Accéder au contenu principal

Olympia, Paul-Henry Bizon (Gallimard)

 Il existe de curieux livres qui, des noms à l'histoire en passant par les lieux, semblent avoir été écrits pour vous. Pire, vous avez même parfois le sentiment étrange d'avoir inspiré l'auteur d'une façon ou d'une autre. Etonnant. Et même fascinante histoire qui embrasse la mythologie d'une athlète hors normes pour, non pas vous livrer des réponses, mais épaissir encore davantage l'aura et la légende de Marie-José Pérec, "la gazelle des Antilles", "héroïne puissante, élégante et sexy", triple championne olympique des années 90, reine du 400 m et titrée aussi sur 200 m. Rappelez-vous, Marie-Jo achève sa carrière sur un effacement, une disparition :"Je n'y étais pas." Un geste digne d'un génie (j'y reviens plus bas). Je l'ai compris en lisant ce roman. Nous sommes en septembre 2000, aux J.O. de Sydney et l'athlète renonce au dernier moment à courir les séries du 400 m dont elle était la grande favorite face à Cathy Freeman, la locale Aborigène. Sorcellerie ? Pression médiatique ? Agression ? Harcèlement ? Soupçons de dopage ? Blessure ? Maladie ? Aujourd'hui encore, le mystère reste entier après ce bras d'honneur à l'exploit. Paul-Henry Bizon prend appui sur cette histoire vraie pour la mêler à celle de Roxanne Vidal, cheffe marketing d'un grand groupe horloger suisse dont le cynisme n'a d'égal que l'ambition et qui veut mettre à ses pieds les grands patrons milliardaires, snober le temps pour se l'approprier à nouveau. Car on le sent, le passé de Roxanne devra parler, aussi douloureux soient ses souvenirs d'adolescence.

