Accéder au contenu principal

Dirty Sexy Valley, Bloody Baby !!! ★★★★★★


La tuerie de l'année 2017 ! Signée Olivier Bruneau, forcément inconnu de nos services puisqu'il livrait là un premier roman. Et quel roman ! Un format poche mais une énorme gifle, pleine de foutre, de larmes et de joie. Un excellent slasher entre Les RandonneursMassacre à la tronçonneuse, l'innocent campus novel et un film X délicat. Le résultat, un semblant de nanar, avance masqué (mais pas longtemps, juste le temps d'un premier chapitre tonitruant) pour mieux révéler toute la subtilité d'une écriture jouissive. C'est hilarant et répugnant, malsain et jubilatoire, grotesque et malin...

Je me suis finalement lancé dans cet ovni littéraire après quelques œillades chez mon libraire et une fois lu le pitch sur la quatrième de couverture. Soit six étudiants, des couples modèles et populaires, des geeks intellos et mal dans leur peau, des filles qui cachent bien leur jeu, tout ce petit monde voulant sceller son amitié de fin de lycée par un ultime baroud sexuel. Direction la cabane dans la forêt, forcément isolée. Pas loin, une famille de dégénérés qu'il vaut mieux éviter sous peine de disparaître plus tôt que prévu.

A chaque scène, mais sur un rythme crescendo, Olivier Bruneau creuse la folie ordinaire sans jamais se prendre au sérieux, tissant une tragédie des plus drôles et suaves. Et là réside toute la force de ce bouquin totalement libre dans ses intentions et son ton. Les scènes d'anthologie succèdent à une orgie démoniaque, les personnages muant en héros de leur propre misère, volontiers martyrs de la cause humaine. Pour finir métamorphosés ou décomposés, la morale étant à peu près sauve et la femme triomphante ! (si, si). Méfiez-vous donc des apparences trompeuses... Complètement improbable et totalement réaliste, le livre se révèle au fil d'une écriture chirurgicale. C'est qu'Olivier Bruneau a le sens de la formule et des images : "Quand elle croisa le regard de Pascal, elle lui adressa un sourire, certes sincère, mais qui eut pour effet d'étirer ses traits effroyables, et de dévoiler une dentition évoquant une ville fraîchement bombardée, et pas par des frappes chirurgicales. Il écarquillait des yeux déjà terrifiés quand il découvrit le hachoir qu'elle tenait à la main". Et sait parfaitement camper des personnages avec du chien. La famille de tarés glacera le sang de toute personne sensée, avec une mention spéciale pour la Mère, aussi effrayante qu'habitée par une lubricité malsaine. Pascal, aveuglé par son amour des culs, finira d'ailleurs là où les obsédés le méritent. Bref, ne pas être trop naïf, avoir un peu de chance et porter des lunettes de vue sont les ingrédients d'une survie bien ordonnée.

Comme un conte de fées au pays du X donc, drainé par des litres de sang, Dirty Sexy Valley s'offrira à tout lecteur qui a le gore intelligent ! Et le cul rigolard  : "Je veux poser ma tête sur ce cul, et y dormir  pour le restant de mes jours..." Seul problème, le bouquin n'aura duré que deux soirées. Et hop, c'est plié, bien trop addictif. A quand le prochain Olivier ? Et un film, pourquoi pas ? (6/5)

Dirty Sexy Valley, Olivier Bruneau, Le Tripode, 2017, 16 € (10€ en poche)

Commentaires

  1. Bonjour l'Espadon, et merci infiniment pour cette chronique enfiévrée! Vous
    avez pigé tout l'esprit du bouquin, et avez donc profité de l'expérience au
    maximum :)
    Bien à vous!
    Olivier

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Une question ? Une remarque ? Une critique ? C'est ici...

Posts les plus consultés de ce blog

Famille, Lydie Salvayre (Tristram)

Si j'écrivais des nouvelles (ahaha), je m'inspirerais largement de ce Famille signé Lydie Salvayre, paru dans une première version aux éditions Verticales en 2002 et réédité ici par Tristram à l'heure de la pandémie. Entretemps, le titre a changé (sûrement quelques phrases aussi) et ce n'est pas anodin, passant de Et que les vers mangent le boeuf mort à Famille , donc. Autant vous le dire, ce texte court (30 petites pages) m'a surpris. Dans le bon sens. Je ne connais rien de l'oeuvre de Lydie Salvayre et, allez savoir pourquoi, j'en avais plutôt une image lisse. Sans fondement, hein. Mais dans votre culture littéraire, vous avez des écrivains qui se baladent incognito , que vous connaissez de "nom" sans jamais les avoir fréquentés. Alors pourquoi aller vers ce bouquin ? Parce que Tristram. Lydie Salvayre nous prouve donc qu'en trente pages, on peut produire de l'excellente littérature. La couverture est impec, comme toutes les familles, c

