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L'Avantage, Thomas André (Tristram)

 Avantage service, 40A, break, égalité. Alors, tu chopes ou tu liftes ? Premier roman assez intrigant, indécidable jusqu'au bout, qui m'a rappelé les deux Nathalie, Tauziat et Dechy. Forget, Pioline et Thierry le champion. Bon, vous le savez, sport et littérature font bon ménage chez L'Espadon et quand un livre paraît chez Tristram, c'est plutôt gage de qualité (Nina Allan). Bon. Ce roman m'a confirmé une chose, je préfère largement le tennis en littérature qu'à la télé ou en vrai — donc sa représentation—, un des rares sports à m'ennuyer, à me mettre en rage quand je m'y adonne. Un certain nombre de grillages se souviennent de mes emportements après un coup raté, les raquettes ébréchées aussi. Car L'Avantage nous rappelle que le tennis est un sport de brèches et de failles. Il faut un mental en béton pour renvoyer les coups, droits, liftés ou chopés. Slicés (slayecés ?) ou lobés, un peu de talent aussi mais alors un talent qui s'ignore peut-être. C'est le cas de l'ado Marius, 16 ou 17 ans, en vacances chez son pote Cédric, grand fêtard et bon joueur de tennis. Dans la maison de vacances, les parents de Cédric, et Alice qui prépare un mémoire à l'arrache. Quand ils ne progressent pas dans le tableau du tournoi local (ça joue avec des classés négatifs), Cédric et Marius vont se baigner avec Alice, grimper des falaises, danser dans des boîtes et suer à grosses gouttes. Boire aussi, du vin et des bières. Manger, beaucoup parler, faire les beaux (Cédric et Alice) et les bon vivants. Oui mais voilà, Marius, un brin introverti, flotte dans la moiteur de l'été, pas sûr d'être là où il doit être. Un étrange triangle où l'on s'effleure sans jamais vraiment se trouver. 


Flottement de l'âge adolescent, passage à l'âge adulte, atermoiements de la transition, L'Avantage est un roman tendu et flottant, ocre et âcre parfois comme la couleur de la terre battue. On a chaud, on est suspendu au suspense des matches de Marius, à ce triangle de personnages qu'on met un certain temps à approcher : des amis, des amoureux, des frères et des soeurs ? Le flou est volontairement entretenu sur les intentions et les attentions de chacun, leurs relations ambiguës. On sent l'amitié, des relations naissantes, des amours déviées. Un récit suspendu à l'image de toutes ces balles dont on modifie la trajectoire par un simple changement d'angle du poignet. Prise fermée, ouverte, fond de court ou filet, volée appuyée ou caramel long de ligne, Marius varie ses coups sans y croire tout à fait. On l'imagine gringalet, pas sûr de lui et indolent, la peau sur les os. Il a l'air doué mais il en a marre du tennis. Il est fatigué mais il adore ça, on le sait et on le sent, il a ça dans le sang. Alors Cédric le félicite, l'homme à la casquette noire aussi, la juge-arbitre semble bien l'aimer mais il joue à reculons. Certains échanges, certaines scènes (orgasme tennistique, bataille à la plage), on ne sait pas s'il les vit réellement ou s'il les rêve. Trouble, sueur, doux coma, Marius semble dériver et se vider jour après jour, victoire après victoire (attention spoil!), verre après verre. Ça flotte, ça frappe et dérape, ça met le poids du corps dans la frappe mais, parfois, il lui manque la conviction à Marius. Et le mental. Marius se cherche et finira peut-être par se trouver, dans le tennis ou pas. Car il laisse venir, il laisse aller, il est un peu indolent et sur la défensive ce Marius peu sûr de lui qui n'a pas, semble-t-il, l'esprit de compétition. Mais il est besogneux, travailleur, et il sait renvoyer les balles.

Mon ombre est toujours là, sur le court, avec moi. Elle s'étire même davantage à mesure que le soir tombe. Chaque fois que je frappe la balle, je la voir accomplir exactement le même geste que moi. On pourrait presque croire que c'est elle qui joue, elle qui existe, que moi je ne suis personne, rien d'autre qu'un double indistinct, sans texture.

Beaucoup de belles scènes dans ce livre, attachées à décrire sobrement une gamme de coups et de sensations par une chaleur toute estivale dans le sud. On vit les matches, on tremble devant un score qui évolue, on attend le moment où tout bascule, on sent leur rythme et l'énergie des joueurs, leurs profils bien sûr : le mauvais joueur, le salarié du tennis, le m'en-foutiste, le trop sûr de lui, l'admirateur, le fair-play. Sport de tête et de corps le tennis mais surtout de tête semble-t-il. Chaque joueur de tennis a des brèches et le talent de l'adversaire c'est de savoir s'y engouffrer, si j'ai bien compris, pour remporter le game. Et rester soi-même, ne pas attaquer si l'on est d'un naturel défensif ("Mais il fallait que je reste moi-même, que je laisse les choses venir"). Une magnifique scène de sexe aussi qui libère toute la tension, forte et très drôle, qui saisit le côté maniaque de tout passionné car Marius fait l'amour en pensant au tennis ("Une mousse blanche s'était formée à la commissure de nos sexes, et son bassin accompagnait toujours mes mouvements. Plus vite, elle a dit. C'était presque intenable. Je me suis mis à penser au tennis"). Bon, là, j'ai ri, beaucoup. Beaux parallèles entre l'effort et l'interrogation, la tension psychologique et l'intensité d'un match et ce qui se joue dans la tête et le corps de Marius. Du rythme dans les confrontations en miroir d'une nonchalance (une errance ?) estivale, aux portes d'une inquiétante étrangeté parfois...

C'est un roman épuré, qui refuse tout effet, qui laisse venir. Sur le coup, rien de flamboyant a priori. Le smash est doux, la volée calme. Un roman à retardement, semble-t-il, qui flotte dans les limbes de l'adolescence et des possibles. Dans cinq mois, j'ai la conviction que je me souviendrai d'un certain nombre de scènes. Je vais donc leur laisser le temps d'affleurer et prendre une pâte de fruits framboise en attendant. La brèche est ouverte. "Ce n'est qu'une question de temps"... 

                                                                                                                                                                  

L'Avantage (de sa très belle couverture), Thomas André, Tristram, janvier 2021, 163 p., 17€

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