Accéder au contenu principal

Etat de nature, Jean-Baptiste de Froment (Aux Forges de Vulcain) ★★☆☆☆

 Même quand on apprécie un éditeur — on vous parle bientôt d'Une bouche sans personne—, l'honnêteté nous oblige à écrire pourquoi on a moins aimé l'un de ses livres. A tort ou à raison. Et force est de reconnaître qu’État de nature nous a déçus et parfois ennuyés. C'est un premier roman et il faudrait être indulgent. Sans doute, mais reste que notre exigence est la même, premier roman ou pas. Soyons clairs, ce n'est pas un mauvais livre, loin de là. Et si un livre est chroniqué sur L'Espadon, c'est d'abord qu'il a suscité notre intérêt. Un pitch, la confiance accordée à l'éditeur ou une simple couverture (très belle ici, encore un beau travail d'Elena Vieillard). Et un intemporel sujet d'actualité, le jeu politique, un livre sur l'exercice du pouvoir et les révoltes qui en découlent. État de nature, c'est de circonstance avec les Gilets Jaunes et les Européennes, s'incruste dans le petit monde des luttes de pouvoirs à travers la province imaginaire de la Douvre intérieure, avec ses rivalités et ambitions, le conservatisme des administrés, la volonté de changement d'une jeunesse dans le vent, la perspective du Grand Soir, des barons et des cyniques, des petits chefs au charisme de hérisson et des grandes blondes au naturel, des discours brillants mais flous, vains ou opportunistes... Tous les ingrédients d'une bonne tragi-comédie étaient réunis. Mais voilà, on a le sentiment que l'auteur passe à côté de son sujet ou, du moins, que le texte peine à se hisser au-dessus de la mêlée politique, de sa médiocrité et de ses petites luttes politicardes qui finissent vite par ennuyer. Sauf vers la fin mais il est déjà trop tard. Un sujet a priori intéressant mais, à y réfléchir, assez casse-gueule.



Art des tactiques politiciennes, lourdeur des appareils administratifs, fossé grandissant entre les technocrates ambitieux et les petites gens de province, inertie ou gains opportunistes, le livre aborde tous ces sujets via une galerie de personnages dense, parfois amusante mais souvent pathétique (ou antipathique) et déjà vue. On accroche peu à Claude, au Petit Prince, à Mélusine... Et cette mythologie, bien vue pourtant, ne prend guère, comme l'intrigue, faiblarde. Car, en gros, ça parle surtout de la France et de sa classe politique. Tout ressemblance...
Mes chers amis, j'ai coutume de dire qu'un pays comme la France, ça ne se réforme pas. Mais ça peut faire sa révolution en revanche. Ça, oui !

Beaucoup de trouvailles donc : une mythologie bien calée entre un Centre et la Lozère profonde —la Douvre et sa capitale Chantaume, le Douvrien Libéré, l'école de haut fonctionnaires de Sapience...—, une théorie politique pas si farfelue et même séduisante sur le papier, Gaïapolis, première cité agricole numérique autosuffisante, quelques personnages bien sentis comme Arthur Cann, le philosophe frondeur ou Barbara Vauvert, "la gourgandine"; et pour finir une réelle connaissance de ce monde opaque pour le quidam. Malgré tout, l'impression tenace que le texte ne décolle jamais. Certes l'ironie et l'humour léger innervent la narration — on se dit que l'angle est bon — mais cette mythologie locale manque de piquant ou de caricatures plus poussées. Peut-être un problème de distance par rapport au sujet. Car l'auteur le connaît par cœur. Trop peut-être sans l'avoir tout à fait digéré. Un livre qui nous paraît ainsi conforme à ce que l'on imagine.  Donc sans surprise. Vraiment dommage d'autant que c'est  bien écrit, avec quelques punchline bien senties et remarques fines. Dans le même esprit mais plus jubilatoire, on avait été bluffés par Quai D'Orsay, d'Abel Lanzac et Christophe Blain, une BD sur les coulisses du pouvoir et son univers teinté d'absurdité.  Là aussi par un connaisseur, Abel Lanzac, ancien habitué des cabinets ministériels.
Le Système n'a pas de prise sur eux, il glisse miraculeusement comme sur les plumes d'un oiseau. Ils ont beau, en apparence, vivre avec leur temps, la vérité est qu'ils n'ont jamais donné leur consentement à ce que les autres ont fait du monde. A leur manière invisible et taiseuse, ils n'ont cessé de résister.

