Accéder au contenu principal

Sur la route du Danube, Emmanuel Ruben (Rivages) ★★★★★

Lendemains d'élections européennes. Gueule de bois. On préfèrera le "blues du Danube" d'Emmanuel Ruben, auteur du splendide et nécessaire Sur la route du Danube, odyssée cycliste, quête d'une perte et tableau vivant d'une Europe des confins. Emmanuel Ruben n'a pas l'ambition d'enfiler les KOM sur Strava mais plutôt de se la couler douce le long du Danube en mode endurance et observation. Très louable et noble ambition. Il arpente, enregistre et délivre par le filtre d'une plume inspirée. Alors quand, dans un ambitieux road-trip de 600 pages et 4000 kms, il nous invite à prendre sa roue bien calés sur notre selle, mains au creux du cintre, tête baissée mais l’œil attentif, on enfourche notre bicloo face au fleuve de fer qu'est Éole, on se dresse fièrement sur les pédales et on se lance dans l'aventure vélocipédique le long de ces méandres d'un autre temps, figés dans la nostalgie d'une Europe pleine de rêves. Déchus parfois, vivaces souvent.




Emmanuel Ruben, qui a remonté avec Vlad le Danube d'aval en amont pendant 48 jours, a sans doute le plus vieux métier du monde. Celui qui, au moyen de récits, rend compte de ce qui existe à la surface du globe. Désir joyeux et engagé de faire sens. Cela s'appelle être géographe. Où géographe-voyageur plutôt, qui relève les manches, change un rayon au milieu des steppes et met les mains dans le cambouis, fuit comme la peste les chiens errants dont la bave laisse imaginer le pire.
 Pour l'anecdote, les chemins d'Emmanuel Ruben et de l'Espadon se sont presque croisés voilà quinze ans. Hasard ou pas, ils se retrouvent en 2019 autour d'un livre fin et captivant. Autour de toutes ces passions communes comme autant d'arts de vivre : le vélo, la géographie, la littérature, l'histoire...
Pour sujet ici, les paysages d'Europe guidés par ce long serpent d'eau qu'est le Danube, coupure autant que couture d'un monde proche de l'effondrement mais résilient. Pour sujet aussi, les peuples qui la composent : les Daces, les Avares, les pachas de Silistra, des Tatars, des Roumains, des Lipovènes, des Hongrois et des Grecs... Une toponymie exotique : le Sahara de Bessarabie, la Dobroudja, le désert des Khazars, Odessa, Charybde et Scylla, on hume son rivage des Syrtes... Toute une imagerie familière, truffée d'anecdotes. On avance donc en terrain connu, où "le temps coule à rebours de la marche terrestre". Une question de vocabulaire (jargon diront les grincheux) mais aussi d'état d'esprit. L'esprit de sérieux dans la joie et la bonne humeur, tel le philosophe naïf encore capable d'étonnement et de curiosité. Un rapport maîtrisé à l'image aussi. En bon géographe soucieux d'être compris, Emmanuel Ruben passe par le concret pour donner vie, finalement, à ce qui relève parfois d'une abstraction ("le delta ukrainien a la forme et la couleur d'une feuille de ginkgo, le delta roumain a la forme d'une palme de canard"). Préfère donc les images aux chiffres. L'évocation poétique aux descriptions arides. L'humour goguenard aux analyses froides. La fluidité des cours d'eau, leur lenteur à l'urgence des routines. L'observation à la théorie. Les rencontres insolites aux rassurantes certitudes. Que ce soit des douaniers méfiants ou des grand-mères affables. La pratique du terrain aux longs discours. Un bon vivant qui réfléchit aux questions de son temps, soucieux de transmission et d'héritages. Une échappée à rebours qui se penche sur les paysages d'Europe pour mieux goûter leur beauté complexe. Emmanuel Ruben, puits de savoir ouvert au partage, digresse avec joie, embrasse sans détour les méandres paresseux du Danube...
En l'absence de bas-côté, nous sommes deux gladiateurs jetés à poil dans l'arène post-soviétique ; à chaque coup de pédale, nous jouons à la roulette russe (...)

