Accéder au contenu principal

Les Outrages, Kaspar Colling Nielsen (Calmann-Lévy) ★★★☆☆

Tantôt brillant, tantôt ennuyeux, à la fois fascinant et exaspérant, Les Outrages signé de l'auteur danois Kaspar Colling Nielsen, va droit au but. L'Occident est dépassé, la gestion du capital et les hautes technologies dessinent un futur cerné d'insécurité migratoire, vaines compensations d'un homme blanc européen frustré et voué à la solitude éternelle. On est bien dans un "roman houellebecquien" où la misère sexuelle le dispute au vide affectif. Christian incarne l'artiste plein de thunes (ça vaut quoi en euros 200 000 couronnes ?) qui, à quarante ans passés, passe ses journées à profiter d'une petite jeune à peine majeure. Stig, l'ex-punk drogué désormais galeriste sans talent, fait la leçon à sa fille suicidaire alors que son mariage avec Elisabeth bat de l'aile. Leur ville est en proie à des tensions communautaires sur fond d'islamisation rampante. Et pour réguler les flux de ceux qui ne veulent pas vivre avec les règles danoises, le pays à créé une ville au Mozambique, Frederikstaad, une enclave urbaine aux allures de camp de concentration où le Danemark envoie tous les indésirables. Et Stig ne les aime pas, pas du tout, eux qui seraient prêts à violer sa petite Emma d'à peine 21 ans. Voilà un livre plein d'ambitions (trop ?) qui pose des questions essentielles avec un humour dévastateur souvent, en passant totalement à côté de son sujet parfois. Pour un résultat étonnant mais peu tenu car bien fourre-tout.


Le livre repose en partie sur cette double interrogation (p. 178) : "Ou bien il existait une empathie véritable entre les gens, et la vie valait en principe le coup d'être vécue. Ou bien il n'y avait que des reflets égoïstes et des relations d'utilité". Du coup, est-ce que la vie valait d'être réellement vécue ? Le texte pose la question sans jamais vraiment trancher même si l'humour cynique déployé fait la part-belle à la deuxième option. Car Nielsen n'y va pas par quatre chemins. Christian, plein aux as, a chopé une splendide Mia, tout juste majeure. Un miracle, lui-même n'y croit pas. On vous laissera découvrir pourquoi. C'est tout à fait trash au début puis la farce vire au loufoque. La prose est frontale, le style rentre-dedans et ne s’embarrasse guère d’ambiguïté. Au début. On sent parfois la provoc' facile ou gratuite, une façon d'être poseur. Mais le texte développe un vrai propos : qui sont les plus fous ? Les animaux, cruels et guidés par un instinct destructeur, ou les hommes, des cyniques et des cupides incapables d'empathie ? Les cours chapitres alternent entre chronique sociale ou politique et fable qui fait parler les animaux. Nielsen travaille le trouble et fait un livre sur la bestialité contenue dans l'être humain et inversement. Évoque la possible humanité de monstres mais qui sont-ils ? Les animaux, les hommes, les machines ? A quel points sommes-nous aliénés ? 
Si Christian ne peut pas sauter Mia, il ne veut plus peindre.

Il faut alors goûter cette scène sidérante sur les drones designers utilisés pour accomplir la décoration des maisons. A quel point sommes-nous déshumanisés ? C'est à l'aune de ce questionnement qu'il faut lire la violence des propos de Stig, la politique anti-migrants et la crudité des scènes de sexe (très souvent réussies d'ailleurs). Mais Nielsen va tellement loin parfois que ça en devient grotesque (le trio entre Christian, Mia et la fille au pair). Oui, l'Occident est détraqué :   Stig déprime, sa fille veut se suicider avant le sursaut humanitaire, ingurgite des médocs et tous sont en proie à une solitude désenchantée que l'on tente de conjurer par du sexe dépravé et de la junk food. En sautant de conscience en conscience, Nielsen dévoile un monde aliéné et décrépit d'une violence terrible. Sans horizon sinon de s'en remettre aux intelligences artificielles, comme un défaut d'ambitions. Sans ressort, sans volonté, sans idéal. Reste une utopie mécaniste. Et l'humour, à l'image de ce dialogue hilarant entre Stig, l'individualiste-arriviste-islamophobe, et sa fille Emma, pleine d'empathie, généreuse et bienveillante envers les musulmans parqués à Frederikstaad. Un dialogue de sourds entre un dépressif et une suicidaire...
Stig se leva, mais pas pour honorer un rendez-vous important. En réalité, il aurait vraiment préférer rester auprès d'Emma. Oui, c'était le seul et unique endroit où il avait envie d'être dans ce monde fondamentalement désagréable. Ce qu'il aurait voulu par dessus-tout, c'est lui tenir la main, rien que ça, toute la nuit (...).

