Accéder au contenu principal

Suivant l'azur, Nathalie Léger (P.O.L)

 Comment dire la mort d'un proche ? C'est d'abord l'écrire nous dit Nathalie Léger. Une mort "en seconde personne" (Vladimir Jankélévitch), celle de son mari en 2018, la perte d'un être unique et donc irremplaçable. L'horizon à partir duquel surgit la pensée du néant, du vide, du silence, la représentation de l'absence. Comme si la mort à sa manière pouvait orienter l'amour, ce à partir de quoi la vie peut prendre un sens. Rassembler un sens épars, écouter le silence imposé par les circonstances, raviver une présence, recoller les morceaux de l'existence. Comment parler de ce qui n'est plus ? Du vide, du rien, d'une présence disparue ? Du souvenir de l'amour ? Une élégie en quête du mot juste, toujours en recherche de la phrase exacte à même de s'approcher de la douleur, de dessiner une représentation de ce qu'on est toujours impuissant à appréhender.


Court mais étonnant et puissant livre de deuil. Quand on ne peut rien savoir, quand on ne peut rien connaître de la mort, on s'en remet aux mots pour que les choses soient dites, d'une manière ou d'une autre. Suivant l'azur raconte les derniers jours d'un mari et l'absence qui lui succède. La soudaineté, l'incompréhension de la disparition, des nuits opaques et des montagnes de chagrin, des dialogues ravivés et des élans : "un puissant élan moral", "l'élan de l'amour" à mettre sur du papier pour le faire exister.

A qui parle l'endeuillé sinon aux vivants quand il ne voudrait s'adresser qu'au mort ? Il parle au mort qui est en chaque vivant, il s'adresse à ce qui est insupportable en soi, et dont nous tirons la vie même.

Très joli livre sur l'écriture où le "deuil" tient au passage dans les mots pour retrouver l'être disparu. Le "deuil", cette "chose inconnue et irrémédiable qui devra être pesamment traversée". La mort, aussi brusque qu'ineffable, qui entre par effraction dans une vie tranquille. Une idée, un concept, le corps du défunt, le son du creux tempéré par des larmes très vite déposées sur des paupières. Des phrases toute faites, des expressions : "tu n'es plus, cri." "Ne plus. Jamais. Jamais plus." Et l'irruption de la peur, des pensées subliminales en rafale, on entend la voix du disparu au fond d'une pièce, on voit ses traces sur une pellicule qui le gardent en vie. Ou alors une liste de courses. Stupeur d'une double image, le souvenir du jeune homme fringant de trente-cinq ans cohabite avec l'impossible présent, inacceptable et scandaleux. The Leftovers nous rappellent qu'il faut d'une certaine manière inventer une façon de rester (l'âme ?) quand l'enveloppe s'est fait la malle. Pour Nathalie Léger, "lui", c'est l'écriture, les mots épars et assemblés. Le projet devient alors très clair page 21 : "Faire de lui, lui. L'écriture, le seul truc réel." Se rappeler un bras, une main, les gestes de l'amour, avancer dans "l'ignorance des idées, mais avec un tact infaillible". Préférer l'évocation à l'image trop précise qui en chasserait le souvenir. Et s'interroger sur la façon de quitter l'obscurité, de "l'énorme travail mental pour sortir de cet arrêt mortel". Une amie, qui croit que l'expérience est universelle et partageable lui dira que le meilleur remède serait le temps. Mais son compagnon n'est pas mort, il l'a seulement quittée, abandonnée. La narratrice aurait largement préféré l'abandon à l'effacement. On est toujours seul face à la mort et la question de Suivant l'azur serait : l'expérience individuelle est-elle partageable ? La narratrice est désoeuvrée, certes, mais elle écrit aussi et peut-être seulement pour tromper l'ennui, cherchant littéralement à "tuer le temps".

On ouvre une bière, une boîte de sardines, quelqu'un est mort, quelqu'un vous a quitté, quelque chose a été cassé, raté, enfui, perdu, quelque chose reste inaccessible, indéchiffrable. On est les mêmes. On est seul.

