Accéder au contenu principal

Mes coureurs imaginaires, Olivier Haralambon (Premier Parallèle)

Giro mon ami ! Et bientôt le barnum annuel en jaune ! L'occasion d'enfourcher notre bicloo et de foncer tête baissée, mains au creux du cintre pour vous chroniquer les bonnes sorties sur la Petite Reine. Ok, on vous voit froncer les sourcils, faire la moue et croiser les bras : du vélo sur L'Espadon, franchement, un sport de benêts et de bourrins dopés ? C'est pour les Marcel, du pastis, du béret et de la baguette...





  Vous auriez tort car Olivier Haralambon est aujourd'hui l'une des belles plumes du cyclisme moderne, aux côtés de Philippe Brunel, journaliste à L’Équipe. Lire Mes coureurs imaginaires, c'est saisir autrement les subtilités du pédalage et de la danseuse. Éclairer notre regard sur ces corps en mouvement, offerts en sacrifice à une foule electrisée. Car Olivier Haralambon griffe les pages comme on caresse les pédales. Avance plutôt en vélocité qu'avec la braquasse, même si les bûcherons ont leur charme. Si vous avez lu son précédent livre, Le Coureur et son ombre, ne comparez pas les cyclistes à de simples brutasses incapables de finesse. Plutôt à des artistes de l'effort et ascétiques exhausteurs de joie. Des besogneux, des ouvriers de la peine, des chiens en quête d'un peu de lumière... Soyons francs, ados, on pensait comme tout le monde qu'il suffisait d'appuyer le plus fort possible sur les pédales pour avancer et gagner. Mais depuis, on s'y est mis, gaiement même, et on sait désormais que le vainqueur n'est pas le plus fort mais le meilleur. Et que pédaler a tout d'un art de vivre. C'est habiter le monde différemment. Faire corps avec sa monture et être présent à la sensation.
Il ne prête pas garde à la ferveur qui l'entoure. Il s'étonne sans s'arrêter, sans ralentir — laissant le vent consumer sa surprise et en disperser les cendres.

Mes coureurs imaginaires—pas tous, on en a reconnu certains bedonnant, éclusant les bars pour refourguer leur mousse pétillante — raconte les destins, bercés de mélancolie souvent, des acteurs de la Petite Reine. Dessine des portraits de martyrs. Tous âges et toutes ambitions mêlés, des férus de gains marginaux, des pistards d'un autre temps, des grimpeurs en souffrance. Il y célèbre le vélo, met un peu de romantisme dans ce cyclisme cadenassé, pour mieux embrasser le destin de ses acteurs  auxquels il rend hommage et dont il révèle les obsessions. Des lents, des calculateurs, des rusés et des bernés, ceux avec du panache et les largués. Les révoltés sans révolte, le secret d'un éveil, des paysages sertis de petits murets, traversés de ruisseaux discrets et bercés par le murmure revigorant de l'eau au bas d'un col... On y cause extase et dépassement de soi, larmes et sueur, ascèse et discipline, bière et gloire déchue. Et même religion. Le cycliste, ce Christ ressuscité quand, dans le Tour des Flandres, il passe et repasse sous les hourras d'un public éméché, des "haies d'apôtres" prêts à l'avaler dans ces monts assassins. Ferveur christique. On gère aussi son capital glycogénique comme un protestant prudent. Des corps marqués, crucifiés, érotisés, la récurrence de manifestations épiphaniques. Moins un sport qu'une mise en scène de l'hubris. Moins la prévision qu'une tendance au sacré. A vous doter d'une foi. On pourrait dire que le vélo, finalement, c'est un des moyens dont Dieu dispose pour nous prouver son existence.

Quant à lui, pour le champion qu'il est devenu au fil des ans,  tout est sous contrôle, absolument tout : des entrailles à la parole, de la lumière intestinale aux éléments de langage, en passant par les muscles évidemment, et par tout ce qui se gorge de sang, à commencer par la langue.