"Géographe défroqué" peut-être, mais surtout bon vivant, dont la tranquille érudition berce les échappées cycliques de deux aventuriers en quête d'"extase géographique". Pédaler ici, c'est habiter le monde autrement, être présent à des paysages que l'on croit d'un autre temps. Faire corps avec une fiction pourtant bien réelle. Dans les discours et les ressentis. Le regard acéré par une écriture précise mais divagante, il dépasse les traditionnelles grilles d'analyse : la diversité dans l'unité, une union d’États à géométrie variable, des territoires en construction et des frontières repoussées. Les portes d'entrée sont plus "funky" ici : le nombre de cafés au kilomètre carré, les chiens de Bucarest, ces accents venus d'un autre monde, des langues insulaire et vocalique, des cuisines pittoresques au goût d'ailleurs. Une autre Europe, celle des lisières abreuvées d'ayran et bercées par le lent ressac d'un Danube trait d'union. Le récit d'une marginalité géographique, d'un oubli historique parfois.
 L'inertie de l'histoire et ses permanences, ses ruptures et ses peuples décimés. Ses guerres déchirantes et ses racines. Plutôt les héritages et les dynamiques pour le géographe. Emmanuel Ruben, géohistorien, en dessine la mosaïque pour mieux cerner un fil conducteur, les éléments possibles d'une union ou d'un horizon commun, toujours avec humour ("mais Vladimir Ilitch Oulianov alias Lénine, blanchi à la chaux, est encore debout, immaculé, sur son piédestal. On voudrait frapper aux portes pour leur annoncer que l'aventure est terminée depuis bientôt trente ans, que le Mur de Berlin est tombé, qu'il n'y aura pas d'avenir radieux!"). Ni un mythe, ni un concept, l'Europe respire comme une réalité vécue, un horizon commun ou le fossoyeur des illusions. E. Ruben en fait aussi une pratique, un splendide objet d'observation et de contemplation érudite, serti d'une mélancolie de vieux film. C'est un héritage qu'il donne à voir, toucher, sentir, dans ces décors figés par la Guerre froide ou l'absence d'industrie. Et réussit l'exploit de nous passionner pour ce sujet aride par une écriture généreuse, dense, imagée, fluide. On a souligné des dizaines de phrases à chaque page ou presque. Manque juste une cartographie digne de ce nom!

En m'assoupissant dans mon duvet, je rêve à nouveau d'une révolution à vélo, d'une vélorution de tous les peuples européens, nous irions roue dans la roue et main dans la main, remontant le Danube à fond de train, cycliste ukrainiens et moldaves, cyclistes roumains et bulgares (...), oui nous irions tous ensemble pédaler jusqu'à Strasbourg, Schengen, Luxembourg, Bruxelles, pédaler rageusement, pédaler contre les banques et les agences de notation, pédaler contre la vieillesse et l'austérité, pédaler contre les traités et les trahisons, pédaler avec des cohortes de réfugiés dans notre sillage (...) : l'Union actuelle n'est que le brouillon d'une Europe qui n'a pas fait le solde de tous ses démons. Et si une poignée de cyclistes en colère mais pacifistes réécrivait l'Europe de demain ?

Voyage achevé, on en ressort plus présent à l'Europe, à ses nuances et à sa beauté tiraillée. Et croyez-le ou non, 4000 kilomètres de sueur et de rencontres ne suffiront pas à en épuiser la nostalgie. Désir d'Europe et blues du Danube. Reste la petite reine, "le meilleur remède à la mélancolie." Un grand livre !

P.S. : Emmanuel, quand vous voulez pour une balade à deux roues sur les bords de Seine, certes moins sauvage et plus paresseuse que la Loire, mais tip top quand même. Bun venit !
                                                                                                                 
Sur la route du Danube, Emmanuel Ruben, Rivages, mars 2019, 608 p., 23€

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

La Certitude des pierres, Jérôme Bonnetto (Inculte)

Inculte est ma bergerie, là où je me sens chez moi, entre la montagne et la mer. Dans La Certitude des pierres, signé Jérôme Bonnetto, le village perché de Ségurian est à lui seul un problème de géographe qui devient peu à peu une tragédie humaine, rythmée, amplifiée, par le retour annuel de la Saint-Barthélémy chaque fin d'août. Tout commence par un conflit d'usages entre des chasseurs bien de chez eux, les virils Anfosso, et un berger exogène, intrus, Guillaume Levasseur venu s'installer avec ses moutons pas loin des sangliers dans le village haut-planté de Ségurian. Et les Anfosso, quand on mord sur leur territoire, ça ne leur plaît pas. Surtout quand le berger leur parle une langue inconnue. Les lieux nous aspirent et nous recrachent. Le silence est un mauvais présage comme le blanc faussement immaculé d'un pelage ou d'une neige. Le bruissement des feuilles, la solitude des hauteurs tempèrent à peine la tranquillité d'un lieu suspendu au drame annoncé. A s…

Le Répondeur, Luc Blanvillain (Quidam)