Ce livre dit aussi l'impuissance des mots à tout dire, à tout comprendre et c'est là sans doute sa plus grande réussite. Le besoin de représentation pour retenir ce corps, agripper d'une façon ou d'une autre tous ces souvenirs enfuis. Le partage est impossible, le cri est silencieux et l'ignorance de la narratrice finit par triompher. C'est parce qu'elle sait le défi impossible qu'il est magnifiquement réussi ("tout mon corps pleure en esprit"). Et la douleur d'être seule, encore l'incompréhension, une voix qui appelle dans les limbes d'une maison vide. Les mots magiques alors, apaisants, qui "permettent simplement le dépôt de ma peine". Des mots pour cacher le désespoir, pour peupler le silence, pour dire : tu as disparu. Très beau livre sur la mort, ce mystère éternel qu'on ne peut saisir que par les mots. Et par l'amour, bien sûr, avant tout.

                                                                                                                                                               

Suivant l'azur, Nathalie Léger, P.O.L, septembre 2020, 72 p., 11 €

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le Silence des carpes, Jérôme Bonnetto (Inculte)

Jérôme Bonnetto, je l'ai découvert l'an passé avec La Certitude des pierres  grâce, il faut bien le dire, aux éditions Inculte. Une magnifique rencontre littéraire et je sais désormais que je ne suis pas seul. Même les lecteurs les plus exigeants autour de moi ont aimé, c'est dire ! D'abord une écriture purement littéraire, joueuse et ironique, qui aime les images simples mais évocatrices. Aucun excès dans les mots, on sent le naturel de la prose qui est sans doute l'autre nom du talent. Jérôme Bonnetto pourrait écrire sur le bottin, les pneus, la façon de découper un gâteau ou la République Tchèque que je le lirais. Ah, bah tiens, il nous parle justement de tout cela dans Le Silence des carpes ! Fabuleux ! Alors allons-y car mes connaissances sur le sujet se sont fracassées sur le mur de Berlin, ou plutôt le rideau de fer des illusions communistes. Quand je fais le point, je connais Jaromir Jagr, le coup de Prague, Dominik Hasek, Panenka, le Printemps de Prague, 19

Underdog Samuraï, Romain Ternaux (Aux Forges de Vulcain)

 De Romain Ternaux, j'étais resté sur le très bon Success Story, co- écrit avec l'ami Johann Zarca. Dans cet Underdog Samurai chez les impeccables éditions Aux Forges de Vulcain , encore un goût prononcé pour le saké, les mondes troubles et les canalisations. Tenez-vous bien, les fantômes voyagent dans des tuyaux, se téléportant de la banlieue parisienne au Texas, en passant par Tokyo. Pour héros, un bon loser qui se fait entuber sur le dark web : quelques milliers d'euros pour un sabre japonais, un fake en réalité. Ni une ni deux, notre karatéka bancal, gagné par le courroux, a bien l'intention d'aller se faire justice lui-même au pays des méchants yakuzas, des tendres sumos et de la belle Yukiko... Méprisable Hervé Ply, tu le sauras désormais : la littérature est plus forte que le kung-fu ! J'ai bien ri face à tant d'action échevelée, de personnages baroques et de péripéties guignolesques. Le début du roman est tonitruant, avec le méprisable Hervé Ply, et

Un barrage contre l'Atlantique, Frédéric Beigbeder (Grasset)

 Ça m'apprendra. J'ai coutume de lire de façon la plus large possible pour me faire une idée bien précise de ce que j'aime ou pas en littérature. Je pourrai dire, avant de laisser ma place, que j'ai lu Dostoïevski et Beigbeder. Je crois qu'il est toujours possible, même chez les plus mauvais, de picorer de bonnes phrases, de bons passages, d'acides blagues. Je tairai un certain nombre de noms, mais pas celui de Beigbeder, qui aime qu'on parle de lui, de son humour et de ses livres, je crois. J'ai dû en lire trois, toujours avec la même intention. Il y a des choses à prendre. J'ai d'ailleurs été étonné, récemment, de trouver dans le Cabinet Lambda (Cactus Inébranlable éditions, magnifique recueil de citations) certaines phrases tirées des livres du plus célèbre dandy de France. On ne pourra pas me reprocher de ne pas avoir essayé. Toujours le même constat. Ce qu'écrit Beigbeder ressemble très peu à de la littérature. À 18 ans, j'avais l&#

Ici commence la nuit, Alain Guiraudie (P.O.L.)

