Accéder au contenu principal

Les Fils du pêcheur, Grégory Nicolas (Les Escales)

 Bienvenue en Bretagne au pays des pêcheurs côtiers et hauturiers, navigateurs au long cours qui triment à trois heures du mat' pour joindre les deux bouts du compte en banque. C'est le cas de Jean, père de trois gamins, qui aimait comme un fou ses enfants et sa femme. À tel point qu'il avait abandonné la "grande pêche" le jour où il avait décidé de fonder une famille : "Il voulait des choses simples et petites, celles qui font une vie pleine et heureuse". Et ce père avait une fascination pour son bateau, pour Ar c'hwil, un coquillier blanc et bleu. Mais un beau jour, la mer a frappé au hasard, le coquillier a sombré "corps et biens", laissant une petite famille orpheline de son quota de Saint-Jacques, et surtout, de son pêcheur de père...


Le précédent livre de Grégory Nicolas, Équipiers, dans un autre genre et chez un autre éditeur avait montré combien l'auteur était attaché aux histoires de famille. Les premiers chapitres montraient comment pouvait naître la fibre cycliste chez l'enfant. Dans Les Fils du pêcheur, le narrateur, Pierre, parle d'une autre fascination, celle des bateaux, et à travers elle de la réalité d'une vie de pêcheur avec ses galères, ses disparitions, ses amitiés arrosées au vin ou alcools en tout genre et par ricochet, la vie des familles de pêcheurs. C'est un comble mais l'Espadon n'y connaît rien ou presque à la pêche, ce qui ne l'a pas empêché de goûter le sel et les embruns de la Manche avec ses fraternités tissées dans les révoltes sociales — la date du 4 février marquera à jamais le père, expliquera sa mélancolie persistante dans le regard —les anecdotes de Khalid, pêcheur sénégalais qui ne sait pas nager ou les errances capiteuses d'un Tristan qui lui aussi sombrera dans un port. Une histoire de famille donc, une relation forte entre un père et son fils, entre un père et ses fils. L'histoire d'un père avec ses silences et ses absences (le 4 février 1994), ses zones d'ombre et ses générosités qui fait le travail en ménageant ses proches.
Et pourtant il y a toujours eu comme de la mélancolie dans son regard, celle de l'enfance perdue, et on n'y peut rien, comme quand la ligne casse. On ne rattrape pas le poisson qui s'en va à l'hameçon dans la gueule, c'est comme ça. Il a essayé de le cacher pendant longtemps. Nous n'étions dupes de rien avec les frères, mais on n'en parlait pas, ni entre nous ni avec lui.
Grégory Nicolas a ce talent qu'on connaissait déjà, il sait raconter des histoires émouvantes avec une grande sobriété. Un mélange de mélancolie, de franche camaraderie, d'amitiés, de générosité et de sincérité dans l'écriture où la tendresse se conjugue à l'empathie. Ce sont plein d'anecdotes toujours savoureuses pour poser un caractère, cerner un portrait, faire parler les silences ou creuser le mystère. Ce n'est pas un livre à suspense, c'est un livre à sourires avec des larmes parfois, avec des naissances et des décès, des disparitions et des renaissances, des douleurs et des chagrins. Mais la joie est bien là, dans les répliques que se lancent des frères pour se moquer gentiment, celles d'une mère joueuse ou d'un marin plein d'histoires de loups de mer dans ses casiers. Des sourires et des verres dans les chants qui unissent des marins touchés par la crise, ridés par la rigueur du travail et vieux avant l'heure. Beaucoup de sourires et d'amis donc dans ce récit immersif bercé par les sensations des flots sur la coque et l'odeur des embruns, par l'émotion des histoires de famille et d'hommes de courage. Une histoire avec beaucoup d'humour, par petites touches, qui trouve le bon braquet en termes d'émoi et qui évite l'écueil d'en faire des casiers. À un moment, il est même question d'un espadon dans un bain, voyez l'image. Eh bien non, l'Espadon, le blog, était bien dans son océan d'embruns, comme un petit enfant à qui on raconte une histoire de pirates avant de s'endormir. La dernière page tournée, on s'est dit qu'on allait envoyer un petit message à nos frères, à nos parents. Une histoire d'amour et de transmission, en regardant les étoiles, en chantant Kalikoko en l'honneur des tempêtes de joies...
                                                                                                                                                                 
Les Fils du pêcheur, Grégory Nicolas, Les Escales, mai 2021, 215 p., 20 €

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Vendredi poésie #8 : Camille Sova, Thierry Radière et Amélie-Lucas Gary/Julien Carreyn

La serial-killeuse du poème s'appelle  Camille Sova , découverte grâce à ses formidables collages sur Instagram (collagessauvages). La dame découpe des mots de toutes les couleurs dans les magazines de psychologie positive et les détourne sous forme de poèmes. Génial ! Un petit tour ensuite sur son site, érudit et d'une écriture limpide, et me voilà absolument convaincu du talent de la poétesse. Je me donc suis empressé d'acheter l'un des trente exemplaires faits main et vendus sur la toile (j'ignore s'il en reste). Tout ce que j'aime dans ce recueil : l'esprit DIY, du soin, du temps, de l'élégance et du talent mis dans des objets singuliers puisque l'épigraphe de ces Humeurs printanières est unique à chaque fois. Suivent dix pages de poèmes-collés en reproduction couleurs, le tout signé à la main et numéroté. Première saison, premier volume qui évoque le retour à la pensée de la terre qui fait des plantes et des arbres le terreau d'une renai

