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Le Démon de la Colline aux Loups, Dimitri Rouchon-Borie (Le Tripode)

C'est l'histoire d'une vie qui se termine avant d'avoir commencé. Une vie qui n'a jamais vraiment commencé. C'est l'histoire d'un enfant passé deux fois par les tribunaux. La première en tant que victime, la deuxième en tant que bourreau. Et autour, des gens incapables de comprendre ce que le personnage principal est lui-même incapable de comprendre. La colline aux loups, un nid qui est l'autre nom de l'enfer mais aussi le seul souvenir, presque rassurant, de l'enfance. Et un démon, ou plutôt deux, le père et la mère mais pas papa ou maman, jamais, puisque Duke discerne à peine qui ils sont. Mais il sait ou plutôt il sent ce qu'ils lui ont fait. Quelques frères et soeurs au destin identique et le grand brouillard mental ensuite.

Le Démon de la Colline aux Loups est un grand livre sur le langage et sur ce qui nous hante, notre impuissance à le formuler. Tout le talent de Dimitri Rouchon-Borie est d'avoir su restituer les nuances infinies de l'âme avec des mots simples et une syntaxe défaillante. Mais rien que d'en parler, j'ai peur de le dénaturer, d'édulcorer la force de sa parole, incapable d'en restituer ses qualités.

Tout est puissant ici, la forme et le fond d'une grande cohérence sur un sujet ô combien délicat : le viol d'enfants, mot qui n'apparaît qu'une fois je crois. Le reste, une confession hypnotique issue d'un carnet écrit en prison, un monologue incantatoire sur le Bien et le Mal, leurs insaisissables textures même si, à aucun moment, l'auteur ne cherche une quelconque thèse sur l'origine du crime. Mais plutôt comment on vit quand on ne connaît que la souffrance et la douleur ? Quoi et qui sauver quand tout a été détruit ? Comment on vit quand on n'a pas les mots, quand on est né du mauvais côté, dans un désert d'amour et de sentiments ? On imagine aisément la bicoque, les odeurs nauséabondes, le chaos intime d'une enfance saccagée et sacrifiée. La fonction de l'art est bien de rendre visible l'invisible, de parler de ceux qu'on ne voit pas — les marginaux et les déclassés — de ceux qu'on entend pas, quand bien même ils auraient subi et commis le pire. Voir à l'intérieur d'un corps massacré, d'une âme meurtrie. Il s'agit moins de comprendre que d'entrer en empathie pour voir entre les lignes.

Je ne comprenais pas les mots de la maîtresse au tableau alors je rêvais et quand elle me parlait je regardais ailleurs en imaginant qu'elle ne me verrait plus mais je n'étais qu'un idiot d'enfant et évidemment que je ne devenais pas invisible. Combien de fois j'aurais souhaité disparaître.

 En lisant ce grand roman de Dimitri Rouchon-Borie, une pensée m'est venue. Il faudrait arrêter de parler de l'écrivain et de ses intentions (qu'on ne connaît jamais vraiment) pour se concentrer sur son texte et ses personnages. Qu'ont-ils à nous apprendre sur le monde, à nous dire sur ce que nous ne savons pas, ne voyons et n'entendons pas ? Derrière la vie en prison et les événements tragiques qui font basculer une vie, le sujet de ce livre pourrait être : comment faire parler ceux qui ne savent pas le faire, les "barbares qui ne parlent pas comme vous", ceux à qui on n'a pas appris à parler et à aimer ?  De là, une autre question : comment les entendre et les comprendre ? Les juges, les avocats (pas tous) tentent bien de trouver des circonstances atténuantes au regard des lois mais, au fond, ils ne comprennent jamais vraiment ce que la victime et l'accusé ne comprend pas lui-même, ce qu'il ne peut pas comprendre. Pourquoi suis-je méchant ? Pourquoi mes parents ont-ils fait ce qu'ils ont fait ? Fait-on jamais le mal volontairement ? la morale s'accommode mal de la loi. 

Je crois que personne n'arrivait à savoir si j'étais à prendre du côté de l'ange blessé qui dérape ou de la bête perdue pour la cause moi j'avais la réponse.

