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La Dévoration des fées, Catherine Lalonde (Le Quartanier) ★★★★★

Bon, le livre est sorti en 2017 chez l'éditeur québécois Le Quartanier, il ressort en mars 2019 et débarque sur nos tablettes suite aux fameux conseils de la librairie Myriagone d'Angers (merci à Andreas !). Il est là, sous nos yeux brûlés, avec sa belle couverture verte pleine d'espoir et on ne s'en est pas encore remis ! Comme un plaquage cathédrale pleine face, un Boeing en plein thorax, un kick au foie par Cédric Doumbé... Voilà ce qu'on appelle de la littérature. Une poésie des viscères, avec les tripes et le cœur, dans la fureur et la rage au ventre. La fièvre sémantique, combustible d'une urgence à cracher, expulser. Autant vous dire qu'on se sent un peu idiot à l'heure d'écrire ces lignes : comment rendre compte de la beauté de ce texte ? C'est impossible, à l'image du récent Des voix de Manuel Candré. Quand la langue dit tout, invente des mondes, récrée les conditions de notre appropriation des textes, il faudrait inventer une autre langue, d'autres mots, d'autres appétits. Car La Dévoration des fées, par son urgence dépravée, son acoustique survoltée, sa crudité chantante, fait table rase de kilomètres de textes vains. Et après un tel choc, on se demande ce que valent vraiment tous les autres textes ?


La Dévoration des fées, en deux mots : A Sainte-Amère-de-Laurentie, la P'tite naît prématurée, bébée qui vaut ce qu'elle coûte ; la vieille Grand-Maman doit l'élever car Blanche la mère absente, morte sur le coup. Et Grand-Maman a déjà une trâlée de cinq kids : JJ Jean Jude Luc Jacques Matthieu Pierre Joseph. Une marmaille qui braille, à l'estomac dans les talons. Bébée grandira et chassera pour retourner à la Ville ; sorcière devenue fée et la p'tite de petite fuck devenue Reine... Vie de labeur et de pleurs pour la p'tite, qui mue en Artémis, sauvage, primitive, chasseresse. Puis l'envie de tout dévorer, gloutonner comme une rapace après l'ennui. La Ville et sa féérie primale ensuite, "topless à implants de cuirette", "femmes de Noël nowhere en paillettes", "les skins en stilettos"... Retour aux sources, se fondre avec la Vieille pour la dévorer, encore, encore, retour au Verbe et la mort fait son lit...

 C'est une Sorcière, élan féminin primitif, ombre haineuse. Sorcière vit en nous, il faut donc l'expulser. Image d'une énergie créatrice, de l'instinct jamais discipliné... Le faut-il ?
C'est une fée Banshee, messagère de l'Autre Monde, un oiseau ou un cygne capable de magie, le signe de la Terre-Mère..
Ou bien une Ogresse ? La Force aveugle, Dévoratrice, qui détruit et s'engendre ; il lui faut de la chair fraîche ; image pervertie et défigurée de la Mère ? C'est un monstre, qui avale et crache, lieu des métamorphoses, psychoses et autres choses...
La p'tite vire habile de ses mains au slingshot et au canif plus qu'aux travaux d'aiguilles. Elle mitraille de cailloux des caboches d'oiselle; avec un peu de chance, une étoile rouge y explose, expansion d'un anti-univers, petite école de la mort :  corneille tombée raide, cou cassé, filet simple de jus rouge s'égouttant, ce jus de mort intérieur, pas fait pour voir le jour. Jour de luck :
  Conte de fée en proie à l'hallucination. Apprentissage par le mythe. Ce texte crache des sortilèges incandescents, hurle son élan vital menacé par l'extinction, distille sa poésie des sons ratiboisés, susurrés, avortés ; glaviote ses odeurs d'entrailles, expectore le trop-plein d'absence.  De fée à sorcière pour combler le manque, gommer l'absence. Chaque page est un bûcher sans fin, une braise jamais éteinte, toujours à raviver, chaque page est une flamme indomptée, une histoire de femmes enragées, de filles acharnées, de bébés entêtés ; ardentes, furieuses, frondeuses. Des pleurs, des larmes, des gouttes de sang, sans la couleur mais dans la douleur, le goût de bouse de terre dans la bouche, le son des glaires dans la tête. Et une bébée, coriace, qui tête du cuir et du saindoux. Et son frère, Mongol, qui hurle à la lune quand elle pleure, "de garde comme un bon chien". Ce livre est un chant terreux, cri dans la nuit à même de réveiller les morts, d'enterrer les vivants dehors. Le néologisme versé à la narration comme le lait dans la gueule du nourrisson, le barbarisme scandé avec la férocité des affamés. La langue du désir rebelle, des pulsions mutines pour faire naître l'orgasme jusqu'au trépas. Expulser, avaler, cracher...
De sauvageonne à petites tresses de mélilots à chasseresse à fronde d'or, il n'y a qu'un saut. Un, deux, trois : soleil. Les corvées virent en jeux. Où est la faille qui fait l'adulte fin de la joie ? Pas là.

Joie des effondrements, joie d'une musique pulsante-punk, joie du désordre maximal, joie de la voracité. C'est une mélopée farouche, la sagesse en sourdine, hirsute et mutine. Prophétie d'une mort reposante. Riff de sorcières saturé, pot-pourri de saveurs fumantes, barouf engorgé. Force, chaleur, engagement sauvage.
La littérature chauffée à blanc est lumineuse. Incantation inattendue. Ensorcellement inespéré. Délice diabolique d'une langue sans entrave, en tout point magique. 

"j'avais rêvé d'être une fille".

Oracle ? Prière ? Un miracle.
                                                                                                               
La Dévoration des fées, fée Catherine Lalonde, Le Quartanier sorcier, mars 2019, 144 pages magiques, 15€ d'ogre modique

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