Et les sentiments dans tout ça ? Ils sont bien là si l'on sait lire entre les lignes. Nielsen, derrière l'image d'enfant terrible des lettres danoises ou la posture du sale gosse, est peut-être bien un grand moraliste et romantique au sens où il dénonce un monde abhorré tout en ayant une idée très haute de ce que la société pourrait être. Il veut y croire sans y parvenir tout à fait. De là naît Les Outrages, roman sociétal et critique dystopique d'un monde voué au chaos.
Pour résumer, on sent du génie chez Nielsen, les fulgurances sont nombreuses mais un livre aussi maladroit et foutraque. On ressort heureux d'avoir découvert une voix singulière - certaines scènes sont captivantes — mais aussi frustré par ce livre inabouti.
                                                                                                                  
Les Outrages, Kaspar Colling Nielsen, Calmann-Lévy, janvier 2019, 414 p., 21,50 €

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Somerland, Raymond Penblanc (Lunatique)

Puissance de la grotte, force de la caverne, jaillissement de la prose quelque part en dehors du monde, sur une île piégée, dans un bagne aux allures d'Eden en enfer ou d'enfer au Paradis. Lestor, Ousmane, Malek et le narrateur n'ont pas encore dix-sept ans, livrés aux travaux forcés et brimades du gardien du phare, Somer. Entrons alors dans le Grand Sommeil, en plein été, pour observer des échappées bien réelles en écho aux fantasmes d'une tribu enfermée. Car tout ça n'est peut-être qu'un rêve, un cauchemar ou bien la stricte réalité. Allez savoir...

       Avec Somerland, je découvre l'écriture de Raymond Penblanc : vive et énergique, fulgurante et prolixe, jamais dupe de ses enfermements. D'une musicalité fluide, aux sonorités crues et heurtées parfois, pleine de saccades. Elle louvoie, cherche, en quête d'elle-même pour mieux fouiller la possibilité du drame et de l'amour, l'idée d'une violence animale ancrée en chacun de nous, …

Les Enfants des autres, Pierric Bailly (P.O.L.)

Si vous êtes papa, cocu et que vous aimez le trail, alors ce livre est pour vous. Si vous pensez que la vie de famille est une folie, alors ce livre est pour vous. Si vous êtes en couple et que votre concubine dit qu'elle n'aura jamais d'enfants, alors ce livre est pour vous. Si le soir, c'est vous qui vous occupez du bain des enfants et pas de la cuisine, alors c'est que vous vous êtes fait avoir. Oui, à Paris ou dans le Jura, le Tramadol a le même goût... Et si votre VTT est doté d'une fourche Rockshox, ce livre est aussi pour vous...

      De Pierric Bailly, j'étais resté sur le mitigé Michael Jackson et le très bon Polichinelle. J'avais zappé les deux suivants. Mais quand j'ai appris la sortie de son nouveau roman, j'y suis allé les yeux fermés, sans trop savoir pourquoi. A l'instinct, comme une évidence. Et les hasards, je n'y crois pas trop. Avec Les Enfants des autres, L'Espadon a visé plus que dans le mille. Et ça fait…

Blues pour trois tombes et un fantôme, Philippe Marczewski (Inculte)

