Accéder au contenu principal

Baiser ou faire des films, Chris Kraus (Belfond)

 Jolie couverture kitsch-pop qui rappelle à sa façon le souvenir doux-amer d'une Beat Generation disparue. Après La Fabrique des salauds, l'auteur revient avec la chronique new-yorkaise d'un jeune étudiant allemand en cinéma, qui doit réaliser un film sur le sexe mais surtout pas un film à la con sur les nazis. Jonas, envoyé en éclaireur par son professeur pour préparer l'arrivée des autres étudiants, se retrouve balancé dans la jungle urbaine de la grande pomme. Il croise des beatniks, des artistes, des homos, des junkies, des criminels, des réalisateurs, sa Tante Paula rescapée de la Shoah et son grand-père Apapa qui hante sa mémoire avec des Sturmbannführer et des chambres à gaz en Lettonie... Mah, la compagne de Jonas restée en Allemagne, psychote sur la fidélité de son petit copain. Jonas, malgré sa jeunesse, va bientôt mourir. Une grosse cicatrice au front rappelle au monde son accident de moto et sa vie en sursis...

Un livre qui séduit d'abord par son humour toujours bien placé, bien dosé, quelque part entre l'absurdité existentielle et l'amertume d'un monde qu'on sait vouer aux fissures et aux cicatrices, sensibles et historiques, qui brosse le portrait d'une jeunesse paumée. Il faut aussi aimer cette galerie de gens déglingués ou doucement névrosés, au choix. Jonas, bien sûr, le personnage principal, sa copine asiatique Mah, restée en Allemagne et Nele, la copine allemande-américaine gentiment perchée. Les filles d'hiver et d'été, la psychose de l'infidélité, les obsessions d'une famille passée par les camps, une tante qui cache bien son jeu et offre 100 000 dollars pour une virée dans l'Ouest, un film sur les oreilles et leurs lobes, sans oublier l'autre grand personnage marquant, Jérémiah, star déchue gros comme un hippopotame, qui vit dans un taudis et la mélancolie de la Beat Generation qu'il a côtoyée de près, jusqu'à recueillir la signature de Burroughs himself. Il parle aussi d'Allen Ginsberg mais il a pu tout aussi bien fantasmer toutes ces rencontres... Personnage très réussi, opaque et symptomatique d'une identité à l'américaine. Un livre dans les bas-fonds de New-York, son versant obscur et sa part clinquante. On ne s'ennuie que rarement même s'il faut bien le dire, on regrettera un certain nombre de passages bavards qui ressassent un peu les mêmes anecdotes.
Ne pense pas trop à l'avenir, me dit toujours Mah. Crois-moi, mon chéri, on en fait beaucoup trop avec l'avenir. Tes déprimes, tes visions apocalyptiques, ta misanthropie font ta force — c'est comme les angoisses : une fois sous contrôle, elles sont une chance unique. Je suis fière d'avoir un petit ami comme toi, qui n'a pas peur de s'engager, légèrement névrosé, à tendance hyperkarmique, convaincu que le châtiment l'emporte toujours sur le crime.
Pensé sous la forme d'un carnet personnel un tantinet bordélique et baroque, voire halluciné, recueilli par la fille de Jonas (mais pourquoi ?), Baiser ou faire des films intéresse surtout par son humour cocasse, son sens de la réplique qui claque et sa vision douce-amère de l'existence où, on le comprend rapidement, le rire est une façon de ne pas sombrer dans les secrets, vite sources de désespoir. Allez, on n'est pas plus émus que cela à la fin de l'histoire et l'on aura sûrement vite oublié ce roman. Mais on a passé un bon moment, ce qui est déjà pas mal.
                                                                                                                                                                  
Baiser ou faire des films, Chris Kraus, Belfond, janvier 2021, 330 p., 22,50€

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le Silence des carpes, Jérôme Bonnetto (Inculte)

Jérôme Bonnetto, je l'ai découvert l'an passé avec La Certitude des pierres  grâce, il faut bien le dire, aux éditions Inculte. Une magnifique rencontre littéraire et je sais désormais que je ne suis pas seul. Même les lecteurs les plus exigeants autour de moi ont aimé, c'est dire ! D'abord une écriture purement littéraire, joueuse et ironique, qui aime les images simples mais évocatrices. Aucun excès dans les mots, on sent le naturel de la prose qui est sans doute l'autre nom du talent. Jérôme Bonnetto pourrait écrire sur le bottin, les pneus, la façon de découper un gâteau ou la République Tchèque que je le lirais. Ah, bah tiens, il nous parle justement de tout cela dans Le Silence des carpes ! Fabuleux ! Alors allons-y car mes connaissances sur le sujet se sont fracassées sur le mur de Berlin, ou plutôt le rideau de fer des illusions communistes. Quand je fais le point, je connais Jaromir Jagr, le coup de Prague, Dominik Hasek, Panenka, le Printemps de Prague, 19

Taormine, Yves Ravey (éditions de Minuit)