En deux mots, Olivier Haralambon, rêveur par sa plume fouillée et empreinte d'images, confère un peu de hauteur au vélo et à ses acteurs. Du sensible et de la poésie là où l'on ne verrait que injonction à la victoire et nécessité du calcul. Du cœur à la place des watts. Du houblon à la place de l'eau minérale. Pan y agua. On ne s'en plaindra pas et même on vous le conseillera. Pour mieux goûter les exploits d'hommes d'exception et de simples quidams amoureux d'un petit bout de carbone, source d'extase. A vous de choisir ensuite entre Campagnolo, l'élégance à l'italienne, ou Shimano, l'efficacité toute nippone. Il y en aura pour tous les goûts.
                                                                                                               
Mes coureurs imaginaires, Olivier Haralambon, mai 2019, Premier Parallèle, 160 p., 16 €

Commentaires

  1. Très agréable de lire ce retour du livre d'Olivier Haralambon, avec moins de talent j'en parle ici : https://blogs.letemps.ch/sebastien-beaujault/
    cordialement

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Une question ? Une remarque ? Une critique ? C'est ici...

Posts les plus consultés de ce blog

Feu, Maria Pourchet (Fayard)

 En voilà un bouquin qui m'a bien gonflé et pour une fois, je sais exactement pourquoi. Oui, c'est vrai, vous ne trouverez aucun, mais alors aucun bon sentiment dans ce texte prétentieux sur le désir, ses affres, la passion amoureuse, les sentiments impossibles, les petits mensonges et les coups tordus... Histoire ô combien ordinaire, deux solitudes qui s'ennuient dans leur couple-famille-mariage (Laure, 40 balais) et leur vie minable de cadre sup' de la Défense (Clément, 50 balais), qui vit avec un chien. J'aime toutes les histoires, pourvu qu'elles soient bien racontées, pourvu qu'elles soient racontées avec style. Mais, rapidement, je me suis ennuyé à la lecture de ce roman sans grand intérêt et d'un nihilisme rare. J'y suis allé car je suis curieux. J'avais entendu moult louanges sur les textes de l'autrice. C'était l'occasion... manquée. Ce roman m'a vite dérangé, pour une raison simple. Il est d'un cynisme confondant, qu

Mahmoud ou la montée des eaux, Antoine Wauters (Verdier)

 L'histoire d'un barrage en Syrie, la trajectoire d'un homme au miroir de la guerre. 50 km de long, de béton. 11 000 familles déplacées. Un village englouti et des souvenirs avec. Le lac el-Assad, en 1973. Une famille éclatée. Un vieil homme, semble-t-il, rame à bord d'une barque, remontant le fil de sa mémoire en Syrie. Un professeur-poète menaçant pour le régime, une guerre en fond sonore. La censure, la traque, la paranoïa. Un grondement, une rumeur de plus en plus claire. Il lui faut plonger, à Mahmoud, avec masque et tuba, dans les profondeurs lacustres. Une façon de remonter à la surface pour respirer, voir sa vie passer du noir et blanc à la couleur. Mahmoud Elmachi, qu'as-tu fait de tes amours ? De tes enfants ? De ta famille ? De Sarah ? Les as-tu abandonnés ? As-tu eu simplement le choix ? Mahmoud ou la montée des eaux est un très beau roman en vers libres, ceux d'un poète isolé, coupé du monde, qu'on prendrait volontiers pour un fou. C'est d&#

La Grande Aventure, Victor Pouchet (Grasset)

 La grande aventure, c'est une balade en vue d'un col, l'écriture de poèmes qui forment un livre, c'est écrire un poème pour empêcher l'être aimé de partir, c'est une histoire de shampoing et de romans qui nous dépassent, c'est une histoire d'amour et de dauphins, un jeton de manège bleu à Montmartre pour raviver l'enfance, conjurer la perte, l'écoulement des journées qui passent. Il faut boire un gin tonic, en souvenir, pour oublier les montagnes qui nous assaillent. Ecrire des poèmes, alors, malgré les déserts d'inspiration, les aboiements des chiens. Partir, revenir, s'interroger aussi sur les événements de la vie, petites boules de réel qui débarquent sans crier gare. La mort d'un grand-père : Son coeur s'est arrêté / et il est mort très simplement, que l'on consigne dans un banal poème comme on s'interroge sur les contrebandiers... La Grande Aventure, c'est un dauphin, un découpage de solitudes. Suivez les pointil