Vendredi poésie #7 : Sébastien Ménard, Noémie Pomerleau-Cloutier, Nawel Ben Kraïem, Éric Sautou

  La Patience du lichen , Noémie Pomerleau-Cloutier, La Peuplade, mars 2021, 18€ Quête poétique et vagabondage au bout du monde pour ce livre échappé sur la côte nord du golfe Saint-Laurent. Après le panneau marquant la fin des terres, l'arrêt du bitume, il faut franchir les airs, l'eau ou la glace pour croiser les Coasters, gardiens des confins sur les routes blanches des jours aveugles. Les mots comme une boussole de douceur quand la neige craque, quand le moteur vrombit sur la glace insulaire, cassant le silence des territoires invisibles. On ne les voit pas, alors il faut d'abord les entendre ces pêcheurs, ces peuples assis sur des matelas et des îlots de liberté. L'auteure mélange le français, l'anglais et la langue des Innus pour incarner ces peuples loin de tout, loin de la fièvre du monde. Une magnifique poésie de l'errance et de la résistance, non pas au sens politique (quoique) mais au sens d'une intimité à partager, à écouter au coeur d'une im

Sous le signe des poissons, Melissa Broder (trad. par Marguerite Capelle, Christian Bourgois)

 "Et si la pudeur, c'était de parler de cul" écrit Nicolas Mathieu sur Instagram ces jours-ci, ajoutant : "(...) tandis que l'étalage des grandeurs d'âme et la guimauve à la truelle constituaient l'obscénité véritable." (à propos de Vice de Laurent Chalumeau). Une phrase à mon sens parfaitement en phase avec ce livre absolument génial de l'Américaine Melissa Broder. Seuls quelques auteurs de génie sont capables d'écrire "bites" et "chattes" toutes les trois pages avec la plus grande élégance qui soit. Récemment, c'était Olivier Bruneau avec Dirty Sexy Valley dans une version sanguinolente et drolatique. Mélissa Broder, dans le même registre, lui ajoute le néant et la dépression. Peu évident au départ mais c'est tordant, désarmant de vérité et de sincérité, à en pleurer. Car, au fond, de quoi parle Sous le signe des poissons ? Du plus vieux sujet du monde, de sexe et de sentiments, de notre place dans le monde et d

Olympia, Paul-Henry Bizon (Gallimard)

 Il existe de curieux livres qui, des noms à l'histoire en passant par les lieux, semblent avoir été écrits pour vous. Pire, vous avez même parfois le sentiment étrange d'avoir inspiré l'auteur d'une façon ou d'une autre. Etonnant. Et même fascinante histoire qui embrasse la mythologie d'une athlète hors normes pour, non pas vous livrer des réponses, mais épaissir encore davantage l'aura et la légende de Marie-José Pérec, "la gazelle des Antilles", " héroïne puissante, élégante et sexy ", triple championne olympique des années 90, reine du 400 m et titrée aussi sur 200 m. Rappelez-vous, Marie-Jo achève sa carrière sur un effacement, une disparition :" Je n'y étais pas. " Un geste digne d'un génie (j'y reviens plus bas). Je l'ai compris en lisant ce roman. Nous sommes en septembre 2000, aux J.O. de Sydney et l'athlète renonce au dernier moment à courir les séries du 400 m dont elle était la grande favorite fac

La littérature inquiète, lire écrire ; Benoît Vincent (publienet)

 Pour qui lit, écrit et s'intéresse à l'acte de mettre en mots et en pensées des impressions, du vécu, une nécessité, une pulsion, l'essai de Benoît Vincent est souvent passionnant. Ils sont même plutôt rares ces livres qui s'intéressent aux livres, c'est-à-dire aux textes, à ce qu'ils disent d'une époque, d'un monde, d'un état, et à ceux qui les font. Un postulat, donc, la littérature inquiète, vue et analysée dans les écritures de Nicole Caligaris, Guillaume Vissac, Pierre Senges, Antoine Volodine Blanchot et bien d'autres... Royaume de l'incertitude, du silence, de la violence, de l'ambivalence, la littérature semble ici une façon " de ne pas céder à la tension de l'image". "Les mots sont alors le secours de celui qui réfute l'obscénité du déjà-vu". Cet essai à ceci d'enthousiasmant qu'il n'est pas nécessaire de connaître par coeur l'oeuvre des auteurs cités, Benoît Vincent sait nous faire en

En mon faible intérieur, Alain Turgeon (La Fosse aux Ours)