Musique des pierres, chant du fleuve encagé, Liège s'enfonce dans son histoire au rythme d'une mélopée qui apaise les colères et fait revivre l'esprit des lieux. Certaines ruelles sont maudites, on rend hommage aux béguines et bégards, une façon de célébrer l'amour et l'ivresse avec l'écho du jazz.  Une promenade au son des cris d'Ultras. Liège vit et meurt des ses usines, de ses beautés noires en gris, de ses rues crasseuses à la joie ravalée, de ses héros arrachés aux ruines. Flâner dans Liège, c'est lire et relire Simenon, René Char, croiser le vieux Thoreau pour qui la nostalgie deviendrait désespoir. Écouter Chet Baker ("so lucky to be loving you"), observer ses rides naissantes et se noyer  dans un magma électrique, une supernova comme le stade du Standard. Les monuments rappellent la famille Nagelmackers, les cités ouvrières ont le charme des beautés qui s'ignorent et la vallée de la Meuse, au loin, rappelle un passé de labeu…

La Séparation, Sophia de Séguin (Le Tripode)

L'amour en ses haines et passions déchirées, ses futilités, ses élans désormais impossibles, ses absences comme des gouffres, dit et écrit par une femme à l'âme écartelée. Dans La Séparation, Sophia de Séguin raconte l'après vie à deux, ou l'illusion du sentiment et ce qu'il dit finalement de nous-mêmes, de nos manques et de nos peurs fascinées. Reproches, insuffisances, tromperies, les maux du couple sont légion mais n'épuisent pas, jamais, ses mystères. La Séparation pour dire la rupture avec soi et l'absence de l'être aimé, haï, désiré, rejeté.


    Impossible de décrocher, comme un vrai camé, de ces saillies maximes sur le mal-être d'être quitté. Comme un drogué jamais sevré, le manque obsède, la fille ressasse en réactivant ses souvenirs à l'aune d'une souffrance sans limite. Sentiment de sidération, sensation fatale du manque mais refus de l'apathie par l'écriture, une écriture qui opère par saccades comme pour différer le…

Icebergs, Tanguy Viel (Les Éditions de Minuit)

De Tanguy Viel, j'étais resté sur le séduisant Article 353 du code pénal. D'où mon intérêt pour ces Icebergs, promenades littéraires et serpentines dans les abysses de la littérature. Un essai plutôt qu'un roman. Comme l'auteur, chaque lecteur se pose un jour ou l'autre la question de sa folie littéraire : pourquoi tant de piles, de lectures inachevées, de bouquins oubliés, d'idées inconscientes. La littérature colonise nos espaces intérieurs, domestique et psychique, physique et mental, sans possibilité de retour, parfois... Un essai a priori digne d'intérêt. Et puis j'ai lu Barthes, Genette, Blanchot, Jauss, Bakhtine, un peu de renouveau ne ferait pas de mal. J'ai cependant remarqué la chose suivante avec les Éditions de Minuit, me concernant : vulgairement, ça passe ou ça casse. Tout ou rien. Là, on est plutôt du côté de l'oubli sitôt la lecture finie.




           Pas d'intrigue ici mais une pensée en construction, "obsédée par les f…

Hic, Amélie Lucas-Gary (Seuil)

Au commencement était le fleuve. Plongée dans une archéologie intime, comme une spirale qui vous avale à rebours du temps et de l'espace. Doux contact. L'eau se dispute ses états : coule, inonde, déborde, goutte et ruisselle, porte des Vikings et des particules, solide et liquide. Faire du présent et de l'ailleurs des réalités sans cesse recomposées par la fluidité des mots assemblés, à même de glisser dans les failles, les plis, et recoins du temps, de l'espace, du cosmos. L'écriture est un fleuve. Sa fluide musicalité un appel à aller plus loin, à refuser de comprendre. Juste se laisser bercer. Agent d'une révolution, l'eau métamorphose, altère, irrigue et intrigue, suspendue aux oscillations cosmiques de la Terre. Partir pour revenir, dans un va-et-vient narratif qui fait entendre l'écho du monde et celui de nos vies, les téléscope et les effleure avant le grand boom !