 Le Ravey annuel est arrivé. La carrosserie est un peu cabossée, l'aile droite avant surtout, mais le moteur est toujours rugissant. On ne se lasse pas de la mécanique littéraire mise au point par l'auteur même si, à chaque roman, Yves Ravey nous vend à peu près la même voiture. Mais quelle voiture, hein ! Le standard dans la nouveauté. Toujours connue mais jamais vraiment la même. Un peu de liquide de refroidissement, du filtre à huile, du car wash plus et un délicieux polish au goût de malabar, voilà la recette du maître. Soit un petit couple, Melvil et Luisa Hammett, sur le point de se séparer et qui tente de se rabibocher par un voyage en amoureux dans un luxueux hôtel de Taormine, en Sicile. Là-bas, en avril, il pleut et la visibilité près de la mer est mauvaise. Et Melvil tourne en boucle : passons sur les incartades, fréquentes, et les passages à l'acte, systématiques, de Luisa, notamment avec son ex-meilleur ami croisé dans une agence Pôle Emploi. Oui, passons. Les

La vie poème, Marc Alexandre Oho Bambe (Mémoire d'encrier)

 Je crois qu'il n'aimerait pas, mais je pourrais tout à fait élever une statue à la gloire de Marc Alexandre Oho Bambe, à sa poésie vibrante, à son énergie et à ses tempos qui nous rendent heureux. Ses chaloupés de mots, sa danse de vers libres et libérés, sa musique envoûtante. Peu de recueils me donnent autant de joie, de plaisir et de bonheur que ceux du poète. La vie poème , c'est une chanson qu'on entend à jamais, du rap cadencé, du spoken word, du zap peace and fun et du tip top. Ça tape et ça claque, ça clame et ça slame à Grand-Bassam, ça chaleur et ça one love. Du sens et de l'engagement sur le fil d'une humanité fragile, au carrefour de l'intime et de l'univers sel.  Volontiers lyrique et fraternel, Capitaine Marc déroute pour s'adresser à ses frères humains, ses soeurs de destin, en poète qui donne de son corps, coeurs et âme, dans le feu de la foi, dans la loi du peu qui donne beaucoup, au firmament de nous m'aime, pour l'ivresse,

L'Appel, Fanny Wallendorf (Finitude) ★★★★☆

                   Oregon, 1957. Richard est grand, dégingandé, un peu gauche et absolument pas doué pour le sport. Pour pas grand-chose en réalité. Simplement, il n’est pas dans son corps, il l’habite mal. Son surnom, « l’Hurluberlu ». Un athlète nerd quoi. Sourd aux injonctions, aveugle à son destin, il se réalise pourtant dans la formulation instinctive d’une technique parfaite. Son kif, c’est le saut en hauteur. Seulement voilà, si «  ce gamin dépasse tout le monde d’une tête (…), il est souple comme un verre de lampe…  ». Bref, c’est pas gagné. Il a 10 ans, inscrit dans un club de saut en hauteur et peine à en comprendre l’intérêt. Ce qu’il veut, c’est jouer, s’amuser, suivre sa voie. Sans calcul, sans ambition. Être lui, simplement, jusqu’au bout. Et comme toujours, c’est quand on renonce au but qu’il vient à nous. Pas tout à fait à l’aise avec ce qu’on lui enseigne, il tente un jour un saut inédit : le ventre face au ciel, le saut dorsal à la place du traditionnel

Des voix, Manuel Candré (Quidam) ★★★★☆

Voilà un livre qui devrait nous poursuivre quelques années. Car le spectral Des Voix, signé Manuel Candré, vient défaire notre manière de lire, notre façon d'appréhender l'objet. Point d'interprétation ici, on en serait incapable car Des Voix se situe à un autre niveau pour nous. Notre curiosité nous pousse en général à aller traquer toutes les références et éléments de contexte mais, allez savoir pourquoi, on se l'est interdit ici pour mieux se laisser bercer par cette écriture de fantôme. Peut-être pour, en fin de compte, être davantage possédé par ses silences transparents. On livrera donc plutôt des impressions de lecture, prolongements d'une véritable expérience physique et mentale. Rarement un livre nous a touché — au sens premier — physiquement. Rares sont ces livres dont on ne sait pas quoi penser de façon définitive (plutôt un bon signe). On ignore si c'est un chef d’œuvre mais c'est un livre marquant. Pardonnez l'expression terre-à-te

