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Vendredi poésie #5

 Cinquième volet de nos "vendredi poésie" avec une partie de pêche sur les bords de l'enfance (Christophe Esnault), la poésie amoureuse et architecturée de Typhaine Garnier, et le recueil "Promenade et guerre" du regretté Cédric Demangeot.

Je ne connais rien à la pêche mais ça ne m'a pas empêché d'aimer la poésie de Christophe Esnault. D'abord pour son flow de mots et ses flots de jeux de mots en son, ou tout simplement ces morceaux d'enfance bercés par la joie du souvenir qui est avant tout une façon de ressentir une émotion au bord de l'eau, auprès des carpes et des gros "lolos". J'ai été hameçonné par cette poésie frontale, simple et accessible, qui embrasse le courant d'un cours d'eau, rapide ou tranquille, pour se rappeler qui on a été. Rien d'ennuyeux au milieu des silures et des poissons, juste l'itinéraire d'un gars passionné qui, au jeu des miroirs déformés et déformants, tente de refaire surface avec les yeux de l'adulte à ses obsessions, ses solitudes et ses rêves enfuis, noyés ou rencontrés. La pêche comme la nécessaire ouverture d'un territoire de l'enfance en construction et l'étang, la mare, la rivière, le théâtre d'une fluidité retrouvée au son des mots qui collent et résonnent. Ce qu'on voit finalement, c'est un type très touchant qui ressemble à tous les enfants et les ados qu'on a pu être. La perche est là pour "déstructurer une danse", l'homme se fait animal et l'enfant poisson-chat, l'irruption du désir aussi dans les rêveries du jeune homme au fil de l'eau saturé de misères, attentif aux spécificités techniques de son art entre flotteurs, ligne de plomb et plioirs. Apprentissage et initiation, une canne à pêche en main, ce recueil est passionnant par son réalisme et la sincérité des bouts de vie qui s'y déploient. Ça chante, ça fuse des gardons aux ablettes, des silures aux anguilles pour une seule et même raison finalement, retrouver le goût de l'enfance, ses saveurs avec ses abandons, ses solitudes et ses moments de joie. Splendide !   

L'Enfant poisson-chat, Christophe Esnault, 2020, Publienet, 103 p., 12€

Je découvre la poésie de Typhaine Garnier et sa façon d'exploiter tous les recoins de la page pour faire naître le son et peut-être un autre sens, d'autres images d'un sentiment universel. Des textes comme des laboratoires à travers cinq "chapitres" sur une vague histoire d'amour abyssale, drôle, crue, sensible, drue, vertueuse, têtue... Des colonnes, des vagues de mots, des lettres capitales, des morceaux de poèmes, la verticalité pour couper des vers (la dame), Typhaine Garnier s'en donne à coeur joie dans une explosion de trouvailles qui, tout à la fois, amuse, fascine, interpelle et reconfigure à chaque page notre manière de lire. Si bien qu'on n'en finit jamais de relire ces pages qui semblent refuser toutes les règles pour surtout ne pas en inventer mais laisser libre cours aux fantaisies de l'esprit, à l'association étrange de certains mots, jouant sur le signifiant et le signifié. Impression de vers lâchés en apparence qui ne le sont pas après plusieurs lectures. Par la langue — dans une version assez radicale —l'auteure réinvente ainsi un sentiment qu'elle approche par ses mots configurés pour produire de nouvelles réalités, de nouvelles façons de lire. Une façon aussi d'explorer les mystères ou ce qui nous échappe. Le défi est infini. Ne me demandez pas ce que j'ai compris ou ce qu'il faudrait comprendre, c'est là une affaire toute personnelle. Une chose, ce recueil nous emmène très loin par l'attention portée à la matérialité graphique et sonore des mots. Inspirant, radicalement inventif, ce recueil ose aller voir ailleurs, du côté de l'expérience pour triturer la matière poétique — les mots, leur configuration dans la page et entre eux — en multipliant les dérapages et les décalages, les ruptures et les drôleries (j'insiste, ça me semble important). Grand amour de la langue, grande recherche dans les moyens. Un recueil qui réveille le cerveau et fait voyager ailleurs. Qui cultive une imperfection par la recherche de l'impropriété des mots, creusant la langue pour une réévaluation du discours. Programme ô combien ambitieux (et réussi). On n'en demande guère plus à la littérature.

Configures, Typhaine Garnier, Lurlure, avril 2021, 90 p., 16€

Le poète vient hélas de disparaître en début d'année au moment ou paraît ce troisième recueil chez Flammarion. Je ne connaissais pas son oeuvre mais j'ai pu lire sur le net ou ailleurs quelle marque l'auteur né à Chambray-les-Tours a pu laisser dans le paysage de la poésie française. Claro en fait l'éloge sur son blog (https://towardgrace.blogspot.com/2021/01/cedric-demangeot-la-plus-forte.html), présentant la poésie de Cédric Demangeot comme une "oeuvre éclatée-éclatante", une poésie "des heurts et ruptures sonores", "qui prend en charge la scission du moi". Je retrouve tous ces éléments dans Promenade et guerre mais ce qui me frappe le plus, c'est "cette tauromachie avec le langage", qu'elle soit fluide  (erratum) ou plus noueuse et organique avec ce "ramdam des organes" (Méduse noueuse). Oui, on sent l'écriture écorchée, en quête de brisures et de décalages, pour remonter à l'origine des matières. On sent les douleurs qui accompagnent le geste d'écrire, les noeuds, les fissures Certains vers restent en tête, comme s'ils résumaient le programme d'une oeuvre : "rendre au séparé ce muscle musical", "ici meure une preuve de rien du tout", "l'écho d'un noeud dans ce trou aujourd'hui","une peau du détruit". J'ignore si c'est une belle poésie, ou s'il faut le dire ainsi mais c'est une poésie des viscères, dépouillée de tout tic ou "tâtonnement formel" pour livrer des versions nues de la langue au plus près de nos obsessions (la mort, le corps, la musique : "ou s'il y a des mots, ils ne viennent rien finir ils sont là pour augmenter de leur couleur musicale un geste qui a déjà rythmiquement tout dit du vivant"). Je vais m'empresser, et je vous y invite, à aller lire cette oeuvre que beaucoup qualifient de majeure.

"le chien dans le placard de sang
la grue grinçant des anges
le cauchemar en forme de grumeau

la peau
ne parle pas

la peur
ne pense pas

c'est un impensé qui parle, c'est                                                        
                                                                                                                                                l'oubli.

Promenade et guerre, Cédric Demangeot, Flammarion, 2021, 130 p., 18€

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