Massacres, Typhaine Garnier (Lurlure)

Quand Myrtho de Gérard de Nerval devient Rime Hot ... Avec un temps de retard, toujours, je découvre la poésie de Typhaine Garnier. Configures   m'avait laissé entrevoir cet univers joueur, drôle à souhaits, expérimental. Je cherche encore quel lecteur de poésie je suis. Et, il faut bien le dire, à la lecture de ces deux recueils perchés, l'impression d'aller à peu près partout dans le champ des possibles avec une bonne dose d'impertinence et de respect envers les aînés. Une émancipation même, si on lit les deux recueils de Typhaine Garnier en suivant la chronologie des parutions. Massacres , donc, au pluriel, est un formidable jeu de massacres de notre patrimoine poétique. Dans l'idée de patrimoine, il y a l'idée d'un héritage un peu mort, de biens collectifs sans vie, sans âme. Typhaine Garnier a donc eu la brillante idée de choisir quelques poèmes de ses illustres aînés (une seule femme, Louise Labé) pour les massacrer. Ou plutôt les réinventer, les refor

Je t'aime comme, Milène Tournier (Lurlure)

 Les textures de l'amour, ses couleurs, ses reliefs sans aplats, ses plats d'humeur, ses objets au filtre d'une lumière qui se déploie dans l'espace urbain comme une pieuvre énamourée. Milène Tournier s'empare du sentiment, de sa flamboyance, de son romantisme, pour "épouser le tout ordinaire" des lieux des villes. Du kebab à la patinoire, du Ouibus au conteneur à verre, du potager au marché, de la librairie à la grue, du fleuve au fleuriste, des escaliers aux égouts, d'un distributeur Selecta à un cabinet de voyance, d'une boulangerie à une boîte à livres, de l'ascenseur au zoo, du stade au skatepark ! La poétesse s'amuse, ironise, déclare et déclame dans des pages performatives. Explorer le versant plein d'excès, et donc absurde, niais, mais aussi la beauté simple, nue, du sentiment amoureux. Ses images bizarres, ses arômes de cendre, de braise et de pizza, ses innocences souriantes. Quand on aime, on aime tout, le trivial et le subli

Ultramarins, Mariette Navarro (Quidam)

J'ai d'abord lu une dizaine de pages d' Ultramarins, à la fin du mois d'août. Puis j'ai posé le livre dans un coin, avant de le reprendre un mois plus tard, devant l'afflux des critiques positives. J'avais dû manquer un truc. Et bien m'en a pris. J'aurais dû m'installer confortablement et prendre mon temps. Car il faut entrer dans l'univers de Mariette Navarro à brasses lentes, observer et attendre. Et peut-être trouver la lumière, sur une île ou dans les abysses. Je crois savoir pourquoi j'ai vite abandonné ma lecture la première fois, c'est un défaut de lecteur et de commentateur. J'ai voulu comprendre dans l'instant les intentions narratives de l'auteure. Erreur ! Grosse erreur ! C'est exactement ce qu'il ne faut pas faire. Plutôt se laisser bercer, laisser venir et noter (ou pas) ce qui se produit. Accueillir et accepter le changement. Voir ce que le texte remue en vous. Je vous parle de sensibilité, mais impo

Dans la Maison rêvée, Carmen Maria Machado (Christian Bourgois)