Voilà un livre caméléon, la couverture ne ment pas. Assurément. Roman, pièce de théâtre, vaudeville, comédie, petite tragédie, Le Répondeur, signé Luc Blanvillain, navigue avec allégresse entre les genres. Si l'idée de départ est à peine croyable — un écrivain qui recrute un imitateur de voix pour prendre en charge toute sa vie, au téléphone, le temps de l'écriture d'un important roman — ce n'en est que plus drôle. C'est d'ailleurs le principe d'une comédie de moeurs, partir d'une invraisemblance pour en tester ensuite les déploiements réalistes. Et l'auteur le fait avec un tel naturel que tout passe. D'ailleurs, j'imagine que l'auteur lui-même a pris un plaisir fou à imiter, mimer, faire comme si. Qui ? Le dramaturge, le réalisateur, le scénariste, le journaliste, le dialoguiste et même, ironie de l'histoire, l'écrivain qui se prend pour un écrivain. Autodérision en sous-texte bienvenue et réjouissante. Figure du double qu…

La Langue paternelle, Arno Dubois (Cambourakis)

Qu'est-ce que la vie sinon raconter des histoires ? Se raconter des histoires ? Pour exhumer une personne et la cerner, il faut imiter, parodier jusqu'à s'approcher de l'essence, ou de sa représentation. Dans La langue paternelle, Gafdhi, un papa scrupuleusement observé par son fils, rejoue Napoléon, les pyramides, les soldats de la Grande Armée et se rappelle une enfance passée au Caire dans les années 1940... Mais après tout, cet homme n'est ni pilote d'avion, ni inventeur génial d'un vaccin, tout juste quelqu'un de simple.



     L'impression au départ d'une écriture qui navigue sans cap. Un roman de l'attente attaché à décrire les monomanies d'un père original, gentiment fou à sa façon de se prendre pour ce qu'il n'est pas. Mais on avance et le dessein se précise dans un pas de côté sémantique allègre. Et c'est peut-être, mais rien n'est moins sûr, "un roman familial de déclassement" qui se dessine. Cette faç…

Pacifique, Stéphanie Hochet (Rivages)

Sacrifice aveugle ? La question du libre-arbitre au temps de Pearl Harbour et d'une défaite militaire à venir à la fin de la Seconde Guerre mondiale, vue du Japon impérial. On suit l'itinéraire d'un Kikusui, les "chrysanthèmes flottants", nom donné au sacrifice d'un avion et de son pilote sur un navire ennemi. Le soldat Kaneda n'a d'abord aucun doute sur sa capacité à remplir sa mission. Il en est même fier ou il le croit. Mélange d'émotions ou de sentiments à l'approche du grand piqué : calme, sous tension, impatient, effrayé ou pétrifié, la décision puis le doute, mordant et de plus en plus envahissant. Il croit que sa mort n'a pas d'importance. Il doit juste accomplir un destin qui le dépasse, celui de l'intérêt collectif et national. Le sien.

Mais c'est oublier la famille, les proches, les siens. Que devient le bushido à l'heure d'une mort annoncée ? Car c'est étonnant mais Kaneda vit la conscience d'une mo…

La Fabrique de la terreur, Frédéric Paulin (Agullo)

La Fabrique de la Terreur signé Frédéric Paulin vient clore une trilogie sur la géopolitique contemporaine, commencée avec "Prémices de la chute" et "La Guerre est une ruse". Dans ce dernier volet, tout commence en Tunisie avec le "Printemps Arabe" et la révolution de jasmin. On suit le soulèvement d'une population, les premiers rapports de force avec le pouvoir et la façon dont les plus radicaux vont tenter de noyauter, ou pas, le mouvement. Comment et pourquoi ils vont s'exiler. De façon imperceptible. De Tunis, nous irons dans la Libye de Khadafi, dans la Syrie de Daech et Bachar-El-Assad, la France de Sarkozy et de François Hollande entre Toulouse et Lunel, Pontempeyrat et la Turquie des Kurdes... Et le chaos au Levant. On suit alors les pas de Laureline Fell, cheffe de la DCRI à Toulouse qui suspecte seule dans son coin un certain Merah, ceux de Vanessa Benlazar, la fille de son compagnon, reporter sans frontière à l'idéalisme destructeur…

Le jour où ma mère toucha Robert Ryman (Do éditions)

Pour une fois, je ne vais pas réfléchir à ce que j'écris. Aucun désir de spéculer. Plutôt le désir de ne pas spéculer. Je ne vais pas ajouter à ma lecture l'inutile poids des mots, vous faire l'offense de travestir le message. De vous dire ce que vous devez en penser. Baignez-vous de blancs et d'intenses silences.


