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Les Dynamiteurs, Benjamin Whitmer (trad. par Jacques Mailhos, Gallmeister)

 Bienvenue à Denver, Colorado, à la fin du XIXe siècle, avec ses tripots, ses flics véreux, ses odeurs de crasse, de fumées, ses gangsters et ses misères, ses orphelins tous sales, ses rues poisseuses. Voilà, un tableau funèbre des laissés-pour-compte avec quelque part, dans la ville effervescente, son Usine, peuplée de gamins empêtrés dans la débrouille et la survie, sur lesquels veillent Sam et Cora, jeune duo de galériens qui se sont donnés pour mission de protéger les kids des "Crânes de Noeuds", tous ces adultes clodos et miséreux aux cerveaux embrouillés qui leur veulent du mal. Un beau jour débarque le troisième personnage fort du roman, Goodnight (un nom comme un programme) un géant barbare à la tête effrayante, au visage décapé par une explosion de dynamite. Vidé de tout affect, il va entraîner dans sa misère Sam et sa bande pour qui la survie est une lutte au quotidien. Les enfants contre les adultes, l'innocence au filtre de la corruption, la pureté et le crime. Un horizon explosif...

Grosse énergie et gros rythme dans ce roman noir de près de 400 pages, assez insistant dans son propos et qui aurait sans doute mérité d'être plus ramassé. Peut-être le seul bémol pour ce roman éruptif qui multiplie les scènes trash aussi mémorables qu'insoutenables parfois. C'est bien connue, la violence appelle la violence et le cycle s'enclenche dès les premières pages. Les Dynamiteurs est un récit de la survie dans cette jungle urbaine miné par la pauvreté où les flics sont pourris et les gamins souvent analphabètes. C'est très noir, sans espoir, dans une nuit sans fin et beaucoup de morts vont traverser les pages. 

Là où le propos devient plus intéressant — au fond, c'est le coeur du roman —c'est quand il prend à bras le corps la misère des enfants pour en révéler l'amour larvée. Whitmer a beaucoup d'empathie pour ses personnages et, par contrastes, les horreurs vécues nous rappellent à leur humanité d'écorchés. Des enfants déjà condamnés par la naissance, abandonnés et livrés à eux-mêmes. Une jeunesse sacrifiée, utilisée et qui nourrit la bête urbaine, le Léviathan industriel, comme du charbon à brûler. Le récit de l'innocence perdue et pas seulement celle des enfants. Mais comment survivre quand on n'a rien en poche ? Pour nourrir ses proches ? Il faut tuer et imiter les Crânes de Noeuds, on n'a pas le choix, c'est comme ça. Un roman qui tient sur son duo de chocs, Sam et Cora, incapables d'aller contre le sens du courant mortifère. Un shoot de tension pour un livre très brutal qui sait, heureusement, se faire plus doux par moment, jusqu'à l'étonnant final. Il est autant question de sang que de tendresse entre les personnages, dans les bas-fonds peuplés de vagabonds et de messies, d'hypocrites et d'âmes vertueuses, même au coeur de la plus grande tristesse. 

Il n'y a qu'une seule réponse. On ne vit pas. On fuit. Faire autre chose que fuir, c'est comme bourrer son âme de dynamite avant d'aller se promener dans une fournaise. C'est risquer de devenir aussi tordu et aussi fracassé qu'ils le sont tous. Devenir un Crâne de Noeud.

Un mot sur l'écriture, qui a du chien dans les dialogues et le sens de la formule pour dire un sentiment ou ménager le suspense, parfaite pour poser des ambiances funèbres. Récit initiatique de l'innocence envolée, c'est aussi un roman sur l'amour, ce qui reste mais ne sauve pas toujours dans un monde déjà en ruines, qui s'effondre en même temps que ses personnages, à petits feux. Une douce apocalypse ?

                                                                                                                                                               

Les Dynamiteurs, Benjamin Whitmer (trad. par Jacques Mailhos) Gallmeister, septembre 2020, 389 p., 24,20€

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