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Bruit dedans, Anna Dubosc (Quidam)

 Un bien joli livre ce Bruit dedans, porté par l'urgence de sa prose, ses phrases courtes comme des pulsations et son désir photographique de tout saisir dans l'instant, de peur que l'image ne s'échappe, par crainte que la vie ne s'enfuie. La grande réussite du livre étant de faire de l'écriture — de l'acte-même d'écrire —, une condition de la survie. La narratrice raconte sa vie en même temps qu'elle l'écrit et la fixe sur ses carnets. Des carnets remplis de notes et de mots, raturés et épuisés une fois qu'ils sont posés dans un fichier Word. Ce livre parle d'un quotidien où les mots sont un révélateur, le filtre d'une émotion toujours un peu floue ou vague que les mots vont pouvoir fixer, éclaircir, intensifier ou même simplement faire exister. Car notre vécu est toujours un peu du vent, un souffle qui glisse et échappe. Le projet de Bruit dedans, impossible, serait ainsi de retenir l'eau fuyante du tonneau des Danaïdes. Et cette question : notre vie existe-t-elle si, d'une manière ou d'une autre, on ne l'écrit pas, jamais ?

Du quotidien le plus banal jalonné par les événements d'une vie — la maladie, l'aide aux réfugiés, un repas, une discussion entre parents et enfants, une balade à vélo dans Paname, la mort d'un proche — Anna Dubosc tire une fiction où il s'agit moins de se montrer que de raconter la façon dont on écrit sa vie. La narratrice semble alors vivre à la fois au présent et dans sa projection, et finalement dans les allers-retours entre l'écriture d'une fiction et ce qu'elle ressent de façon la plus intime. C'est presque un roman sur le temps de la narration et de l'invention de soi. Comment coudre le vent et remplir le vide par les mots ? Cela tient un peu du tour de magie. À partir de quel moment ce que l'on a à dire est-il intéressant ? Toujours la même réponse : le sujet est peut-être moins intéressant que son traitement.

Quand j'ai fini de copier-coller, je place son mail dans la corbeille que je vide rageusement, de même que je raye les phrases et les mots  dans mes carnets, une fois que je les ai casés dans mes bouquins.

Ce livre est aussi hanté par les obsessions de la narratrice qui compulse, note, consulte, demande à ses proches la meilleure formulation pour mettre en phrase la sensation la plus juste, la plus proche, la plus vraisemblable, la plus conforme à ce qu'elle vit. La plus fluide, la plus incisive. Un livre hanté par ce qui nous résiste et nous échappe mais neutralisé par ces petites grâces dont est truffée chaque scène. Des scènes aériennes, suspendues au temps qui s'écoule l'espace d'une ellipse, de deux puis trois. On ne sait jamais de quoi sera fait demain et l'écriture devient alors cette épreuve de l'instantanéité dans le temps long. Oui, capturer une somme d'instants pour en faire une durée avec une substance. Face à la page blanche, au début de la rédaction et malgré l'expérience, la narratrice angoisse. Elle pense à ce puzzle de 2000 pièces qu'il va falloir assembler. Mais elle ne sait pas, jamais, dans quel ordre. Elle n'en connaît même pas encore les pièces, leurs matières, leurs sons, leurs couleurs. Il faut un point de départ, un "réel", que la rédaction va recomposer et reformuler. Un livre comme une réécriture de la vie, sa restauration pour lui donner corps et âme. Comme un combat contre nos démons intérieurs que l'écriture apaise et exacerbe dans un double élan. Il est touchant de voir alors combien l'écriture peut être une question de survie pour ceux qui sont habités par cette nécessité, tyrannique parfois, qui sauve et piège à la fois. 

J'écris sans réfléchir, sans savoir ce que je vais dire et puis je me relis avant d'éteindre l'ordi. C'est beau, ça respire, c'est vivant. Comment ça se fait ? Je n'étais quasiment pas là  quand j'ai écrit ça. Je pensais à rien, je flottais. Et pourtant c'est ma voix, celle que je traque en vain  et ne fais que singer la plupart du temps, mais qui surgit dès que je n'essaie plus d'écrire.

Un petit bouquin même étourdissant pour toute personne qui s'essaye à l'écriture, dans le silence et la solitude, en retrait du monde, dans une confrontation avec soi ("on fait nos trucs, on est caché. J'adore cette sensation (...)"). Un vrai miroir de l'altérité et du même. Tout ce qui est mis sur le papier, c'est une vie en hors-champ et une vie au microscope, vue d'en haut et de l'intérieur. Double élan de l'intimité vers l'universalité et inversement. Ce qui est vécu et représenté. Si a priori tout, sur le papier, devait paraître ennuyeux, rien ne l'est sous la plume d'Anna Dubosc et c'est le petit miracle de ce livre pudique et sans effet, délicat mais bourré d'énergie créatrice, qui n'a aucune prétention. Juste l'envie de parler de la vie dans son plus simple apparat avec ses peines et ses joies inattendues. Et quel meilleur moyen que l'art en général et l'écriture en particulier pour le faire, quitte à affronter l'impossible arrêt sur image ?

                                                                                                                                                                  

Bruit dedans, Anna Dubosc, Quidam, octobre 2020, 152 p., 18 €

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