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Vendredi poésie #7 : Sébastien Ménard, Noémie Pomerleau-Cloutier, Nawel Ben Kraïem, Éric Sautou

 

La Patience du lichen, Noémie Pomerleau-Cloutier, La Peuplade, mars 2021, 18€

Quête poétique et vagabondage au bout du monde pour ce livre échappé sur la côte nord du golfe Saint-Laurent. Après le panneau marquant la fin des terres, l'arrêt du bitume, il faut franchir les airs, l'eau ou la glace pour croiser les Coasters, gardiens des confins sur les routes blanches des jours aveugles. Les mots comme une boussole de douceur quand la neige craque, quand le moteur vrombit sur la glace insulaire, cassant le silence des territoires invisibles. On ne les voit pas, alors il faut d'abord les entendre ces pêcheurs, ces peuples assis sur des matelas et des îlots de liberté. L'auteure mélange le français, l'anglais et la langue des Innus pour incarner ces peuples loin de tout, loin de la fièvre du monde. Une magnifique poésie de l'errance et de la résistance, non pas au sens politique (quoique) mais au sens d'une intimité à partager, à écouter au coeur d'une immensité qui tout à la fois annule les perspectives et rend plus que jamais nécessaire le contact. Celui avec la Terre, comme la prise de conscience de ce qui nous échappe inexorablement, celui avec nos frères sans qui la vie perd son sens. Une poésie alors de "reportage", certes, peut-être, mais surtout la volonté de communiquer par un langage supérieur, universel, celui de la poésie comme un lien au fondement de toute communauté. La patience du lichen se lit comme un poème, un roman, un conte, un voyage au temps dilaté, où l'urgence serait mise de côté pour se concentrer sur l'essentiel :  ce qui nourrit à la vue d'un pont alimentaire, la danse assourdissante des conteneurs balayés par le vent. La côte s'anime, les peuples se ravitaillent et les pêcheurs, les travailleurs parlent d'un temps oublié, celui des mineurs, des héritages et des douleurs. Un territoire naît sous nos yeux, un royaume de bienveillance et d'écoute dans le mélange des mémoires et des regards. Magnifique livre pour apprendre, écouter l'invisible et se laisser bercer. Pour faire communauté. Magnifique.

our life was flipped upside down / tu ne sais plus laquelle de vous deux / a été dans le coma pendant neuf jours / tu te rappelles seulement / my miracle



Quelque chose que je rends à la terre, Sébastien Ménard, publie.net, mars 2021, 135 p., 15€

Je découvre cette poésie au sol, sans écologisme béat, les deux pieds dans la terre ou dans les cales pour trouver le bon braquet, le bon rythme, le juste souffle. Ce n'est pas un horrible hymne de nos campagnes mais la conscience d'une présence, qui tente de reprendre le contrôle dans le laisser-aller de la phrase, du flow de transport pour neutraliser les injonctions au travail, aux horaires, les obligations financières. Dépasser les métaphysiques du loyer, embrasser des traversées, les écouter, accueillir les solitudes dans l'éloge d'un vagabondage terrestre plein d'humus et de gazon, d'obstacles de bois et de bêtes qui parlent. Ecouter les corps et contempler les chairs dans le travail de la terre, retrouver la simplicité du geste, la bonne indexation, la patience au bon rythme pour faire pousser le potager comme un candide dans son jardin. J'aime la scie Sugoï et le filtre de la terre pour aller à la rencontre de son goût oublié, ses écorces trop lissées. Du paisible au cosmique, Sébastien Ménard part en quête de fraîcheur et de pluie, de bruine qui fouette le visage, de sureaux pour s'habituer à douter. Retour aux mots, retour au je pour "savoir être dans l'instant" à la recherche de la terre perdue. Le poète réapprend à vivre en se libérant du revenu fiscal de référence pour rejoindre l'oscillation des jours de grand beau, les chemins qui ne disent rien sinon leur absence de flamme rouge. Marchons, marchons ensemble, sans rien attendre, paisiblement, le plaisir de la fatigue dans les veines, sans compter les bornes, pas dupe de nos illusions d'un retour au fantasme de Nature, de nos errances, qui pourtant nous reconnectent à quelque chose. La poésie ? J'ai encore pensé au mot / improvisé / j'ai posé des questions / seul dans ma nuit /j'ai jeté de la parole / dans le noir / ami, on marche sur un fil / on continue / on s'obstine.