 Très beau livre sur la violence dans le couple, pensé comme une succession de courts chapitres à la manière de. Une question simple, qui en appelle beaucoup d'autres : comment écrire une autobiographie ? Où commence-t-elle et où finit-elle ? Le jour de la naissance ? Le jour de notre mort ? Au début d'une prise de conscience ? À la fin d'une relation destructrice alors que celle-ci continue à vous hanter, peut-être jusqu'à la fin ? Dans la maison rêvée aborde la question de la violence dans le couple homosexuel en général, et en particulier, celle moins évidente a priori, de la violence dans le couple lesbien, qui rejoint le questionnement sur les identités sexuelles. Angle original pour évoquer une histoire tristement banale, celle d'un couple qui s'aime avec passion puis se déchire, rejouant une relation dominante/dominée, où brutalité et emprise psychologique guident les échanges. La narratrice, peu sûre d'elle-même et boulotte, entre dans une relation t

Pédalées, Olivier Hervé (Lunatique éditions)

 Bonjour les amis. Joie et émotion, il est enfin là, le rêve d'une vie. Il s'appelle Pédalées et il est épais de 1,73 cm. Ni un essai, ni un roman, ni un témoignage, ni de la poésie, il croise un peu toutes ces approches pour parler d'une chose, le vélo. Et même d'une passion pour le vélo ! Il sortira le 15 novembre, dans toutes les bonnes librairies. Présentation sur le site de l'éditeur : " Pédalées propose 21 itinéraires littéraires comme autant d’étapes du Tour du France et de virages de l’Alpe d’Huez. Une Grande Boucle intime de 240km où les succès font écho aux douleurs, les défaites aux exploits. C’est aussi un hommage amoureux et critique à la petite reine, à ses beautés, à ses ratés, à la folie et aux illusions qu’elle fait naître. ​ Rouler, c’est… Un opéra en rafales. Être porté par les lieux, habité par les territoires. Un arpentage sensible. Mettre de l’ordre dans son chaos intime, laisser libre cours à son propre désordre. Une obsession, un truc q

Satires, Edgar Hilsenrath (Le Tripode)

Satires...  ça tire toujours des larmes un livre d'Edgar Hilsenrath. Et quand on sait que c'est le dernier, ça en tire encore plus. Puis des larmes de rire, aussi, car l'Edgar était un clown triste, hanté par la Shoah et la figure du nazi. Hanté par le retour au pays, homme aux racines floues et arrachées, une identité pétrie dans la langue et l'écriture, des pays où être chez soi quand on vous a tout pris. Sauf l'humour, sauf une folle tendresse pour ses personnages, sauf l'ironie, sauf le rire désespéré. Puisque ce monde n'a aucun sens, il convient d'en souligner l'absurde logique, le grotesque, dans des dialogues cinglants où Hilsenrath s'amuse autant qu'il dégomme, invente des mondes autant qu'il les détruits. Ce livre, c'est l'Allemagne vue par l'exilé, celui qui écrit en allemand mais ne comprend plus ce pays peuplé de nazis croupissants, de veuves déboussolées et de travailleurs immigrés qui ne comprennent pas un mot de

Grande Couronne, Salomé Kiner (Christian Bourgois)

 Encouragé par les enthousiasmes de libraire et un éditeur de confiance, je me suis lancé dans ce Grande Couronne , plein d'attentes. J'aime les premiers romans, toujours curieux de découvrir un univers, une écriture, un rapport au monde qui serait original. Fin des années 90, dans la banlieue parisienne. On suit les pas d'une collégienne, Tennessy. Ses parents divorcent, sa soeur est bordeline, ses deux frères pas aidés par une mère dépressive qui se laisse doucement mourir. Dans ce marasme ordinaire, l'ado tente bien de se raccrocher aux branches mais, peine perdue, là voilà embarquée, malgré elle, dans un petit réseau de prostitution. Ses premières expériences sexuelles seront tarifées. Un peu naïve, la jeune fille rêve de marques, voudrait ressembler à ces filles qui ont l'air si sûres d'elle. Mais elle n'est pas née du bon côté. Aux côtés de Chanelle, de Kat Linh, Tennessy se rêve en avocate ou en hôtesse de l'air, avec en fond sonore les clips de L