Un flux de conscience avec des mots manquants ou déviants, un "parlement" défaillant, des syntaxes et des ponctuations à l'emporte-pièce. Mais Duke, on le sent, veut s'adresser à quelqu'un alors il fait des efforts car il veut tout simplement communiquer, avec un prêtre, avec ceux qui le liront. Qui essaieront de comprendre ses actes. Un flux de conscience pour construire un espace intime qui a toujours fait défaut à Duke, qui ignore d'ailleurs longtemps son propre prénom. Une langue sur la crête du sens, qui vacille au bord du gouffre. De là une immense tension dans les mots, seuls refuges possibles d'une vie de douleur et de malheur. Mais avoir les mots d'un enfant de cinq ans toute sa vie (Duke n'est pas allé à l'école), ne pas savoir parler n'empêche pas d'exprimer des choses, bien au contraire. Il sait qu'il ne sait pas. Si le langage est le propre de l'homme, tous ne parlent pourtant pas la même langue ni de la même façon : certains avec leurs mains, d'autres avec des gestes ou leur corps, et encore d'autres avec les souvenirs de là où ils viennent. Duke, on le comprend très bien finalement. C'est l'enfant qui n'a pas eu de chance, un gars hanté toute sa vie par son ignorance et son impuissance mais capable d'amour malgré tout envers Billy ou sa soeur. Les femmes sont d'ailleurs les seules personnes d'où pourraient venir l'apaisement, la douceur, la paix enfin. Une immigrée polonaise, une maîtresse d'école, une petite amie junkie ou une soeur trop aimante. Un roman sur ce qui nous dépasse et nous condamne, sur le clair-obscur de l'humanité qu'on sera toujours bien en peine d'expliquer, d'identifier, sur les ombres et les souffrances. "Il est des hommes qui se perdront toujours", des condamnés et des impossibles à sauver, des incapables d'empathie. Plutôt des échos de violence sans la décrire de front, plutôt l'évocation pudique pour dire l'invivable, la torture physique et psychologique.

Mitch a dit n'importe quoi avec une capuche je vais te trouver ça et je vais te le faire en cadeau pour Fridge et parce que Duke, promets-moi que si tu trouves quelque chose à l'intérieur et qui explique l'âme et si tu trouves une putain  de porte pour nous sauver tu me le diras. Et on fait le deal.

Être prisonnier ensuite, c'est d'abord être prisonnier des mots, de leur absence, Duke éprouvant toutes les peines du monde à exprimer ce qu'il ressent. Il est assiégé par le démon, incapable de vivre avec. Mais il a l'intuition de la justice et donc du rachat, peut-être. Il veut faire amende honorable par les mots — pour ouvrir des portes de sortie —, le seul ressort de sa libération car sa prison est aussi physique, ce corps qu'il subit d'abord et qu'il ne peut maîtriser ensuite. Un livre sur la souffrance avec laquelle on se débat.

J'ai lu ce livre très rapidement, scotché par la force de cette langue portée par un élan vital, capable de milliers de nuances contrairement à cette réalité binaire où il semble plus facile d'infliger le mal que de répandre le bien. Des mots pour humaniser la Terre et les âmes. Tous ne sont pas contre Duke, loin de là, mais parce qu'ils ne peuvent pas le comprendre réellement, ils seront incapables de l'aider. Un bouquin très dur et très doux à la fois, d'une immense bienveillance pour l'humain, capable de diffuser la lumière malgré son penchant au mal. Tout se joue dans la tension de la langue qui refuse un quelconque effet ou évite les écueils habituels (jugement moral, prise d'otage lacrymale, voyeurisme, violence et noir gratuits...) par une écriture de la survie. Mais je n'ai pas lu une écriture, j'ai bien entendu une voix, vibrante et diablement émouvante. Est-on jamais responsable de ce qui nous arrive, de ce qu'on fait subir ? L'impossible réponse sur la condition humaine est ce livre tout en nuances, paradoxalement d'une beauté foudroyante, d'une noirceur éblouissante. Alors j'essaierai de garder en moi pour quelques temps la voix précieuse de Duke, d'une infinie tendresse, à la mesure de l'infinie douleur, pour mieux sentir le monde quand il m'échappera. 

                                                                                                                                                              

Le Démon de la Colline aux Loups (un premier roman !), chapeau bas Dimitri Rouchon-Borie, Le Tripode, janvier 2021, 237 p., 17€

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