des journées qui passent. Il faut boire un gin tonic, en souvenir, pour oublier les montagnes qui nous assaillent. Ecrire des poèmes, alors, malgré les déserts d'inspiration, les aboiements des chiens. Partir, revenir, s'interroger aussi sur les événements de la vie, petites boules de réel qui débarquent sans crier gare. La mort d'un grand-père : Son coeur s'est arrêté / et il est mort très simplement, que l'on consigne dans un banal poème comme on s'interroge sur les contrebandiers... La Grande Aventure, c'est un dauphin, un découpage de solitudes. Suivez les pointil

Massacres, Typhaine Garnier (Lurlure)

Quand Myrtho de Gérard de Nerval devient Rime Hot ... Avec un temps de retard, toujours, je découvre la poésie de Typhaine Garnier. Configures   m'avait laissé entrevoir cet univers joueur, drôle à souhaits, expérimental. Je cherche encore quel lecteur de poésie je suis. Et, il faut bien le dire, à la lecture de ces deux recueils perchés, l'impression d'aller à peu près partout dans le champ des possibles avec une bonne dose d'impertinence et de respect envers les aînés. Une émancipation même, si on lit les deux recueils de Typhaine Garnier en suivant la chronologie des parutions. Massacres , donc, au pluriel, est un formidable jeu de massacres de notre patrimoine poétique. Dans l'idée de patrimoine, il y a l'idée d'un héritage un peu mort, de biens collectifs sans vie, sans âme. Typhaine Garnier a donc eu la brillante idée de choisir quelques poèmes de ses illustres aînés (une seule femme, Louise Labé) pour les massacrer. Ou plutôt les réinventer, les refor

Je t'aime comme, Milène Tournier (Lurlure)

 Les textures de l'amour, ses couleurs, ses reliefs sans aplats, ses plats d'humeur, ses objets au filtre d'une lumière qui se déploie dans l'espace urbain comme une pieuvre énamourée. Milène Tournier s'empare du sentiment, de sa flamboyance, de son romantisme, pour "épouser le tout ordinaire" des lieux des villes. Du kebab à la patinoire, du Ouibus au conteneur à verre, du potager au marché, de la librairie à la grue, du fleuve au fleuriste, des escaliers aux égouts, d'un distributeur Selecta à un cabinet de voyance, d'une boulangerie à une boîte à livres, de l'ascenseur au zoo, du stade au skatepark ! La poétesse s'amuse, ironise, déclare et déclame dans des pages performatives. Explorer le versant plein d'excès, et donc absurde, niais, mais aussi la beauté simple, nue, du sentiment amoureux. Ses images bizarres, ses arômes de cendre, de braise et de pizza, ses innocences souriantes. Quand on aime, on aime tout, le trivial et le subli

Ultramarins, Mariette Navarro (Quidam)

J'ai d'abord lu une dizaine de pages d' Ultramarins, à la fin du mois d'août. Puis j'ai posé le livre dans un coin, avant de le reprendre un mois plus tard, devant l'afflux des critiques positives. J'avais dû manquer un truc. Et bien m'en a pris. J'aurais dû m'installer confortablement et prendre mon temps. Car il faut entrer dans l'univers de Mariette Navarro à brasses lentes, observer et attendre. Et peut-être trouver la lumière, sur une île ou dans les abysses. Je crois savoir pourquoi j'ai vite abandonné ma lecture la première fois, c'est un défaut de lecteur et de commentateur. J'ai voulu comprendre dans l'instant les intentions narratives de l'auteure. Erreur ! Grosse erreur ! C'est exactement ce qu'il ne faut pas faire. Plutôt se laisser bercer, laisser venir et noter (ou pas) ce qui se produit. Accueillir et accepter le changement. Voir ce que le texte remue en vous. Je vous parle de sensibilité, mais impo

Dans la Maison rêvée, Carmen Maria Machado (Christian Bourgois)