Clair-obscur, Don Carpenter (Cambourakis) ★★★☆☆

   C'est l'histoire d'Irwin Semple, autrefois ado disgracieux et difforme, bouc-émissaire du charismatique Harold Hunt et de sa bande au lycée, qui a passé 18 ans de sa vie en hôpital psychiatrique. A 35 ans, il tente de se réinsérer, de trouver du boulot et de se faire des amis. Qu'a-t-il bien pu se passer entretemps ?     Ados, Hunt, Rattner et les autres traînaient dans les cafés du coin, le Kitty Creamery, et la resserre au fond des bois. Des lieux où l'on ne fait pas grand-chose sinon s'ennuyer, exclure et consommer. Mais qui et quoi ? Clair-obscur est donc la touchante histoire d'Irwin Semple, un attardé incapable de communiquer. Il souffre en silence, s'exprime par borborygmes sans jamais réussir à nouer des liens forts. Seulement avec une femme qui, fascinée par sa laideur, le veut absolument dans son lit. Par besoin, pas par amour. Histoire d'une jeunesse perdue, volée, passée entre ennui et brimades. Echappe-t-on jamais à sa c

Fantaisies Guérillères, Guillaume Lebrun (Christian Bourgois)

 Let me tell you, this novel is not a bullshiterie, mais alors pas du tout. C'est même un fucking bon roman ! Avec des English, des grenouilles, des Bourguignons et la meilleure d'entre nous, Jehanne notre sauveuse, notre guérillère aux visions spectrales qui n'entrave pas grand-chose aux bibleries. Jeanne qui sculpte elle-même son mythe. Comprenez bien, cher Guillaume Lebrun, j'ai la comprenette difficile. Alors au début, t'entraves pas tout, le temps d'installer ta teste dans la lecture. C'est Yo qui parle, et qui nous parle, d'un élevage de Jehanne pour bouter vous savez qui, et sauver et le royaume et le roy de France. Plus tard, c'est Jehanne. Jehanne qui, parmi une dizaine de Jehanne de la Knight Academy, a été reconnue entre toutes pour bielle et grande mission. Et Jehanne, "bien au-dessus du lot genré", en a dans le heaume, "Hardie à la lutte", "Dévorante à mains nues", "Druidesse parmi les Druidesses".

Vivonne, Jérôme Leroy (La Table Ronde)

 Vous, lecteur, passerez-vous de l'autre côté ? De la page, pour entrer dans la poésie et les histoires d'Adrien Vivonne ? Écrit comme ça, ça paraît un peu grotesque. Et si l'on ne croit pas à cette histoire de France plongée dans l'apocalypse, en pleine "Libanisation" et livrée aux factions et milices paramilitaires, ça l'est. Mais il suffit d'y croire un peu, juste un peu. Une nouvelle façon de résister à l'air du temps. La poésie sauvera-t-elle le monde ? Les vers contre les armes, la poésie pour échapper à la guerre. Le Sig Sauer ou la Douceur ? C'est le programme ô combien étrange de cet étonnant Vivonne. Un éditeur croisé dans la rue à Rouen, mardi dernier, me demandait : alors roman, autofiction ? Franchement, j'en sais rien et finalement, peu importe, le livre de Leroy échappe un peu à toute étiquette. Juste une douce certitude : celle de la fin du monde tel que nous le connaissons qui porte une écriture en quête de l'ultime poè

Feu, Maria Pourchet (Fayard)

 En voilà un bouquin qui m'a bien gonflé et pour une fois, je sais exactement pourquoi. Oui, c'est vrai, vous ne trouverez aucun, mais alors aucun bon sentiment dans ce texte prétentieux sur le désir, ses affres, la passion amoureuse, les sentiments impossibles, les petits mensonges et les coups tordus... Histoire ô combien ordinaire, deux solitudes qui s'ennuient dans leur couple-famille-mariage (Laure, 40 balais) et leur vie minable de cadre sup' de la Défense (Clément, 50 balais), qui vit avec un chien. J'aime toutes les histoires, pourvu qu'elles soient bien racontées, pourvu qu'elles soient racontées avec style. Mais, rapidement, je me suis ennuyé à la lecture de ce roman sans grand intérêt et d'un nihilisme rare. J'y suis allé car je suis curieux. J'avais entendu moult louanges sur les textes de l'autrice. C'était l'occasion... manquée. Ce roman m'a vite dérangé, pour une raison simple. Il est d'un cynisme confondant, qu

Red or Dead, David Peace (éditions Rivages en VF) ★★★★★

 Retour en de brefs mots sur un chef-d'oeuvre, Red or dead , signé David Peace. Lu voilà cinq ans en VO — on vous conseille cette version, anglais très simple et lisible—, il fait partie de ces livres qui vous restent en mémoire pour toujours.           Pour "héros", Bill Shankly, l'entraîneur mythique des Reds des années 60 , le Messie de la Mersey venu au monde le jour où, étranglé par la ferveur d'Anfield, il foulait une pelouse digne des plus grands exploits. Red or dead raconte la légende d'un club, dit la passion chevillée au cœur d'une ville empêtrée dans la déprise industrielle. Bill Shankly, c'est l'homme de poigne, dur, intransigeant, obsédé par l'exigence du travail bien fait. Un leader au charisme électrique, capable de sublimer une équipe dont la somme des individualités s'efface derrière l'horizon du collectif. Une ville, un club et un homme œuvrant pour un destin plus grand qu'eux. C'est aussi l'é