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Nos corps étrangers, Carine Joaquim (La Manufacture de Livres)

 On frôle souvent le pire dans ce roman pour finir par s'y jeter les yeux fermés, un peu hagards et sidérés face à la négation de ces corps à peine libres et souvent contraints, toujours un peu étranges ou même étrangers à nos désirs réels. Rien ne nous sera épargné dans ce "roman pavillonnaire". Un couple fragile quitte Paris pour rejoindre la banlieue et se donner une nouvelle chance. Stéphane, Élisabeth et leur fille unique Maëva vont vivre une nouvelle vie à l'air libre, avec jardin, espace vert et pavillon. Mais très vite, Stéphane ne supporte plus les trajets interminables en R.E.R et Maëva déteste ses parents qui l'ont coupée de ses amis d'enfance. Dans son nouveau collège, elle fait la connaissance de Ritchie, un grand gars aux épaules larges dont l'âge, treize ans, suscite le doute. Et dans cette classe, un autre élève atteint d'une maladie suscite les sarcasmes de ses camarades...

Vague impression que l'histoire ne démarre jamais dans Nos corps étrangers, freinée par une narration qui ne parvient pas à trouver le bon rythme. Un quotidien bercé par l'ennui et l'enfermement du couple, l'aliénation de la famille. Une vie en impasse que les trahisons n'arrivent pas à faire dévier d'une trajectoire mortifère. Si l'écriture parvient à traduire l'ordinaire de la vie de banlieue jusqu'à l'étouffement, le reste ne convainc jamais tant les traits sont forcés, les situations soulignées, jusqu'à faire perdre toute vraisemblance au récit (le père qui va dénoncer Ritchie à la préfecture...). On le sent, les intentions sont louables mais la mécanique, qu'on devine rapidement implacable, s'essouffle dans la platitude des personnages et l'injonction au réel. Stéphane est un fantôme aux réactions excessives (on n'y croit pas une seconde), Élisabeth et Maëva ont des réactions monolithiques (l'une vomit sa vie, l'autre s'énerve parce que c'est une ado) et Ritchie est un peu la caution bons sentiments du livre. On passera sur la nouvelle passion d'Élisabeth qui, pour supporter sa vie de mère au foyer esseulée, se livre corps et âme à la peinture quand elle ne trompe pas son mari, gagnée par le désir d'une autre vie. Une atmosphère glaciale, plutôt bien vue, qui hélas ne fait jamais décoller une narration un brin glauque et répétitive.
Élisabeth était occupée à peindre lorsque son téléphone sonna. Elle s'acharna sur une toile où plusieurs fonds avaient été superposés, créant des irrégularités à force de peinture accumulée. Elle aimait ces aspérités nées des hésitations, ces couleurs nouvelles qui avaient recouvert les anciennes sans les effacer, mais elle ne savait pas réellement quoi faire de ce résultat bancal dans lequel elle se reconnaissait pourtant.

De louables intentions, certes, mais une réalisation qui pèche par sa volonté de trop en faire sur le handicap, le harcèlement, l'immigration, l'amour..., insistante dans un certain nombre de scènes, dans la froideur ou l'émotion, avec une langue surchargée. Des vies tissées de mensonge qui laissent de marbre.
                                                                                                                                                                 
Nos corps étrangers, Carine Joaquim, janvier 2021, La Manufacture de Livres, 233 pages, 19,90€

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