Un scénario vraiment étrange et troublant autour de Marie-Jo. Livre très plaisant et original par son sujet, Olympia est aussi ancré dans son temps, féministe et chronocrate, interrogeant le culte de la performance, la discipline des corps nécessaire aux grandes performances, les ambitions et les désirs de revanche, le rapport au temps médiatique qui s'écoule et amplifie. Deux récits en parallèle, l'ascension de Roxanne dans une grosse entreprise partenaire des J.O. de Paris 2024 qui souhaite faire de Marie-José Pérec son égérie, et le destin d'une championne déchue qui a fasciné tout une génération, dont votre serviteur, âgé de 18 ans à l'époque de Sydney. Puis des stases, sortes de conte où le temps s'arrête au coeur des deux narrations, qui décrivent Olympia, utopie sociale délivrée des records, phalanstère d'un nouveau genre dirigé par des sportives battues (dans tous les sens du terme) et féminisé jusque dans la langue. Ça peut sonner un peu farfelu mais c'est souvent très beau sous la plume douce et offensive de Paul-Henry Bizon dont on a compris le projet et l'ironie : parler du sport et des corps, de leur beauté et de leur puissance domestiquée pour les besoins du capitalisme, quête infinie et aliénante, tout en abordant la dimension féminine de l'exploit et la violence parfois d'être simplement une femme dans des univers de virilité exacerbée. Quid de l'identité publique et de l'identité réelle de notre championne ? De Roxanne ?
Marie-Jo était une star mais elle n'existait pas en tant qu'être humain. Ses titres l'ont hissée sur l'Olympe jusqu'à en faire une déesse. Le public, les médias, les sponsors l'ont divinisée pour son talent et sa maîtrise. Elle était indomptable. Curieusement (c'est mon interprétation), elle s'est mise à réellement  vivre le jour où elle a disparu, le jour où elle a accompli la seule chose qu'on n'attendait pas d'une déesse : flancher, renoncer, abandonner. Humaine, trop humaine Marie-Jo. Après la lecture, j'ai visionné ses courses — que de frissons réactivés — mais surtout l'interview qu'elle donne pour expliquer sa défection. On n'en saura pas plus mais l'image de la championne a sombré dans une vidéo pathétique de sportive troublée par son propre geste, incapable d'aligner des phrases claires ou cohérentes, se perdant dans ses errances verbales. En tout cas absolument pas à la hauteur de sa classe sur la piste et de son palmarès. Le mythe pouvait continuer et Paul-Henry Bizon d'"exploiter le potentiel d'une figure insaisissable" qui fatalement nous échappe alors que ses exploits, d'une façon ou d'une autre, nous appartiennent pour les avoir partagés.
Sensible à mes arguments, Dick avait d'ailleurs fini par entrevoir le potentiel de cette figure insaisissable dont la carrière, comme celle de Zidane, s'était achevée par un bras d'honneur à l'exploit. Il avait compris que l'insurrection et l'inachevé étaient de puissants moteurs du désir, jusqu'à faire de sa présence une condition sine qua non à la campagne : Il nous faut Marie-José Pérec, il avait répété la veille.
Roxanne, dans le roman, avant de croiser la piste de la championne, suit la même trajectoire. Sortie d'HEC à la force du cerveau, assoiffée de vengeance, femme dure et blindée comme un boîtier de Rolex, "char d'assaut" pour les femmes, elle est "un avion de chasse" pour les hommes. Si être une bombe peut vous servir, cela n'a jamais protégé des loups. Elle va devoir comprendre son besoin et son obsession pour la réussite, laisser un peu de place à ses failles et ses démons intérieurs. Elle est la maîtresse du riche patron de son entreprise, ne supporte pas ce connard de beau-frère Olivier, féru de statistiques mais qui ne connaît rien au sport (Marie-Jo est une hystérique !) et ne sait plus qui est son vrai père, la faute à une mère un peu hippie sur les bords. Paul-Henry Bizon humanise Marie-Jo qui devient Antoinette, en une sorte d'hommage, tout en creusant sa mythologie. Il révèle aussi le rapport schizophrénique que le public entretient avec les stars. Une mythologie qui rejoint celle de Roxanne, avec un passé inconscient qui ressurgit au contact d'Antoinette alors que son ambition calculatrice s'effrite au fil des pages, en marge des souvenirs qui remontent. 
Je ne vous en dirai guère plus mais tout ça est assez passionnant, bien fait et engagé sans en faire des caisses. Prenant l'exemple de l'industrie horlogère suisse de luxe, Paul-Henry Bizon questionne notre rapport au temps qui tue et consume, le culte des records, les sportifs pris dans les filets de la performance à outrance que des machines pourraient tout à fait remplacer, les ambitions calculatrices, les cynismes entrepreneuriaux, le féminisme qui se réveille en une parenthèse d'idéalisme et de sororité bienveillante, à rebours de la soumission des corps. On se prend à rêver de construire ce sanctuaire sans violence et sans compétition où chacun et chacune pourrait s'épanouir sans l'injonction de performer, délivrés du poids des attentes. On connaissait le Familistère de Guise (d'ailleurs l'action du livre ne se situe pas loin il me semble), il faudra désormais compter avec le phalanstère d'Olympia organisé par les Olympiques, à l'écart du monde normé et normal. Quelques scènes marquantes dans ce bouquin : celle du pouce de Rodolphe, les rencontres entre Roxanne et Marie-Jo ou lorsque Roxanne dresse le tableau des comportements masculins dans l'entreprise, les rapports virils à la séduction, à la réussite et à la compétition. Le seul bémol serait peut-être ce final en forme de hacking télévisuel qui fait dérailler la bamboche planétaire, sur une crête entre le trop cocasse et l'originalité, qui a le mérite de l'énergie et qui prend tout le monde de court.
En la revoyant se positionner dans les starting-blocks, j'étais moi aussi frappée par sa singularité. Elle était d'une autre dimension. Comme tous les plus grands champions, Carl Lewis, Usain Bolt ou Caster Semenya, Marie-José Pérec était une divinité hors d'atteinte, une ombre de Dieu sur la piste, et cette course de Barcelone allait définitivement le révéler aux yeux du monde.
Un bien joli livre donc, lu en une petite après-midi. Sport et littérature font décidément bon ménage en cette année 2021 (L'Avantage, Thomas André) et L'Espadon valide. Au-delà du sport, des records et de la violence de "genre", ce livre teinté d'humour et de beaux sentiments rappelle simplement à l'humanité de personnages coincés dans des images trop belles ou imparfaites, rattrapés par leurs démons et oeuvrant au jour le jour dans la schizophrénie des attentes et des injonctions contradictoires. Persévérons dans notre être dans cette ode à l'aléa, au hasard, aux fragilités de nos âmes. Retrouvons un peu de magie. Ici les dieux du stade sont des déesses, mais surtout des êtres humains avec des fêlures qui aspirent au calme, au repos des corps et à l'écoute bienveillante de leurs fantômes. Pour redevenir aussi légères que des oiseaux, aussi apaisées que Marie-Jo, tout là haut,
sur 
l'Olympe.