J'abrite un secret, Nawel Ben Kraïem, Bruno Doucey, mai 2021, 100 p., 14€

Alors voilà, deux trois personnes lisent de la poésie autour de moi. Même constat à chaque fois, ils n'ont pas (du tout) aimé ce J'abrite un secret. Rime facile, associations simplistes, degré zéro de l'évocation... Tout ça pour vous dire que l'Espadon a adoré ! L'éditeur nous dit que ce recueil "pulse et swingue, dopé à la vitamine P : celle de la poésie et du hip hop qui ancrent le rêve dans la vraie vie". Ma foi, j'aime assez la présentation. Les mots claquent et coulent, sonnent et dissonent de notes répétées, libérées des marées sans barbelés pour donner vie aux murs, rythmer leurs élans figés de Sfax à la place de Clichy, du Wepler à Tunis, la mer et des jets de pierre, des territoires qui dansent au bruit d'une vérité sans espoir, toujours bonne à voir. Métissages, héritages, va-et-vient, deux mers et un détroit, des pays étroits agrandis par la cadence et le sons des flots, souffles peut-être embryonnaires mais divins et lumineux. Les corps avec leurs ventres gris abritent des secrets mais la poésie comme un bol d'air, une quête solaire et un cri de la vie. Quelle énergie dans ces pages, de chansons sauvages, de plages seules et de ciel trop bas. Appel à l'air pour s'envoler à terre, zigzaguer entre les deuils et les écueils, J'abrite un secret est un recueil ultra vivant, plein de remous et de battements pour dire l'identité plurielle, fragmentée, les trésors en toc et nos tics de mémoires. Poèmes d'une femme libre et attentive, pas dupe des ratures des mondes et qui cherche le sien dans la valse des mots. Le divin n'est pas loin. J'étais couchée / Et attachée / Par une luciole / À mes bébés / J'étais touchée / Par leurs bobos / Ils chuchotaient / Et je chantais / Barbe et lait / Toute tachée / Bien attachée / Sans barbelés / À mes bébés



Beaupré, Éric Sautou, Flammarion, 2021, 112 p., 16€

Si je n'ai pas été insensible à la forme des poèmes d'Éric Sautou, à certains vers lus isolément, il faut bien le dire pourtant, l'ensemble m'a paru hermétique. Dialogue entre une mère et un fils, texte sur la disparition, la mort et l'insupportable absence. En lisant ce recueil qui m'évoquait peu de choses, j'ai immédiatement pensé à Suivant l'azur de Nathalie Léger, roman sur le deuil et l'horizon à partir duquel surgit le néant. L'impuissance à dire l'absence pour écrire combien on a aimé, trop tard, sans le savoir. Avant de vieillir. La poésie ici comme une représentation de l'absence, pour approcher la douleur et surtout dire l'attachement viscéral, cette part de nous-mêmes qui s'en va. Le mélange de voix brouille les présences, l'attention d'un lecteur un peu paumé, actualise l'attente sans fin du fils qui évoque la mort d'une mère, ses souvenirs qui, dans l'effacement, perdent peu à peu de leur substance. Il me faudrait peut-être relire les recueils précédents. Une poésie délicate malgré tout, très pudique et pleine de doutes dans sa façon d'aborder le sujet. Des vers répétés, des parenthèses, comme avancer à pas feutrés dans ce lieu qui nous restera à jamais inconnu tant qu'on n'y sera pas. Comment écrire le vide, sans l'encre des pleurs ? Que reste-t-il de nos souvenirs sinon les mots ? L'absence ? Une façon de tomber comme les feuilles d'automne, à Beaupré. Tombeau de feuilles de vers. 

si je parle encore c'est pour toi c'est pour te dire / là-bas regarde ce sont des mots / des mots (ce sont des mots) / et je vieillis (regarde) /

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