 La Fosse aux Ours sait toujours nous trouver les textes qui font du bien. Avec ce roman d'Alain Turgeon sans suspense, sans intrigue mais truffé de bons mots, on suit les errances alcoolisées d'un narrateur privé d'ambition, d'avenir et de femme mais accro aux petites flasques. Le voilà dans sa tour d'ivoire, un centre de traitement pour junkies où il devise sur l'absurdité du monde, ses aveuglements langagiers et sa logique, qui est celle que veut bien lui prêter le narrateur, un alcoolique-non-mais-j'arrête-promis qui revoit ses ambitions à la baise... Détournements d'expressions populaires, syntaxe qui défaille, mise en bouteille des lieux communs littéraires, ce roman sait promener sa logique toute personnelle, faite de glissements et de dérapages, pour souligner un tempérament bancal : le narrateur soliloque en ses errements de bucolique anonyme, façon Actors Studio, enchaînant les anecdotes comme on s'enfile les pintes de chouffe. Un chouya ma

Milieu, Adrien Lafille (Vanloo éditions)

 Adrien Lafille a écrit un court livre impossible à chroniquer. J'aime bien faire le malin d'habitude avec mes phrases et mes mots pour tenter d'approcher un tant soit peu une vague impression de lecture. Mais là, frérot, je baisse les armes et vous ouvre mon âme. Vous dire que ce livre m'a passionné ne serait pas tout à fait vrai. Vous dire que ce livre m'a ennuyé ne serait pas tout à fait vrai. Vous dire que je ne sais pas quoi écrire, là, tout de suite (et depuis cinq mois) n'est pas tout à fait faux. Vous dire qu'il m'en reste un truc bizarre, ancré loin dans mon esprit, c'est une évidence. Ce bouquin, je l'ai posé dix fois et l'ai repris autant de fois, comme une obsession. Je pourrais résumer l'histoire de ces deux filles, Violette et Lucie, vous dire qu'Antoine est parti avec le chien Rotor un beau jour, que ça ne servirait à rien. La mise en bière du roman et de ses attentes, extension du domaine littéraire au milieu de tout,

Fièvre de cheval, Sylvain Chantal (Le Dilettante)

 L'histoire d'Anatole, consultant en quelque chose, qui atterrit un beau jour au bar PMU Le Platane à Nantes.  Il s'ennuie dans sa vie, Anatole, alors il boit beaucoup avec ses copains turfistes (enfin copains, façon de parler) et devient rapidement accro aux petites courses de chevaux qui peuplent ses après-midis sans fin de bucolique anonyme. Il en fait des rencontres : la patronne, sympa mais désenchantée car la clientèle a bien changé. Les Chinois rachètent tout. Et puis tous ces joueurs qui claquent leurs allocs dans des demis et l'espoir de gains rapides en sus de l'ivresse. On tape la discute et on espère le jackpot dans la cinquième à la borne des paris car le pari est une fête. Et allez comprendre, chance du débutant ou de cocu, le Anatole remporte une somme rondelette, 1200€. Coup d'essai, coup de maître, le voilà lancé tel un étalon sur la piste aux étoiles...de mer, car sa nouvelle addiction au jeu, à l'alcool, aux petits chevaux à la corde va le

Si la mort t'a pris quelque chose, rends-le (Naja Marie Aidt, trad. du danois par Jean-Baptiste Coursaud, Do éditions)

 La mort d'un proche est un choc, met en pièces, fait voler en éclats. Une mère se rappelle un fils brutalement disparu à 25 ans par les mots qu'elle n'a pas, qu'elle n'a plus, qu'elle n'aura jamais. Comment traduire en littérature cette expérience ineffable ? Comment faire entendre et faire voir ? Comment parler de tristesse, de deuil, du bonheur d'une lumière désormais éteinte ? Récemment, Melissa Broder tentait à sa façon de rendre visible le néant, le vide ( Sous le signe des poissons ). Ici, dans Si la mort t'a pris quelque chose rends-le , Naja Marie Aidt tente de rendre présent l'absence, de remplir cette sensation de vide par la littérature, d'incarner une personne à partir de souvenirs, de littéralement personnifier un être qui n'est plus.  Ce livre, comme tous les livres qui ont quelque chose à dire du monde, est d'abord un livre sur l'impuissance à dire, à montrer, à traduire. Citations d'auteurs connus, récits circ
Le premier souper  de Alexander Dickow – Éditons La Volte – 18 mars 2021 (roman inédit. 272 pp. GdF. 18 euros.) Par Pierre Charrel Spécialisé dans les littératures de l’Imaginaire (S.F., fantastique, Fantasy), La Volte combine un engagement esthétique et politique pareillement assumé. L'éditeur privilégie en effet les textes aux écritures aussi recherchées que singulières, acclimatant notamment le poétique au romanesque, explorant encore des constructions hors-normes. Soit une forme d’audace stylistique à laquelle répond celle politique de livres usant des potentialités subversives de l’Imaginaire pour porter un regard critique sur les processus de domination, tout en inventant d’autres manières de penser, d’autres façons de vivre. Le premier souper  d’Alexander Dickow répond en tous points à ces ambitions. La structure même de l’ouvrage en fait d’emblée un objet dérogeant aux règles communément admises du roman. Si  Le premier souper  est en effet présenté comme relevant du champ