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Avant le jour, Madeline Roth (La Fosse aux Ours)

 J'avais vu passer deux trois mots positifs au sujet de ce livre sur les réseaux et mon goût pour cet éditeur m'a convaincu d'aller y voir de plus près. Eh bien ce court livre de Madeline Roth est très beau, sur le fil des émotions et d'une intimité à fleur de peau. L'auteure nous raconte une histoire très simple. La quarantaine, un court voyage en Italie à Turin qu'elle effectuera seule, sans Pierre, son amant, retenu par un deuil familial. Cet homme est donc marié, avec Sarah. La narratrice partira donc seule, repensant au père de son fils, aux moitiés de jours, de semaines et de mois passés avec cet enfant de parents divorcés, au désir, à l'amour, aux liens du couple et de la famille. Tous fragiles, délicats, dessinés par le va-et-vient entre les doutes et les certitudes, les tourments et les bouts de joie arrachés au temps qui passe, imperceptiblement.


 Un petit roman tout en épure, succession de phrases brèves pour dire les tâtonnements des sentiments, dépeints ici en clair-obscur. La narratrice est l'amante, la maitresse, accepte la situation un peu forcée mais ravie de fuir les promesses. Ce voyage, c'est d'abord cette écriture composée de mots qui mettent les âmes à nue, bien plus que les corps. Elle passe de la tristesse à la certitude du sentiment amoureux, ne cherche pas à expliquer ce qu'elle ne comprend pas. Elle pose simplement des mots sur ses états, intérieurs, passagers, fuyants, toujours d'une sereine douceur. Oui ce texte, c'est de l'orfèvrerie tout en délicatesse. Aucune sensiblerie, aucune mièvrerie, pas de miel mais un filet doux-amer et c'est le petit miracle de ce livre de rester sur la crête d'une impuissance, d'une ignorance face à ce qui nous dépasse. Pourquoi lui, depuis quatre ans ? Pourquoi je l'aime et le déteste ? Être ensemble alors qu'on est seule, qu'on se sent seule alors que votre amant semble vous appartenir ? Il faut alors faire le deuil de ses illusions d'ado, de jeune femme mariée puis divorcée, vivre l'expérience de l'adultère et de l'attente. Tout est banal ici, tout est splendide aussi et surtout sous la plume de Madeline Roth. D'une grande subtilité.

Parfois, je me dis que depuis le tout premier jour, je l'aime. Je n'ai rien décidé, je l'aime. Je savais que ce n'était pas une bonne idée, je me doutais qu'il avait quelqu'un : je l'aime quand même. (...) J'avais une capacité inouïe à me mentir, à m'inventer un amour.

Il faut appeler cela le talent car, croyez-moi, c'est exactement le genre de récit que je fuis d'habitude tant il me paraît impossible de dire quoi que ce soit de neuf sur le sujet (réflexion sans doute un peu idiote mais je l'ai eue). Tout sonne juste et simple, jamais larmoyant, et si le récit tire presque des larmichettes, c'est que Madeline Roth touche très sobrement d'intimes vérités universelles sur le désir, le sentiment amoureux, notre désir d'y croire, toujours, malgré tout. On relit un certain nombre de pages bouleversés, absolument touchés par cette merveille de texte, on souligne, on ne cesse de croire à toute cette histoire qui ne se finit ni bien ni mal, tout juste une petite certitude. Et c'est bien là la magie d'Avant le jour, réussir à tout dire en peu de mots, à révéler les nuances, à s'infiltrer dans les silences d'une relation, ses impasses, à écrire l'inexprimable avec des moyens aussi sobres. Pas d'effusions, juste de calmes fusions avec une âme tourmentée. Des interrogations et des nostalgies, des doutes et des petites décisions, des larmes et des joies, Madeline Roth révèle ce mélange boiteux en nous par les mots, parfaits carburants de la mise à nu de l'amour. Un art difficile, maîtrisé à la perfection par l'auteure dans cette introspection où la fragilité du sentiment se conjugue à la fermeté de certains choix, parfaites expressions d'une liberté pleinement assumée. Oui, L'Espadon n'est qu'un poisson mais il est touché. Très. Ému par ce voyage d'apprentissage de milieu de vie, sensible et fragile. Chapeau à l'auteure, c'est fort !

                                                                                                                                                                  

Avant le jour, Madeline Roth, La Fosse aux Ours, janvier 2021, 75 p., 12€

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