   Un texte sensible et sensitif qui capte des sons, goûte des images, sent l…

Croire aux fauves, Nastassja Martin (Verticales)

Au Kamtchatka en 2015, l'anthropologue Nastassja Martin affronte un ours dans un corps à corps. La lutte s'achève dans le sang. Le fauve a planté ses crocs et arraché une partie du visage de la jeune femme. L'ours a fui, blessé par un piolet. Suivent la prise en charge en Russie, le début des opérations et le retour en France. Les questions aussi, la volonté de saisir ce qui s'est joué dans ce bout du monde. Débute alors une lente reconstruction, physique et mentale, qui dessine un nouveau rapport au monde, une nouvelle façon de le penser et de se l'approprier. De cette expérience traumatisante, l'anthropologue tire un livre où il est moins question de s'émouvoir et compatir que de survivre par l'analyse des frontières brouillées, aux confins d'une humanité bestiale.

   L'humain et le fauve vivent-ils dans des mondes si différents ? Que reste-t-il de la violence symbolique et concrète infligée à l'anthropologue ? Il faut d'abord s…

L'Espadon a un an !

Fin d'année, youpi ! C'est Noël bien sûr, mais aussi l'anniversaire de L'Espadon ! Un an aujourd'hui. Tous les messages reçus ici ou là, toutes les attentions, toutes les belles rencontres nées du blog (et à venir) sont notre carburant pour avancer. Pour tout ça, on vous dit merci. Car sans lecteurs, soyons honnêtes, L'Espadon aurait peu de sens. Sans passionnés, sans écrivains chevronnés, sans éditeurs inspirés, sans imprimeurs délicats, sans amis bienveillants, tout ça n'existerait pas. Alors pour 2020, on espère suivre le même chemin, en toute sincérité, avec le même enthousiasme. Pour toujours plus de livres à lire. On ne s'en lasse pas, on ne s'en lassera jamais. Alors organisez 38 rentrées littéraires par an si ça vous chante, soyez des geek du livre, ça nous va !       Les bilans, vous le savez, c'est de saison. Vous aurez donc droit à celui de L'Espadon. Il est frais, charnu, a du goût. Pas de classement, pas d'étoiles, jus…

Dans la forêt du hameau de Hardt, Grégory Le Floch (Editions de l'Ogre) ★★★★★

Après "Arcueil" (Éditions Do), voici la deuxième claque de la rentrée. Pour être franc, on ne s’est pas encore remis du puissant « Dans la forêt du hameau de Hardt ». Et ce n’est qu’un premier roman, signé Grégory Le Floch. Mais pour tout dire, on n’attendait pas moins des jeunes et excellentes éditions de l’Ogre qui, jusqu’à présent, ne nous avaient jamais déçus.






        Alors, ça cause de quoi ce bouquin au titre à rallonge ? De la confession d’un type, Christophe, traumatisé par un événement survenu en Calabre alors qu’il passait ses vacances avec son très vieux pote Anthony. Incapable de parler, de lâcher les mots pour dire l’horreur, il nous décrit, suffocant et convulsé, comment il a échoué dans ce patelin d’Allemagne, le hameau de Hardt, à la lisière d’une étouffante forêt. Il voit des fantômes — les images remontent, hanté par le souvenir d’un mort. Pense parfois à se suicider. Et puis voit un cactus, des épines, Lady Di, une caravane et un chat au pelage râpé… Diffic…

En attendant Eden, Elliot Ackerman (Gallmeister) ★★★☆☆

Les dernières publications Gallmeister ne font pas dans la dentelle : un suicidaire pour David Vann (Un poisson sur la lune),  un jeune vétéran de la guerre de Corée à qui l'on prend ses enfants (Nuits Appalaches) et Eden donc, qui vient de sauter sur une mine et se retrouve en état de mort cérébrale. Mary, sa femme, et leur petite fille, Andy, qu'il n'a pas eu le temps de connaître, lui rendent visite depuis trois ans à l'hôpital après son retour d'Irak. Oui, oui, c'est plombant comme ambiance et le roman ne vous ménage jamais. Mais avec les auteurs américains, on en a souvent pour son argent.
Dans le corps d'Eden elle perçut de nombreuses choses différentes. Un sol gelé. L'écorce d'un arbre. Du sable cuit. Une poignée de gravier. Du verre, parfois brisé, parfois intact. Les textures d'Eden formaient une mosaïque variée, piégée dans l'épaisseur de sa peau.

Les premiers chapitres sont d'une grande efficacité. Quelques mots suffise…