 On ne lit pas tous les jours des livres de ce calibre. Voici une puissante rencontre littéraire qui est d'abord celle avec une langue. Je ne connaissais pas le réalisateur Alain Guiraudie, ni ses films, alors je le découvre par ses romans. Son premier, en 2014, qui met en scène dans le sud de la France un quadra en congés, Gilles, qui rend visite à Pépé, 98 ans, et à sa fille Mariette, 70 ans (ils vivent ensemble), et leur petite fille Cindy, 15 ans (en vacances). Il fait chaud, très chaud, et Gilles chope le slip de Pépé sur l'étendoir, se branle dedans ni vu ni connu. Puis les flics débarquent dans ce lieu profond, un peu hors du temps, où tout se sait... Tout commence dans une légèreté grivoise, une chaleur estivale, un quiproquo familial bizarre. On se dit qu'on va bien rigoler, à la bonne franquette, et puis non, pas du tout en réalité. Très vite l'horreur, le cauchemar, un invraisemblable enchainements de faits, aussi scabreux qu'inattendus. On ne voit rien v

Ordure, Eugene Marten (trad. par Stéphane Vanderhaeghe, Quidam)

 Voilà un texte de nature à nous sortir de la torpeur habituelle des rentrées littéraires, répétées et ennuyeuses. De "rentrée", il est d'ailleurs peu question dans Ordure puisque notre agent d'entretien est plutôt chargé des sorties, du rejet, en gros des ordures laissées par les cols blancs. Les basses besognes dans les tours de centres d'affaires. Il faut bien maintenir l'illusion du propre. Récupérer, débarrasser ce qui a été jeté, rejeté aux différents étages. On a d'abord droit à la vie de l'open space, sur un ton absolument détaché, avec son petit lot d'anecdotes, vues à travers la conscience d'un type ordinaire. Petite jungle néolibérale qui dit à peine son nom et bien d'autres choses. Flux de conscience, perception altérée, pensées et mondes recyclés jusqu'à l'écoeurement. À vrai dire, tous ces travailleurs terrés dans leur tour n'ont pas l'air plus heureux au travail que ceux qui balayent, pour le dire banalement.

Circonstances éxténuantes, Mix ô ma prose (Cactus Inébranlable)

 Quand t'es fatigué de lire et d'écrire, quand tu n'as plus le temps, il reste heureusement Les p'tits cactus (# 81) du Cactus Inébranlable. Aphorismes, jeux de mots, p'tits détournements, coups de canif, poésie inquiète et fête des mots, nonante nuances de circonstances seront le parfait coup fouet pour rebooster une journée d'hiver passée à comater. Mix ô ma prose a tout compris de la modernité : nous ne sommes pas fatigués, nous sommes érodés, et quitte à se faire mettre, autant le faire en scène. D'ailleurs, l'être humain fait bien trop de concessions. Alors, c'est bien connu, "Les concessions / C'est pour les concessionnaires". Alors voilà, je vous le dit de but en blanc, cher Cactus et peuple du Cactus, "J'aime beaucoup ce que vous défaites" car la performance, d'accord, mais la fête d'abord. Et les défaites ne sont-elles pas les plus belles, hein ? Parce qu'il est beaucoup question de pertes et de salles

Élise sur les chemins, Bérengère Cournut (Le Tripode)