C'est un carré blanc...............................................................................avec une mosaïque de points ............................................................................................................................................................. ............................................................................................................................................................. ............................................................................................................................................................. .............................................................…

Valencia Palace, Annie Perreault (Le Nouvel Attila)

Quand je vois une femme courir le marathon en 3h08, je me dis que c'est louche. Soit elle a vu trop de films de David Lynch, soit il lui est arrivé un truc pas net dans sa vie d'avant. Et patatras, c'est ce qui est arrivé à Claire Halde dans un hôtel de Valence en Espagne alors qu'elle était en vacances avec son mari et ses enfants. Ce jour-là, une banale journée d'été sur un toit terrasse près d'une piscine, une femme lui confie un sac et va se jeter sur le béton, quatre étages plus bas. Un suicide en direct, aux premières loges. Traumatisme, vision de l'horreur avec des bouts de membres sur le sol. La culpabilité de n'avoir rien fait, le constat d'une impuissance, l'impossibilité de demeurer identique à soi-même ensuite. L'événement infuse et cristallise jusqu'à transformer la vie de Claire Halde en chape de plomb. Claire devient hantée, une menace imminente terrée dans son corps. L'histoire d'une femme qui perd pied.

 …

Francis Rissin, Martin Mongin (Tusitala) ★★★★★

Que dire de cette vaste blague ? C'est d'abord un premier roman signé Martin Mongin, 600 pages bien tassées. Évacuons toute de suite cette info sans intérêt, "premier roman". Cela fait belle lurette qu'on lit des "premiers romans". Ils sont parfois (souvent, pour peu que l'on sélectionne) bien meilleurs que ceux d'auteurs installés depuis Mathusalem. Des exemples, on peut vous en donner à la pelle en 2019. Le mystérieux Francis Rissin est un livre d'une ambition folle qui, par moment, à les défauts de sa démesure. Il y a des longueurs, quelques bavardages stériles et des digressions vaines. Une touchante volonté d'en découdre au risque d'en faire trop. Symptômes d'une prose qui prend son sujet à bras-le-corps pour ne plus jamais le lâcher. Mais chemin faisant, on y perçoit moins de l'usure que du panache. Moins de paroles vaines qu'une inspiration fascinante à mesure que le piège se referme. Une folie au sens où l&#…

La Séparation, Sophia de Séguin (Le Tripode)

L'amour en ses haines et passions déchirées, ses futilités, ses élans désormais impossibles, ses absences comme des gouffres, dit et écrit par une femme à l'âme écartelée. Dans La Séparation, Sophia de Séguin raconte l'après vie à deux, ou l'illusion du sentiment et ce qu'il dit finalement de nous-mêmes, de nos manques et de nos peurs fascinées. Reproches, insuffisances, tromperies, les maux du couple sont légion mais n'épuisent pas, jamais, ses mystères. La Séparation pour dire la rupture avec soi et l'absence de l'être aimé, haï, désiré, rejeté.


    Impossible de décrocher, comme un vrai camé, de ces saillies maximes sur le mal-être d'être quitté. Comme un drogué jamais sevré, le manque obsède, la fille ressasse en réactivant ses souvenirs à l'aune d'une souffrance sans limite. Sentiment de sidération, sensation fatale du manque mais refus de l'apathie par l'écriture, une écriture qui opère par saccades comme pour différer le…

Le Mauvais génie (une vie de Matti Nykänen), d'Alain Freudiger, (La Baconnière)

Un vol terrestre pour foutre toute une vie en l'air. Matti Nykänen, légendaire sauteur à skis finlandais, voulait s'envoler dans les étoiles, il a fini par se volatiliser. L'alcool, les femmes, le sexe, les titres et les médailles. Que vous reste-t-il sur terre après avoir passé une vie en l'air ? Après l'ivresse consumée, la retraite sans saveur. Mais il faut maintenir un train de vie à chanter une affreuse variété qui fait honte à toute une profession et vendre des disques sur le seul nom de Matti, mythe déchu d'un tremplin qui a fait plouf. Entre strip-tease et gardes à vue, l'idole est devenue une mascotte, un criminel, est devenue l'idiot national.


    Ce court livre d'Alain Freudiger, s'appuyant sur des archives, des connaissances personnelles et une vision intime du personnage décédé en février 2019, alterne dialogues imaginaires, tranches de vie, descriptions de technique et de concours pour tenter de cerner le malin génie qui nous f…