 Très beau livre sur la violence dans le couple, pensé comme une succession de courts chapitres à la manière de. Une question simple, qui en appelle beaucoup d'autres : comment écrire une autobiographie ? Où commence-t-elle et où finit-elle ? Le jour de la naissance ? Le jour de notre mort ? Au début d'une prise de conscience ? À la fin d'une relation destructrice alors que celle-ci continue à vous hanter, peut-être jusqu'à la fin ? Dans la maison rêvée aborde la question de la violence dans le couple homosexuel en général, et en particulier, celle moins évidente a priori, de la violence dans le couple lesbien, qui rejoint le questionnement sur les identités sexuelles. Angle original pour évoquer une histoire tristement banale, celle d'un couple qui s'aime avec passion puis se déchire, rejouant une relation dominante/dominée, où brutalité et emprise psychologique guident les échanges. La narratrice, peu sûre d'elle-même et boulotte, entre dans une relation t

Pédalées, Olivier Hervé (Lunatique éditions)

 Bonjour les amis. Joie et émotion, il est enfin là, le rêve d'une vie. Il s'appelle Pédalées et il est épais de 1,73 cm. Ni un essai, ni un roman, ni un témoignage, ni de la poésie, il croise un peu toutes ces approches pour parler d'une chose, le vélo. Et même d'une passion pour le vélo ! Il sortira le 15 novembre, dans toutes les bonnes librairies. Présentation sur le site de l'éditeur : " Pédalées propose 21 itinéraires littéraires comme autant d’étapes du Tour du France et de virages de l’Alpe d’Huez. Une Grande Boucle intime de 240km où les succès font écho aux douleurs, les défaites aux exploits. C’est aussi un hommage amoureux et critique à la petite reine, à ses beautés, à ses ratés, à la folie et aux illusions qu’elle fait naître. ​ Rouler, c’est… Un opéra en rafales. Être porté par les lieux, habité par les territoires. Un arpentage sensible. Mettre de l’ordre dans son chaos intime, laisser libre cours à son propre désordre. Une obsession, un truc q

Satires, Edgar Hilsenrath (Le Tripode)

Satires...  ça tire toujours des larmes un livre d'Edgar Hilsenrath. Et quand on sait que c'est le dernier, ça en tire encore plus. Puis des larmes de rire, aussi, car l'Edgar était un clown triste, hanté par la Shoah et la figure du nazi. Hanté par le retour au pays, homme aux racines floues et arrachées, une identité pétrie dans la langue et l'écriture, des pays où être chez soi quand on vous a tout pris. Sauf l'humour, sauf une folle tendresse pour ses personnages, sauf l'ironie, sauf le rire désespéré. Puisque ce monde n'a aucun sens, il convient d'en souligner l'absurde logique, le grotesque, dans des dialogues cinglants où Hilsenrath s'amuse autant qu'il dégomme, invente des mondes autant qu'il les détruits. Ce livre, c'est l'Allemagne vue par l'exilé, celui qui écrit en allemand mais ne comprend plus ce pays peuplé de nazis croupissants, de veuves déboussolées et de travailleurs immigrés qui ne comprennent pas un mot de

Grande Couronne, Salomé Kiner (Christian Bourgois)

 Encouragé par les enthousiasmes de libraire et un éditeur de confiance, je me suis lancé dans ce Grande Couronne , plein d'attentes. J'aime les premiers romans, toujours curieux de découvrir un univers, une écriture, un rapport au monde qui serait original. Fin des années 90, dans la banlieue parisienne. On suit les pas d'une collégienne, Tennessy. Ses parents divorcent, sa soeur est bordeline, ses deux frères pas aidés par une mère dépressive qui se laisse doucement mourir. Dans ce marasme ordinaire, l'ado tente bien de se raccrocher aux branches mais, peine perdue, là voilà embarquée, malgré elle, dans un petit réseau de prostitution. Ses premières expériences sexuelles seront tarifées. Un peu naïve, la jeune fille rêve de marques, voudrait ressembler à ces filles qui ont l'air si sûres d'elle. Mais elle n'est pas née du bon côté. Aux côtés de Chanelle, de Kat Linh, Tennessy se rêve en avocate ou en hôtesse de l'air, avec en fond sonore les clips de L