 Il existe des rencontres qui bouleversent des vies. Il existe des bouquins qui vous tombent des mains au bout de deux pages. Il existe des pages qui vous rendent captif de leur magie au bout de deux vers. Elise sur les chemins, dernier livre de Bérengère Cournut ( De pierre et d'os ), fait partie de cette catégorie. On connaît bien le géographe anarchiste, Élisée Reclus, et la quatrième de couverture nous précise : "un roman librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste Élisée Reclus (1830-1905)". Des prénoms qui sonnent comme, des promenades au rythme d'une carte, les paysages pour chansons et les enchantements des premières fois, le désir comme mantra. L'auteure nous embarque dans son petit monde peuplé de tritons, de tontons, de bidons et de coteaux, où l'on franchit des montagnes, où l'on croise des femmes-serpents, héros de contes et de légendes ancestrales. Tout ça fleure bon la géographie, une poésie du chemin et du lien

Le Magasin de jouets magique, Angela Carter (Christian Bourgois)

  Le Magasin de jouets magique  de Angela Carter – Collection Titre. Christian Bourgois Éditeur – avril 2018 (roman traduit de l’anglais – UK – par Isabelle D. Philippe. 304 pp.  LdP . 8 euros.)   «  L’été de ses quinze ans,  Melanie  découvrit qu’elle était faite de chair et de sang  ». Cette phrase liminaire du roman  Le   Magasin de jouets magique  dévoile aussi bien sa protagoniste que le cœur de son propos. Le deuxième roman de la Britannique Angela Carter – par ailleurs autrice des phénoménales  Machines à désir infernales du Docteur Hoffman  – narre en effet l’initiation de son héroïne aux mystères d’Eros («  la chair  ») et de Thanatos («  le sang  »). En "bonne" sadienne – p ar  ailleurs essayiste, Angela Carter est l’aut rice  de  La Femme sadienne , une réflexion féministe sur l’œuvre du divin Marquis, publiée en français chez Henri Veyrier   – elle lie plus qu’étroitement les découvertes de la sexualité et de la mort par  Melanie . C’est ainsi aux instants mêmes d

Watergang, Mario Alonso (Le Tripode)

 Où aller quand on habite au milieu de nulle part, au centre de tout, à Middelbourg ? Quand votre famille est décomposée, séparée, éclatée ? Paul a douze ans et deviendra écrivain. Il est beau, il a du charisme, il est inquiétant. Il vit avec sa soeur, Kim ou Birgit, qui est est ado et enceinte d'un certain Jeroen, qui n'assume apparemment pas. Il vit aussi avec Super, sa mère, qui tente de joindre les deux bouts au milieu des polders, dans ce lieu abandonné, remodelé par les vagues et les marées. Le père de Paul est parti de l'autre côté de la mer, sur une île, il y a longtemps, avec une certaine Julia. Qui est aussi le prénom de sa mère. Sans oublier Magnus, le magnolia au pied duquel Paul enterre les lettres envoyées par son père. Paul veut devenir écrivain, à treize ans. Alors il consigne et parle de ce qui l'entoure, ce qu'il voit et perçoit. Mais pas tout à fait... Pays de polders traversé par les canaux, Middelbourg est un village isolé, à moitié relié au mon

Mollo sur la win, Christophe Esnault & Lionel Fondeville (Cactus Inébranlable éditions)

 Un éditeur au destin funeste, un solitaire égaré sur le site de rencontres Similitudes , un RMiste qui décuple sans le savoir les capacités de sportifs angevins, des essais de nouvelles, une rixe avec Philippe Sollers, des refus de manuscrits dans des revues obscures, des séances chez le psychanalyste... Les losers, l'amour, la détresse sentimentale et littéraire au miroir de treize nouvelles rigolardes qui auscultent notre désir de tendresse, de reconnaissance, toujours un peu vain. L'élégance de l'échec. Du punch et de l'humour à tout va dans ce recueil de nouvelles qui, à l'image de la couverture, a des airs mal fagotés. Les airs, seulement, d'un réel trop étroit ou trop grand pour des personnages pas toujours adaptés au monde tel qu'il va. Paumés et romantiques à la dérive, les personnages naviguent entre leurs aspirations un rien ambitieuses et la médiocrité du milieu intellectuel/culturel où ils évoluent. Avec quelques écorchures en bandoulière et qu