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Sans adresse, Pierre Vinclair (Lurlure éditions)

C'est quoi la poésie ? Et la bonne poésie ? Je l'ignore car je ne suis pas spécialiste. Je ne suis spécialiste de rien d'ailleurs, vous le savez bien. Alors joie de me retrouver à lire des poèmes avec la naïveté de l'enfant qui découvre les mots, les textes, les rimes, les mètres. Joie de me faire un avis sans préjugé pour une fois, simplement aiguillé par la passion d'autres lecteurs assidus qui ont trouvé dans ces vers d'autres "beautés supérieures". Joie de goûter le charme des premières fois. Je l'avais déjà écrit ailleurs mais j'ai honte de ne pas lire davantage de poésie, je m'en veux encore plus d'avoir perdu tout ce temps. Et un poème, c'est court, beau, une musique comme un éclair, doux ou pas, et très pratique pour le chroniqueur pressé, en manque de temps. Alors j'ai commencé 2021 par Sans adresse de Pierre Vinclair,  acheté à la librairie Labbé de Blois, au rayon "Poésie" assez fourni. Je crois avoir vu passé un tweet de Claro indiquant qu'une bonne librairie se reconnaissait à la qualité de son rayon "Poésie". En gros, la majorité n'en vendent pas si j'ai bien compris. Depuis, vous l'imaginez bien, j'y suis attentif. Alors pas de chronique de spécialiste ici mais juste l'avis d'un Béotien curieux.


Première impression, celle de la fluidité et du naturel de ces sonnets malgré les contraintes (qui n'apparaissent d'ailleurs jamais), "l'apparence de couler librement d'une source" comme l'écrivait Valéry, la forme au service d'une puissance poétique sans effet et sans volonté de rechercher l'effet. Deuxième impression, le mot n'est pas outil mais plutôt objet. Il n'a pas été placé là pour la rime, le nombre de syllabe... Il est là parce qu'il devait être là. Une forme d'humour aussi, troisième impression, qui se lit dans la matérialité graphique et sonore des mots utilisés, source de drôlerie, d'ironie et d'humour (à pierre point vinclair at yahoo point f r :) où le son devient sens. On n'est pas dans l'ornement mais dans la création d'une réalité supérieure par l'exploitation des réalités phonique et graphique des mots ("les chemins engorgés de marchands de machins"), où le texte devient une musique riche de ses associations d'idées venues d'on ne sait où. Extraire même des vers me paraît une petite trahison tant les poèmes de Pierre Vinclair clament l'évidence de leur chant, leur singularité, leur simplicité au miroir de la complexité des idées travaillées. 



Je marche plus d'une heure en quête du tennis

de Ho Man Tin, je monte et je descends des marches

au bord d'une autoroute, au milieu des travaux,

sous le drap froid d'une ombre entre les tours lépreuses.


Partout le paysage est plus laid ; nulle part

je ne parviens à échapper à ce béton —

ou dans l'odeur de poule et l'huile de friture

(pour un café lyophilisé au KFC).


Un podcast m'en distrait : j'écoute une émission

sur les Lettres à Lucilius. Malgré Sénèque,

la méditation est vaine face aux peines


vraies. Mais ce qui console, et nous fait relever

la tête du chaos, c'est le corset des mots, 

la joie puissante du poème où tout se tient.



Un petit billet pour dire combien j'ai aimé ces poèmes doux à l'oreille, inventifs et exotiques, apaisants et solaires. Non parce qu'ils évoquent un autre bout du monde, l'Asie, mais par les images incongrues ou nouvelles qui redessinent un horizon de lecteur ronronnant. Une manière d'exil comme un retour à soi, un poète d'ailleurs sans adresse qui s'encroûte dans cet Orient barbaresque. Ces vers suggèrent la solitude, la séparation et les représentations, le manque, la traduction, le travail poétique qui est un labeur d'artisan comme "un peintre cherche l'être au coeur de la couleur". Tension entre l'ennui ressenti et l'effervescence d'une mégapole, les proches trop loin qu'il faut rapprocher par les mots. On goûtera aussi ce ping pong poétique, ces "prises de vers" avec Laurent Alabarracin, passionnante joute poétique et numérique (notes). Ça vole très haut, croyez moi. Je ne les ai pas simplement aimés ces sonnets, je les ai trouvés souvent magnifiques, énergiques, exotériques même. Des mots simples mis bout à bout pour former des réalités magnifiées et insolites, une façon de nous élever vers plus de beauté. Quand la simplicité défie la posture, des émotions sobres affleurent : des petites peines, de grands plaisirs esthétiques, une errance qui devient interrogation sur le monde. Un monde puissant et presque miraculeux révélé par 61 sonnets.

Alors je lirai d'autres poèmes de Pierre Vinclair quand le temps, plus clair, aura dissipé les effluves du vin. Et mon coeur de lecteur de Pierre saura s'émerveiller de la cueillette d'un épiaire, ou d'un sonnet foliaire.

                                                                                                                                                          

Sans adresse,  Pierre Vinclair, Lurlure, janvier 2019, 136 pages, 16€.

 

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