Verdict, rien de déshonorant pour ce premier livre à l'écriture tenue même si on le voit plutôt comme un roman tristement réaliste qu'une tragi-comédie réussie. L'histoire du verre à moitié plein ou à moitié vide. On voit ce que l'on a envie d'y voir. Comme la copie d'un bon élève, propre mais scolaire. On sourit un peu, on goûte parfois une écriture juste, le regard est lucide mais le résultat trop sage finalement. Moins féroce que déprimant. Plus documentaire que fantaisiste. Intéressant mais inabouti. On l'aurait aimé plus caustique, plus baroque, d'autant que le sujet s'y prêtait.

                                                                                                                           
Etat de nature, Jean-Baptiste de Froment, janvier 2019, Aux Forges de Vulcain, 265 p., 18€

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Watergang, Mario Alonso (Le Tripode)

 Où aller quand on habite au milieu de nulle part, au centre de tout, à Middelbourg ? Quand votre famille est décomposée, séparée, éclatée ? Paul a douze ans et deviendra écrivain. Il est beau, il a du charisme, il est inquiétant. Il vit avec sa soeur, Kim ou Birgit, qui est est ado et enceinte d'un certain Jeroen, qui n'assume apparemment pas. Il vit aussi avec Super, sa mère, qui tente de joindre les deux bouts au milieu des polders, dans ce lieu abandonné, remodelé par les vagues et les marées. Le père de Paul est parti de l'autre côté de la mer, sur une île, il y a longtemps, avec une certaine Julia. Qui est aussi le prénom de sa mère. Sans oublier Magnus, le magnolia au pied duquel Paul enterre les lettres envoyées par son père. Paul veut devenir écrivain, à treize ans. Alors il consigne et parle de ce qui l'entoure, ce qu'il voit et perçoit. Mais pas tout à fait... Pays de polders traversé par les canaux, Middelbourg est un village isolé, à moitié relié au mon

Ici commence la nuit, Alain Guiraudie (P.O.L.)

 On ne lit pas tous les jours des livres de ce calibre. Voici une puissante rencontre littéraire qui est d'abord celle avec une langue. Je ne connaissais pas le réalisateur Alain Guiraudie, ni ses films, alors je le découvre par ses romans. Son premier, en 2014, qui met en scène dans le sud de la France un quadra en congés, Gilles, qui rend visite à Pépé, 98 ans, et à sa fille Mariette, 70 ans (ils vivent ensemble), et leur petite fille Cindy, 15 ans (en vacances). Il fait chaud, très chaud, et Gilles chope le slip de Pépé sur l'étendoir, se branle dedans ni vu ni connu. Puis les flics débarquent dans ce lieu profond, un peu hors du temps, où tout se sait... Tout commence dans une légèreté grivoise, une chaleur estivale, un quiproquo familial bizarre. On se dit qu'on va bien rigoler, à la bonne franquette, et puis non, pas du tout en réalité. Très vite l'horreur, le cauchemar, un invraisemblable enchainements de faits, aussi scabreux qu'inattendus. On ne voit rien v

Le mode avion, Laurent Nunez (Actes Sud)

 Un avion de guerre, ça bombarde et c'est dangereux. Mais si t'es en mode avion, tu les entends pas, les bombes et les avions. Voilà ce qui arrive à nos deux agrégés de grammaire, professeurs émérites à la Sorbonne, Étienne Choulier et Stefán Meinhof. Zéro reconnaissance, des copies par milliers, peu d'implication et, il faut bien le dire, un peu bizarre le Choulier, plus jeune agrégé de France : "Je vois le langage". À 25 et 30 ans, les  deux profs  doivent bien l'admettre, ils ont beaucoup de points communs : doués et discrets, ils ont la passion de la transmission, le goût de l'apprentissage mais il leur manque un truc, quelque chose de nouveau : "ils auraient aimé apposer leurs noms sur un nouveau continent mental, déterrer un trésor philologique, construire un beau système philosophique". Fini les répétitions, ils veulent découvrir, inventer, produire du savoir. Quel comble d'être savant ! Il ne leur restait plus que l'ironie moqueus