On prolonge le plaisir :




                                                                                                                                                           
Olympia, Paul-Henry Bizon, Gallimard, mai 2021, 218 p., 18€

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Vendredi poésie #8 : Camille Sova, Thierry Radière et Amélie-Lucas Gary/Julien Carreyn

La serial-killeuse du poème s'appelle  Camille Sova , découverte grâce à ses formidables collages sur Instagram (collagessauvages). La dame découpe des mots de toutes les couleurs dans les magazines de psychologie positive et les détourne sous forme de poèmes. Génial ! Un petit tour ensuite sur son site, érudit et d'une écriture limpide, et me voilà absolument convaincu du talent de la poétesse. Je me donc suis empressé d'acheter l'un des trente exemplaires faits main et vendus sur la toile (j'ignore s'il en reste). Tout ce que j'aime dans ce recueil : l'esprit DIY, du soin, du temps, de l'élégance et du talent mis dans des objets singuliers puisque l'épigraphe de ces Humeurs printanières est unique à chaque fois. Suivent dix pages de poèmes-collés en reproduction couleurs, le tout signé à la main et numéroté. Première saison, premier volume qui évoque le retour à la pensée de la terre qui fait des plantes et des arbres le terreau d'une renai

Vendredi poésie #7 : Sébastien Ménard, Noémie Pomerleau-Cloutier, Nawel Ben Kraïem, Éric Sautou

  La Patience du lichen , Noémie Pomerleau-Cloutier, La Peuplade, mars 2021, 18€ Quête poétique et vagabondage au bout du monde pour ce livre échappé sur la côte nord du golfe Saint-Laurent. Après le panneau marquant la fin des terres, l'arrêt du bitume, il faut franchir les airs, l'eau ou la glace pour croiser les Coasters, gardiens des confins sur les routes blanches des jours aveugles. Les mots comme une boussole de douceur quand la neige craque, quand le moteur vrombit sur la glace insulaire, cassant le silence des territoires invisibles. On ne les voit pas, alors il faut d'abord les entendre ces pêcheurs, ces peuples assis sur des matelas et des îlots de liberté. L'auteure mélange le français, l'anglais et la langue des Innus pour incarner ces peuples loin de tout, loin de la fièvre du monde. Une magnifique poésie de l'errance et de la résistance, non pas au sens politique (quoique) mais au sens d'une intimité à partager, à écouter au coeur d'une im

Sous le signe des poissons, Melissa Broder (trad. par Marguerite Capelle, Christian Bourgois)

 "Et si la pudeur, c'était de parler de cul" écrit Nicolas Mathieu sur Instagram ces jours-ci, ajoutant : "(...) tandis que l'étalage des grandeurs d'âme et la guimauve à la truelle constituaient l'obscénité véritable." (à propos de Vice de Laurent Chalumeau). Une phrase à mon sens parfaitement en phase avec ce livre absolument génial de l'Américaine Melissa Broder. Seuls quelques auteurs de génie sont capables d'écrire "bites" et "chattes" toutes les trois pages avec la plus grande élégance qui soit. Récemment, c'était Olivier Bruneau avec Dirty Sexy Valley dans une version sanguinolente et drolatique. Mélissa Broder, dans le même registre, lui ajoute le néant et la dépression. Peu évident au départ mais c'est tordant, désarmant de vérité et de sincérité, à en pleurer. Car, au fond, de quoi parle Sous le signe des poissons ? Du plus vieux sujet du monde, de sexe et de sentiments, de notre place dans le monde et d

La littérature inquiète, lire écrire ; Benoît Vincent (publienet)

 Pour qui lit, écrit et s'intéresse à l'acte de mettre en mots et en pensées des impressions, du vécu, une nécessité, une pulsion, l'essai de Benoît Vincent est souvent passionnant. Ils sont même plutôt rares ces livres qui s'intéressent aux livres, c'est-à-dire aux textes, à ce qu'ils disent d'une époque, d'un monde, d'un état, et à ceux qui les font. Un postulat, donc, la littérature inquiète, vue et analysée dans les écritures de Nicole Caligaris, Guillaume Vissac, Pierre Senges, Antoine Volodine Blanchot et bien d'autres... Royaume de l'incertitude, du silence, de la violence, de l'ambivalence, la littérature semble ici une façon " de ne pas céder à la tension de l'image". "Les mots sont alors le secours de celui qui réfute l'obscénité du déjà-vu". Cet essai à ceci d'enthousiasmant qu'il n'est pas nécessaire de connaître par coeur l'oeuvre des auteurs cités, Benoît Vincent sait nous faire en

En mon faible intérieur, Alain Turgeon (La Fosse aux Ours)

 La Fosse aux Ours sait toujours nous trouver les textes qui font du bien. Avec ce roman d'Alain Turgeon sans suspense, sans intrigue mais truffé de bons mots, on suit les errances alcoolisées d'un narrateur privé d'ambition, d'avenir et de femme mais accro aux petites flasques. Le voilà dans sa tour d'ivoire, un centre de traitement pour junkies où il devise sur l'absurdité du monde, ses aveuglements langagiers et sa logique, qui est celle que veut bien lui prêter le narrateur, un alcoolique-non-mais-j'arrête-promis qui revoit ses ambitions à la baise... Détournements d'expressions populaires, syntaxe qui défaille, mise en bouteille des lieux communs littéraires, ce roman sait promener sa logique toute personnelle, faite de glissements et de dérapages, pour souligner un tempérament bancal : le narrateur soliloque en ses errements de bucolique anonyme, façon Actors Studio, enchaînant les anecdotes comme on s'enfile les pintes de chouffe. Un chouya ma