Mon maître et mon vainqueur, François-Henri Désérable (Gallimard)

 Le François-Henri revient très en forme (mon collègue Shangols, s'il lit ces lignes, doit s'arracher les cheveux et les yeux) avec ce roman plein d'ironie sur le plus vieux sujet du monde, la passion amoureuse et ses affres, les sentiments lâchés, qu'on ne choisit pas, et les petites tragédies qu'elle charrie sur le chemin des injonctions nuptiales, familiales. Mon maître et mon vainqueur, suivant les pas d'un classique triangle amoureux (un narrateur, ami de Tina, Vasco, l'amant de Tina et un cocu mais qui ?) nourri de théâtre, de duel au pistolet, qui se frotte de poésie et s'engouffre corps et âmes dans la baise torride, peut se lire comme une tragi-comédie sur fond de procès. Quelqu'un a vraisemblablement tiré et touché dans le mille puisqu'il est en prison. Mais qui, pourquoi, comment ? A priori, tout a déjà été dit ou écrit sur le sujet. Ou le croit-on ! Mais non, tant qu'on a du style et une façon d'approcher les choses. Ici, FH

Grande Couronne, Salomé Kiner (Christian Bourgois)

 Encouragé par les enthousiasmes de libraire et un éditeur de confiance, je me suis lancé dans ce Grande Couronne , plein d'attentes. J'aime les premiers romans, toujours curieux de découvrir un univers, une écriture, un rapport au monde qui serait original. Fin des années 90, dans la banlieue parisienne. On suit les pas d'une collégienne, Tennessy. Ses parents divorcent, sa soeur est bordeline, ses deux frères pas aidés par une mère dépressive qui se laisse doucement mourir. Dans ce marasme ordinaire, l'ado tente bien de se raccrocher aux branches mais, peine perdue, là voilà embarquée, malgré elle, dans un petit réseau de prostitution. Ses premières expériences sexuelles seront tarifées. Un peu naïve, la jeune fille rêve de marques, voudrait ressembler à ces filles qui ont l'air si sûres d'elle. Mais elle n'est pas née du bon côté. Aux côtés de Chanelle, de Kat Linh, Tennessy se rêve en avocate ou en hôtesse de l'air, avec en fond sonore les clips de L

La Séparation, Sophia de Séguin (Le Tripode)

     L'amour en ses haines et passions déchirées, ses futilités, ses élans désormais impossibles, ses absences comme des gouffres, dit et écrit par une femme à l'âme écartelée. Dans La Séparation , Sophia de Séguin raconte l'après vie à deux, ou l'illusion du sentiment et ce qu'il dit finalement de nous-mêmes, de nos manques et de nos peurs fascinées. Reproches, insuffisances, tromperies, les maux du couple sont légion mais n'épuisent pas, jamais, ses mystères. La Séparation pour dire la rupture avec soi et l'absence de l'être aimé, haï, désiré, rejeté.     Impossible de décrocher, comme un vrai camé, de ces saillies maximes sur le mal-être d'être quitté. Comme un drogué jamais sevré, le manque obsède, la fille ressasse en réactivant ses souvenirs à l'aune d'une souffrance sans limite. Sentiment de sidération, sensation fatale du manque mais refus de l'apathie par l'écriture, une écriture qui opère par saccades comme pour

Si maintenant j'oublie mon île, Serge Airoldi (L'Antilope)

 Enquête, rêverie, essai, lettre adressée à un mort, Si maintenant j'oublie mon île, de Serge Airoldi, convoque la vie de Mike Brant pour s'interroger sur l'écriture et dessiner un lieu où exprimer l'impuissance à saisir le "je". Disons-le tout de suite, ce n'est pas une biographie du chanteur ou l'examen approfondi d'une success story. Plutôt le point de départ —le suicide inexpliqué de l'artiste — de spéculations sur le mal et les façons de l'écrire. Digressions, parenthèses, associations d'idées, le texte ne suit pas un fil conducteur précis et affirme, d'emblée, que son projet est impossible. On ne connaîtra pas les raisons du suicide du chanteur, mais l'on pourra remonter le fil de son existence pour s'interroger, poser les questions en sachant qu'on n'obtiendra jamais de réponse, même par l'écriture. Au fond, et vous vous en rendez bien compte, là n'est sans doute pas le coeur du livre. Il faut chercher

Boulevard de Yougoslavie, Bertina, Larnaudie, Rohe (Inculte)