Ordure, Eugene Marten (trad. par Stéphane Vanderhaeghe, Quidam)

 Voilà un texte de nature à nous sortir de la torpeur habituelle des rentrées littéraires, répétées et ennuyeuses. De "rentrée", il est d'ailleurs peu question dans Ordure puisque notre agent d'entretien est plutôt chargé des sorties, du rejet, en gros des ordures laissées par les cols blancs. Les basses besognes dans les tours de centres d'affaires. Il faut bien maintenir l'illusion du propre. Récupérer, débarrasser ce qui a été jeté, rejeté aux différents étages. On a d'abord droit à la vie de l'open space, sur un ton absolument détaché, avec son petit lot d'anecdotes, vues à travers la conscience d'un type ordinaire. Petite jungle néolibérale qui dit à peine son nom et bien d'autres choses. Flux de conscience, perception altérée, pensées et mondes recyclés jusqu'à l'écoeurement. À vrai dire, tous ces travailleurs terrés dans leur tour n'ont pas l'air plus heureux au travail que ceux qui balayent, pour le dire banalement.

Rétro 2021

 Petit retour sur une riche année de lectures. Pas de classement, je ne suis pas là pour distribuer les bons points, juste un rapide aperçu sur quelques romans marquants (on fera un spécial poésie demain), drôles, émouvants, féministes, intelligents, qui disent la puissance de la fiction. Beaucoup nous ont plu, beaucoup me sont aussi tombés des mains, on ne pourra pas tous les citer. Honneur à ceux qui restent. Avant le jour  de Madeline Roth, très beau livre sur l'amour, le désir, l'attente et les sentiments contrariés, avec une écriture sobre et profonde. L'anti Feu de Maria Pourchet, qu'on avait détesté, il faut bien le dire. L'Avantage de Thomas André, récit d'un adolescent nulle part à sa place, au miroir d'un tournoi de tennis et d'un désir en construction. Un grand roman de 2021, Le Démon de la Colline aux Loups de Dimitri Rouchon-Borie, le récit bouleversant d'un gars en prison, comme si l'enfer lui était tombé dessus. Ecriture magistr

L'Autoroute de Sable, nouvelle revue dédiée aux... nouvelles absurde, comique et/ou mystérieuse

 Créée par Luc Dagognet et Pierre Nicolas (Pierre Orizet, directeur artistique), L'Autoroute de Sable est "une revue littéraire dédiée à la nouvelle de fiction, avec un penchant pour le mystérieux et l'absurde". Pour chaque numéro, un thème imposé. Ici, "la photocopieuse", point de départ de onze nouvelles par onze auteurs confirmés (j'entends, déjà publiés et ayant rencontré au moins un succès critique) ou en construction. Initiative intéressante et risquée, dit-on, puisqu'il paraît que la nouvelle se vend mal. Mais à en croire nos petites oreilles de blogueur, il semblerait pourtant que certains y croient, et à raison. Chez Rivages, Bernard Quiriny a écrit d'excellents recueils ( Vies conjugales ) et récemment Agullo a lancé une nouvelle collection dédiée aux textes courts avec succès ( Presqu'îles , Yan Lespoux). On pourrait citer des dizaines d'exemples. On retrouve donc avec joie des auteurs aimés/suivis par L'Espadon, ainsi que

Le Roman du siècle, José Carlos Llop (traduit de l'espagnol par Jean-Marie Saint-Lu; Do éditions)