Milieu, Adrien Lafille (Vanloo éditions)

 Adrien Lafille a écrit un court livre impossible à chroniquer. J'aime bien faire le malin d'habitude avec mes phrases et mes mots pour tenter d'approcher un tant soit peu une vague impression de lecture. Mais là, frérot, je baisse les armes et vous ouvre mon âme. Vous dire que ce livre m'a passionné ne serait pas tout à fait vrai. Vous dire que ce livre m'a ennuyé ne serait pas tout à fait vrai. Vous dire que je ne sais pas quoi écrire, là, tout de suite (et depuis cinq mois) n'est pas tout à fait faux. Vous dire qu'il m'en reste un truc bizarre, ancré loin dans mon esprit, c'est une évidence. Ce bouquin, je l'ai posé dix fois et l'ai repris autant de fois, comme une obsession. Je pourrais résumer l'histoire de ces deux filles, Violette et Lucie, vous dire qu'Antoine est parti avec le chien Rotor un beau jour, que ça ne servirait à rien. La mise en bière du roman et de ses attentes, extension du domaine littéraire au milieu de tout,

Fièvre de cheval, Sylvain Chantal (Le Dilettante)

 L'histoire d'Anatole, consultant en quelque chose, qui atterrit un beau jour au bar PMU Le Platane à Nantes.  Il s'ennuie dans sa vie, Anatole, alors il boit beaucoup avec ses copains turfistes (enfin copains, façon de parler) et devient rapidement accro aux petites courses de chevaux qui peuplent ses après-midis sans fin de bucolique anonyme. Il en fait des rencontres : la patronne, sympa mais désenchantée car la clientèle a bien changé. Les Chinois rachètent tout. Et puis tous ces joueurs qui claquent leurs allocs dans des demis et l'espoir de gains rapides en sus de l'ivresse. On tape la discute et on espère le jackpot dans la cinquième à la borne des paris car le pari est une fête. Et allez comprendre, chance du débutant ou de cocu, le Anatole remporte une somme rondelette, 1200€. Coup d'essai, coup de maître, le voilà lancé tel un étalon sur la piste aux étoiles...de mer, car sa nouvelle addiction au jeu, à l'alcool, aux petits chevaux à la corde va le

Si la mort t'a pris quelque chose, rends-le (Naja Marie Aidt, trad. du danois par Jean-Baptiste Coursaud, Do éditions)

 La mort d'un proche est un choc, met en pièces, fait voler en éclats. Une mère se rappelle un fils brutalement disparu à 25 ans par les mots qu'elle n'a pas, qu'elle n'a plus, qu'elle n'aura jamais. Comment traduire en littérature cette expérience ineffable ? Comment faire entendre et faire voir ? Comment parler de tristesse, de deuil, du bonheur d'une lumière désormais éteinte ? Récemment, Melissa Broder tentait à sa façon de rendre visible le néant, le vide ( Sous le signe des poissons ). Ici, dans Si la mort t'a pris quelque chose rends-le , Naja Marie Aidt tente de rendre présent l'absence, de remplir cette sensation de vide par la littérature, d'incarner une personne à partir de souvenirs, de littéralement personnifier un être qui n'est plus.  Ce livre, comme tous les livres qui ont quelque chose à dire du monde, est d'abord un livre sur l'impuissance à dire, à montrer, à traduire. Citations d'auteurs connus, récits circ
Le premier souper  de Alexander Dickow – Éditons La Volte – 18 mars 2021 (roman inédit. 272 pp. GdF. 18 euros.) Par Pierre Charrel Spécialisé dans les littératures de l’Imaginaire (S.F., fantastique, Fantasy), La Volte combine un engagement esthétique et politique pareillement assumé. L'éditeur privilégie en effet les textes aux écritures aussi recherchées que singulières, acclimatant notamment le poétique au romanesque, explorant encore des constructions hors-normes. Soit une forme d’audace stylistique à laquelle répond celle politique de livres usant des potentialités subversives de l’Imaginaire pour porter un regard critique sur les processus de domination, tout en inventant d’autres manières de penser, d’autres façons de vivre. Le premier souper  d’Alexander Dickow répond en tous points à ces ambitions. La structure même de l’ouvrage en fait d’emblée un objet dérogeant aux règles communément admises du roman. Si  Le premier souper  est en effet présenté comme relevant du champ