Utopies et illusions de la démocratie participative, bien commun face aux intérêts individuels, place de l'oral et de l'écrit dans l'action publique, moyens du mieux-vivre ensemble, volontarisme politique et marketing urbain... Le passionnant Boulevard de Yougoslavie , signé d'un triumvirat d'écrivains, aborde ces éléments de l'aménagement urbain par le versant romanesque, histoire d'insuffler un peu d'âme dans  la ville. Le quartier du Blosne, né au sud de Rennes dans les années 60, a mal vieilli. D'abord perçu comme un progrès, l'ensemble a périclité au fil des décennies alors qu'au tournant des années 2010, un grand projet de rénovation est lancé. Sa particularité ? La place accordée aux habitants, invités à associer leurs voix aux décisions de la mairie. Au milieu, Youcef Bouras dirige une agence d'urbanisme impliquée dans le chantier. Mais son audit est remis en question, en particulier les préconisations. Face à la bronca, qu'il

Le Chien de Madame Halberstadt, Stéphane Carlier (Le Tripode) ★★★★☆

   D'habitude les chiens, très peu pour nous. Vous savez les odeurs de chien mouillé, les sorties à heure fixe, les aboiements insupportables. Ajoutez à cela une couverture affreuse comme un carlin, un titre vieillot et un pitch digne d'un téléfilm peu inspiré, rien ne prédisposait à aller vers ce bouquin. Mais voilà, Le Tripode est un éditeur de confiance. L'association chien-Le Tripode, il faut l'avouer, nous a tout de suite intrigués. Ça sonnait un peu faux. Et puis les chiens, dans un livre, ça passe mieux, ils n'existent pas vraiment. Alors on s'est lancé. Lecture finie, quand Stéphane Carlin (euh Carlier, pardon !) s'y colle, le résultat donne une belle surprise. Et une couverture soignée, qu'on a fini par adorer . Qu'il est bon de se tromper parfois. Explications.    Les meilleurs livres sont sans doute ceux dont on n'attend rien ou pas grand-chose. C'était le cas avec " Le Chien de Madame Haberstadt ", d'autant

Vendredi poésie #10 : Pipi, les dents et au lit, Laetitia Cuvelier (Hors Collection, Cheyne éditeur)

 Un seul titre pour ce vendredi poésie #10, mais un recueil tout en douceur pour neutraliser toute l'effervescence d'un foyer composé d'un couple et deux enfants. À en croire le nombre d'éditions, cinq, ce recueil publié pour la première fois en 2015 a déjà séduit un nombre conséquent de lecteurs de poésie, à l'image de Je, d'un accident ou d'amour de Loïc Demey. Il y a donc de la place pour les poètes en librairie. Dans Pipi, les dents et au lit, il est bien question de "charge mentale" à travers le regard d'une femme qui habite entre deux sommets. Un quotidien rythmé par le travail, les floconnades, l'activité enfantine ou les absences des uns et des autres. La routine, rien que la routine et ses fulgurances de sens piégées dans des questions sans réponse. Très bel objet carré aux pages vertes, confectionné par l'éditeur-typographe lui-même. Plus d'une centaine de pages où une femme se souvient, raconte et décrit, s'inquiète,

Entre les jambes, Huriya (Le Nouvel Attila)

 Presque arrivé en juillet, je me suis fait une petite réflexion : c'est une année de dingue ! Je dois en être à une petite dizaine de livres marquants pour 2021. C'est plutôt rare malgré une exigence toujours plus forte avec les années. Il faut le dire, ce  Entre les jambes  d'Huriya est assez bouleversant. Une justesse des mots conjuguée à la beauté simple ou crue des images, sans s'interdire la radicalité du ton ou du regard dans des passages assez trash. Pour faire simple, imaginez un garçon bâtard élevé par ses grands-parents, qui se sent femme et devient femme au Maroc. Une femme aime les femmes en terre d'Islam. Élevée dans sa jeunesse par une grand-mère oralement très pieuse mais réellement et symboliquement odieuse. Imaginez ce françaoui , grand-père colon et alcoolo dont la seule religion est l'amour des livres, la belle littérature devant laquelle on n'a qu'une chose à faire, s'incliner. Mais Huriya a une conscience, alors elle écoute les

Pierre Terzian : "J'avais un regard assez slapstick sur les choses".

S'il fallait choisir un bouquin qui incarne l'esprit de l'Espadon, Ça fait longtemps qu'on s'est jamais connu ,  signé Pierre Terzian (Quidam), figurerait en première ligne. Humour à tout-va dans des jeux de langue étourdissants, dialogues tendres et percutants, ça dézingue et ça se moque avec une vraie bienveillance dans des scènes courtes, l'esprit vachard aussi. Derrière le comique, les ruades en garderies de Pierre Terzian dessinent un propos moins léger qu'il n'y paraît. C'est le tableau d'une région, le Québec, et d'un pays, le Canada, à la fois merveilleux et assommants, où l'exotisme de carte postale donne la réplique à l'abandon des services sociaux. On navigue alors au pays de la débrouille avec des garnements aussi joueurs qu'insupportables, des éducs aussi illuminés que fascinants. Voilà un bouquin qui condense tout ce qu'on aime : humour, travail sur la langue, énergie, musicalité de l'écriture et propos