 Au risque de se répéter, allez faire un tour dans le catalogue de Do éditions, l'un des plus séduisants actuellement au rayon littérature étrangère. Étrangère, justement, puisqu'il est souvent question d'étrange et de mystère, d'ambiances fortes chez les auteurs de cette maison. José Carlos Llop aujourd'hui, écrivain espagnol-catalan qui, dans cette dizaine de nouvelles crépusculaires, ausculte les dimensions du mal au miroir des guerres, de l'Histoire et des fantômes qu'elles produisent inlassablement. Moins pour en comprendre les origines qu'en déployer la puissance littéraire qui est promenade sur une crête avec d'un côté, la fiction, et de l'autre, ce truc bizarre qu'on appelle le réel. Cette crête est la limite, la frontière floue, le territoire même où peut vivre l'écrivain avec ses personnages. Ou plutôt ses ombres, ses fantômes, ce que sont les personnages pris dans le courant des guerres destructrices. Surtout ce qu'il aurai

Élise sur les chemins, Bérengère Cournut (Le Tripode)

 Il existe des rencontres qui bouleversent des vies. Il existe des bouquins qui vous tombent des mains au bout de deux pages. Il existe des pages qui vous rendent captif de leur magie au bout de deux vers. Elise sur les chemins, dernier livre de Bérengère Cournut ( De pierre et d'os ), fait partie de cette catégorie. On connaît bien le géographe anarchiste, Élisée Reclus, et la quatrième de couverture nous précise : "un roman librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste Élisée Reclus (1830-1905)". Des prénoms qui sonnent comme, des promenades au rythme d'une carte, les paysages pour chansons et les enchantements des premières fois, le désir comme mantra. L'auteure nous embarque dans son petit monde peuplé de tritons, de tontons, de bidons et de coteaux, où l'on franchit des montagnes, où l'on croise des femmes-serpents, héros de contes et de légendes ancestrales. Tout ça fleure bon la géographie, une poésie du chemin et du lien

Un vide, en Soi ; Marc Verlynde (Abrüpt)

 "Au fond, toute parole s'élance du fantasme de penser à partir de rien (...)." Vertiges et auscultations du vide pour prendre de la hauteur. En soi, dans le roman, car "tout désir de dire s'élance d'un vide". Passionnant essai de Marc Verlynde publié chez Abrüpt, sur ce que l'on projette dans le roman de nous, de nos attentes, ce qu'on écrit parce qu'on ne parvient pas à le dire autrement. Paysages de l'inachèvement, de l'impuissance, du manque, phrases qui dérivent, pensées qui détonnent et détournent. Refléter, spéculer, laisser ouvertes les portes du vide, sans jamais essayer d'épuiser ce dernier. J'aime ces textes qui nous poussent à penser plus loin, à penser autrement, à penser plus haut, à partir d'images ou d'auteurs, en nous suggérant des pistes ou des clés de lecture sans jamais nous les imposer. Libre ensuite de nous y retrouver ou pas. Cet essai propose donc un horizon vertigineux à partir de quelques réfé

Le Silence des carpes, Jérôme Bonnetto (Inculte)

Jérôme Bonnetto, je l'ai découvert l'an passé avec La Certitude des pierres  grâce, il faut bien le dire, aux éditions Inculte. Une magnifique rencontre littéraire et je sais désormais que je ne suis pas seul. Même les lecteurs les plus exigeants autour de moi ont aimé, c'est dire ! D'abord une écriture purement littéraire, joueuse et ironique, qui aime les images simples mais évocatrices. Aucun excès dans les mots, on sent le naturel de la prose qui est sans doute l'autre nom du talent. Jérôme Bonnetto pourrait écrire sur le bottin, les pneus, la façon de découper un gâteau ou la République Tchèque que je le lirais. Ah, bah tiens, il nous parle justement de tout cela dans Le Silence des carpes ! Fabuleux ! Alors allons-y car mes connaissances sur le sujet se sont fracassées sur le mur de Berlin, ou plutôt le rideau de fer des illusions communistes. Quand je fais le point, je connais Jaromir Jagr, le coup de Prague, Dominik Hasek, Panenka, le Printemps de Prague, 19