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Pas dupe, Yves Ravey (Editions de Minuit) ★★★★☆

   Yves Ravey n'est pas islandais mais français et écrit des polars bien de chez nous dont l'action se déroule aux États-Unis. Un polar minimaliste d'une belle ampleur qu'il ne faudrait pas prendre pour ce qu'il n'est pas tout à fait. A savoir un polar... Vous n'y comprenez rien ? Normal ! 
On n'est pas dupe de l'absence de suspense M. Ravey ! Car tout se joue, ou presque, dans les deux premières pages. Et même sur le bandeau bleu qu'on vous laisse lire. Le coupable est connu au bout d'une scène. Ou presque, mon cœur balance. Et bien sûr, si on lit l'enquête au premier degré (ce qui est tout à fait possible) on peut avoir le (légitime ?) sentiment de s'être fait berner. A l'image du récent Willnot de James Sallis, vrai-faux polar existentiel, Yves Ravey maintient l’ambiguïté jusqu'au bout sur les véritables enjeux de son enquête. Tout le sel de ce bouquin.


   Pour faire court, un accident louche : Tippi, au volant de sa voiture de sport, vient de s'échouer en contrebas de la falaise. Malheureux accident ou suicide ? Un crime peut-être ? Simple excès de vitesse, sortie de route malheureuse ? Salvatore Meyer, son mari, observe les lieux tandis qu'à côté de lui, l'amant de sa femme, Kowalzki, un agent en assurances, reste incrédule. Et puis débarque un détective aux faux airs de Peter Falk, l'inspecteur Costa Martin Lopez, qui n'a pas manqué de tenir informé le père de Tippi, Bruce Cazale, patron d'une société de démolition industrielle. Une entreprise où  d'ailleurs travaille Salvatore, son gendre. Le patron, l'employé et feu Tippi habitent en outre la même maison... Tout ce petit monde vit aux États-Unis, près de Santa Clarita, comté de Los Angeles, entre une cimenterie (tiens tiens), le bar de Donovan, une fourrière, un motel et le Saïgon... Bref, on serait au fin fond de la Creuse, ce serait pareil. Ou presque.
 Je lui ai demandé si c'était pour cela qu'il m'avait appelé, la veille au téléphone : une simple formalité ? Il a souri : Je n'incrimine personne, surtout pas vous, monsieur Meyer.

Un roman minimaliste par son écriture mais ample par son ambition, dont on n'est pas dupe (facile celle-là). Moins une enquête que des portraits. Moins des portraits qu'une enquête qui esquisse des relations et saisit des personnalités dans un savant régime d'indétermination. La voisine avec Salvatore, le gendre pathétique et le beau-père autoritaire, l'agent d'assurance manipulé et la belle Tippie (on l'imagine bien pin up blonde au volant de sa voiture de sport, les gants blancs, les mains fines posées sur le cuir et les cheveux dans le vent). Et même des personnages en hors-champ. A vous d'imaginer leurs relations, de sonder l'authenticité d'un amour, d'identifier les frustrations et la rage qui en découle... Un roman qui est une manière de débusquer les cynismes, les petites compromissions et les ambitions qui ne s'énoncent pas sous peine d'échouer. Moins le suspense que ce qui le construit : des circonvolutions à n'en plus finir, les oscillations d'un enquêteur tenace à la Columbo, de fausses interrogations, des vraies questions en suspens, des grimaces outrées, des fausses pistes, des sorties de routes, des bavardages vains, des réactions puériles de gamin pris en faute. Une écriture faussement blanche, économe, factuelle, inversement proportionnelle à la faconde —agaçante ou délicieuse — du détective. Les personnages ne savent rien parce qu'ils savent tout. Jouent à l'ingénu(e), jusqu'au bout. Ce livre est un savoureux jeu (de dupes!) — entre les personnages, le lecteur et l'écrivain, le lecteur et le livre — dont on croit cerner les intentions, où l'intérêt est moins de savoir "qui" que "comment" et "pourquoi ?". Les bons romans sont sans doute ceux qui posent les questions sans y répondre tout à fait ou qui en donnent l'illusion. Et un intérêt du livre, au-delà des figurants, c'est tout ce qu'il ne dit pas mais suggère en hors-champ. Sur les personnages bien sûr, mais aussi sur les lieux, des projections et des fantasmes de fiction, comme une Californie de province. Une interprétation possible alors : une volonté commune de voir notre vie comme un film, à mi-chemin entre vaudeville, théâtre de boulevard et... polar. Ou western ?

Cependant, et il l'a signalé, Costa s'interrogeait toujours sur les agissements de Kowalzki. Il a dit, sur un ton embarrassé : Si l'amant de votre femme n'était pas assureur, je crois que je demanderais au juge de laisser tomber les recherches, et de classer l'affaire.

Pas dupe est ainsi un petit théâtre de faux semblants, un délicieux jeu de masques qui se lit comme on regarderait un vieux film en noir et blanc. Le tout baignant dans une ambiance de fantasme à mi-chemin entre réalisme et rêve d'ailleurs. La dernière scène, très visuelle, est ainsi de toute beauté, comme la première qui peut se lire comme la dernière d'ailleurs, façon enquête à l'envers. On connaît le coupable, pourquoi en est-il/elle arrivé(e) là ? Un polar court, retors et délicieux.  Y. Ravey sait jusqu'au bout garder les apparences pour mieux tromper son monde. Malin, très malin...
                                                                                                            
Pas dupe, Yves Ravey,  éditions de Minuit, mars 2019, 140 pages, 14,50 €

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