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Hotel Andromeda, Gabriel Josipovici (Quidam)

 Beau livre sur le rôle de l'art, pensé comme un récit-gigogne qui multiplie les boîtes magiques à la croisée de l'essai, du roman, de la biographie (?). A l'image des oeuvres de Joseph Cornell dont Helena tente d'écrire la biographie et, à travers elle, le mystère de son art "dans toute son étrangeté et sa confusion, dans toute sa douleur et ses souffrances". La plupart des romans chez Quidam porte en eux la question des moyens, et donc la question du langage. Qu'elle apparaisse sous la forme de dialogues ou de la critique d'art, elle ne cesse de porter l'enjeu du roman et de l'art en général, l'ambiguïté. Dans le roman, Helena, critique d'art, tente d'écrire un livre sur l'artiste Joseph Cornell tandis qu'elle croise au hasard des étages de son immeuble une vieille dame, Ruth, d'une grande sagesse, Tom, un amant occasionnel et Ed, mystérieux bonhomme apparemment photographe qui débarque de Tchétchénie et connaît bien Alice, la soeur d'Helena. Ce dernier souhaite s'installer chez Helena pour quelques jours. Fuit-il la guerre ? Que cherche-t-il ? Qu'a-t-il à raconter ?


 Alors qu'Helena tente d'écrire ce fichu livre — elle doute beaucoup —Ed charrie avec lui, dans sa valise, les horreurs d'une guerre sans les nommer. De là l'oscillation constante entre le sordide et le céleste, le réel et l'idéal, le désespoir et le mythe qui nourrissent l'ambiguïté. Hotel Andromeda pourrait se lire comme notre besoin de spiritualité dans l'art pour supporter l'ici-bas, les banalités de la communication ou la sombre réalité. Le sordide ou l'émerveillement ? Le terrestre et le symbolique. Gabriel Josipovici tourne autour de cette phrase qui m'a toujours marqué : "L'art est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art". Débrouillez-vous avez ça mais l'interrogation est là. Pourquoi écrire, pourquoi peindre, pourquoi créer sinon oeuvrer à quelque chose plus grand que nous, sinon échapper à la nuit ?
Est-il en train d'élever notre monde sordide et malheureux dans les cieux et le mythe ou de rabaisser le mythe dans notre monde sordide et malheureux ? Ce qui est excitant dans ces boîtes, c'est qu'elles n'apportent aucune réponse à cette question (je me répète).

J'ai beaucoup aimé cette idée de la boîte, toujours un peu magique, gardienne des secrets, à l'image de la métaphore dans la série Lost. Refuge de l'inconscient, elle libère et étouffe. La boîte met en tension notre désir, le prépare à la transcendance et à son mystère. On ne sait pas ce que l'on va y trouver mais l'on espère toujours y découvrir le meilleur, formidable champ des possibles, où l'on peut aussi trouver le pire, l'irrationnel, l'illusoire. Dans le livre, Joseph Cornell n'est jamais aussi créatif que lorsque les pensées lui viennent sur un vélo. La magie vient alors moins de la boîte (de ce que l'on va y trouver) que de l'énergie mise dans la découverte, moins l'oeuvre finale que "l'activité, le processus de fabrication". Hotel Andromeda montre exactement le travail en train de se faire, le livre en train de s'écrire comme Anna Dubosc le faisait dans Bruit dedans. On pourrait ramener tout ça à la pauvre antienne binaire du foyer et de l'exil. Oui, il y a de ça. Le livre et l'art en général peuvent se révéler une sorte de nid, de refuge quand on souffre d'une inadaptation ou y voir une manière d'exil pour se retrouver chez soi. La création pour conjurer une guerre qui ne serait que destruction. La réalité humaine est complexe, ambiguë et tout le sel du livre est de savoir en restituer la matière et les mystères. On suit ainsi la vie d'Helena, son quotidien, et son besoin de s'élever à travers les pages de l'essai qu'elle écrit. Deux trames pour une même prise de conscience : "la boîte est profondément ambiguë". L'impossibilité de connaître réellement le monde et les autres. Alors on projette nos analyses, on tente de trouver des clés dans les mots, les discours (théoriques ou sensibles) et les dialogues. Stéphane Vanderhaeghe évoquait dans un post la difficulté d'écrire un dialogue qui sonne juste. Très réussis ici, dans leur simplicité et leur brièveté, ils permettent à l'auteur de suggérer, sans dire ou nommer, un état d'âme, un portrait, de capter les silences et les non-dits. D'où ce dialogue d'autant plus fort qu'il est muet entre les deux soeurs, qui communiquent par le filtre d'Ed et le filtre de l'art, ici un révélateur autant qu'un catalyseur. Paradoxalement, la méditation sur l'art de Joseph Cornell (les pages du livre d'Helena) m'a un peu laissé de côté alors qu'elle donne tout son sens au reste du livre. La langue y est plus théorique, plus spirituelle, plus lointaine si l'on ne connaît pas l'artiste et son oeuvre. Mais en contrepoint, elle parvient à donner souffle et épaisseur au livre, à sa partie routinière et sensible. Emboîtements de transcendance et de médiocre, de céleste et de banal. De la méditation, sur l'art, on passe à la médiation, par l'art. Moins fournir des interprétation définitives que de se lancer dans leurs recherches car, au fond, qui est capable de mettre en mots ou en images le réel ? L'expression artistique est toujours l'expression d'une impuissance à exprimer nos douleurs, nos failles, nos façons d'appréhender le monde, de rendre compte des atrocités de la guerre et, par conséquent, la nécessité de toujours recommencer. L'art serait pur désir (plus que souffrance) et voudrait mettre en boîte ce qui lui échappe. Autant de boîtes comme autant de points de vue sur un monde fuyant que l'art tente, tant bien que mal, de fixer par un horizon esthétique dans une "réalité fluide". L'art comme un salut, qui nous pousse vers le ciel quand la guerre, sourde et aveugle et lointaine, voudrait nous mettre en terre.

J'ai grandi en pensant que l'art, c'était le "beau" écrit-elle, mais j'ai fini par comprendre que ce n'était pas du tout cela. L'art est ce qui permet d'exprimer ce qui est enfoui si profondément à l'intérieur de nous-mêmes qu'on ne peut jamais trouver ni les sons ni les images ni les mots pour en rendre compte, et auquel, par conséquent, on ne pourrait jamais avoir accès sans l'aide des autres, les artistes. C'est pourquoi ils sont si importants pour nous. C'est pourquoi Cornell est si important pour moi.

L'art qui n'a à proposer aucune vérité sinon celle de ses mots, de ses images, conscient de ses limites. L'art qui suspend et interroge mais refuse de résoudre l'ambiguïté. D'ailleurs qu'y-a-t-il de plus excitant ? Très beau livre sur ce qui nous échappe, magnifique méditation sur les vertus de l'art comme art de la médiation, cet Hotel Andromeda nous rappelle avec une belle simplicité toute la force de la littérature. Rendre présent l'absence, multiplier humblement les points de vue sur ce que l'on comprend pas, ne voit pas, par l'art, pour toujours creuser l'ambiguïté et exciter notre désir de la découverte. Créer. Qu'importe si la boîte est magique ou vide... l'inconnu qu'elle renferme exalte l'imagination.

                                                                                                                                                                  

   Hotel Andromeda, Gabriel Josipovici, Quidam, avril 2021, 167 p., 19€

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